Je ne pense pas que le lieu soit aux congratulations mutuelles mais je ne peux m’empêcher d’exprimer mon plaisir quand je te lis à relever certains procédés qui m’ont particulièrement choqués dans cet essai à savoir ce que j’appelle la non adéquation entre l’hypothèse et sa démonstration ainsi que l’utilisation de références littéraires ou philosophiques moins utiles au sujet qu’à une exposition gratifiante de ses connaissances.
Madame Smadja :
si je me suis permise la formule peu élégante de renchérir sur le message de Semprini c’est parce que je crois que nous aurons plus souvent l’occasion d’intervenir sur le contenu que sur la forme de votre ouvrage alors que celle-ci est pour moi un motif important de ma contestation et que Semprini a su l’exprimer beaucoup mieux que je ne saurais le faire. Et c’est aussi pourquoi je regrette que certains d’entre nous (tout en les comprenant) n’aient pas lu votre livre et ne puissent apprécier la manière dont vous parvenez aux conclusions qui déjà en elles-mêmes nous choquent.
S’il faut un exemple je parlerai de votre analyse du poème (analyse superbe par ailleurs , je pensais en vous lisant que vous aviez succombé à la puissance poétique de Tolkien !)mais hélas après l’avoir mis en parallèle à ceux de Nerval (El Desdichado ) et de V. Hugo (Booz endormi ) c’était pour mieux démontrer par l’ambivalence de cette beauté du Mal, l’ambiguïté du message de Tolkien chez qui "mal et poésie sont inextricablement liés » :
« Il ne s’agit pas bien sûr de dire que l’écrivain a consciemment voulu toutes ces ambiguïtés, qu’il auraient forgées, au même titre que l’anneau lui-même, d’une main de maître. Mais il s’agit plus simplement de suggérer que, si le poème fascine, et si plus généralement l’œuvre de Tolkien fascine, c’est du fait de ses ambiguïtés mêmes. Ce qui fascine chez Tolkien c’est que soient mêlés en une seule unité Bien et Mal ou que le Mal soit beau. Ou plus exactement, l’ouvrage tire sa fascination de ce qui contrairement à ce qui est explicitement dit, et à ce que naïvement nous croyons, les valeurs suprêmes celles pour le triomphe desquelles « la communauté de l’Anneau part au combat ne sont pas le bien et le beau, le Kaloskagathos des Grecs, mais au contraire le Mal et le Beau. Bref, si dans le texte explicite il y a une opposition claire et sans équivoque entre le Seigneur des Anneaux » qui distille le mal et la « Communauté de l’Anneau » qui combat le mal il n’en va pas du tout de même quand on regarde le sous-texte ou le message implicite……. »
Les « ténèbres » chez Nerval témoignent d’un écrivain en quête d’une puissance poétique, pourquoi refuser à l’Anneau la sombre beauté d’El Desdichado ? et y rechercher une ambiguïté du message chez Tolkien ?
C’est en comparant les structures des poèmes que vous opposez ensuite V Hugo à Tolkien en appliquant au second l’analyse de Jean Cohen sur le premier : « appliquée au poème de Tolkien, la thèse de Cohen pourrait montrer comment une soumission léthargique enveloppe dans ces quelques strophes les êtres et les choses à ceci près bien sûr qu’à l’atmosphère biblique des vers de V. Hugo s’est substitué un climat de mort et de dépendance »
Je ne suis pas spécialiste de critique poétique mais j’ai du mal à admettre une possibilité de comparaison entre des textes aussi différents pour en démontrer la stricte opposition.
Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas ici trouvé du plaisir à vous lire (je me répète c’était parfois superbe) mais à mon avis absolument pas convaincant quant aux conclusions.
Vous me jugerez sans doute bien téméraire pour aborder ce thème, j'en suis moi-meme très consciente, mais votre ouvrage est censé s'adresser et pouvoir être lu, je pense, par un large public.
Marie Jeanne

