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Mise à jour : Interview d'Isabelle Smadja
#86
Avant de poursuivre, je dois rendre à César ce qui est à César : Isabelle Smadja a répondu à l'une de mes trois questions. Mais comme il s'agissait d'une question sur les rôlistes, je commenterai la réponse sur "La cour d'Oberon".

Revenons aux faiblesses de raisonnement contenues par "Le seigneur des Anneaux ou la Tentation du mal."

COMPARAISON TABATIERE DE SGANARELLE / HERBE A PIPE

Premières phrases du chapitre 9 : "Est-ce pure coïncidence ? Deux œuvres littéraires commencent par une apologie du tabac, parodique chez Molière, plus sérieuse chez Tolkien."

Isabelle Smadja remarque que tout le chapitre 2 du Prologue du SdA est consacré à l'herbe à pipe, et elle observe que la scène d'exposition de "Dom Juan" commence par un éloge du tabac. Elle s'interroge sur cet éloge du tabac prononcé par Sganarelle ; elle prétend qu'il s'agit d'un "déplacement", c'est-à-dire d'un mot placé pour un autre, et elle cherche à découvrir le mot mystérieux qui se cache derrière le substantif de paille qu'est "tabac". Comme, plus loin dans la scène, Sganarelle critique vertement le libertinage de son maître, Isabelle Smadja déduit que par "sans tabac", il faut comprendre "sans morale". L'immoralité de Don Juan relevant essentiellement de son goût pour le beau sexe, notre distinguée philosophe finit par émettre l'hypothèse que l'éloge du tabac vante un mode de vie coupé du monde féminin. D'où la conclusion partielle :

"Faire, au XVII° siècle, l'éloge du tabac, puis, durant la moitié du XX° siècle, celui de la pipe, c'est faire l'éloge d'une coutume qui n'appartient qu'aux hommes ; bref, c'est, pour Sganarelle, exprimer inconsciemment son souhait de ne plus voir aucune femme auprès de son maître ; et c'est, pour Tolkien, constituer d'entrée de jeu son roman comme un roman d'hommes et pour hommes."

Le raisonnement est acrobatique, et il suffit d'un brin de jugeote et de quelques connaissances en histoire littéraire pour mesurer toute son inanité.

1. Sur le plan méthodologique, ce raisonnement est complètement farfelu. Quand on fait de la littérature comparée, il s'agit de ne comparer que ce qui est comparable, sous peine d'accoucher des chimères les plus extravagantes. Exemple : si je compare l'Enéide de Virgile et la poésie d'Apollinaire, je constate que leurs œuvres sont également dépourvues de tout signe de ponctuation. Pour peu que j'omette de préciser que le latin classique ignore la ponctuation, je peux proclamer que Virgile est un précurseur génial de la poésie moderne.
Là où le comparatisme de Mme Smadja est époustouflant de rigueur, c'est lorsqu'elle se lance dans l'étude comparée de l'étude psychologique d'un personnage fictif (Sganarelle) avec celle des objectifs d'un auteur (Tolkien). Le summum du n'importe quoi analytique.

2. Quand Mme Smadja évoque Sganarelle, elle cite en exergue du chapitre la tirade du tabac, mais... elle oublie un détail capital. Elle omet la didascalie : "Sganarelle, tenant une tabatière". Or la tabatière, sous l'ancien régime, est le récipient où l'on range le tabac à priser ; et tout le monde prise, sans distinction de sexe. Voilà qui invalide la thèse selon laquelle "c'est, pour Sganarelle, exprimer inconsciemment son souhait de ne plus voir aucune femme auprès de son maître ". Bien au contraire ! Car Sganarelle précise, à propos du tabac : "Ne voyez-vous pas, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend même pas qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens...." Bref, la tabatière, loin de couper du commerce avec ces dames, pourrait fort bienservir à les aborder, un peu comme la cigarette contemporaine...

3. En fait, le sens de la tirade du tabac est tout autre, et n'a strictement rien à voir avec l'interprétation psychanalytique de Mme Smadja. Quelques informations d'histoire littéraire, livrées par Francis Baumal dans "Tartuffe et ses avatars", suffisent à le démontrer. En 1665 (année de création de "Dom Juan"), Molière est empêtré dans l'affaire "Tartuffe". Cette pièce, à laquelle Molière accorde une importance capitale, est violemment attaquée par le parti des dévots, qui se sentent brocardés par le personnage principal. Louis XIV, dont la légitimité politique repose sur le droit divin, interdit donc à plusieurs reprises "Tartuffe". Au début de 1665, Molière se retrouve sans répertoire, et sa troupe est confrontée à des problèmes financiers. Il écrit donc "Dom Juan" en quelques semaines (raison pour laquelle la pièce est en prose, non en vers), afin de donner un texte à ses comédiens. Toutefois, il conserve une rancœur tenace contre les dévots, et tout particulièrement contre un groupe de lobbying, la Compagnie du Saint-Sacrement. Or la Compagnie du Saint-Sacrement a mené, à plusieurs reprises, des campagnes anti-tabac (elle était même parvenue à en interdire la vente sous Louis XIII). Dès lors, la signification du "qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre" devient limpide : Molière se sert de l'audience que lui donne le théâtre pour provoquer la Compagnie du Saint-Sacrement. L'allusion, qui nous paraît obscure au XXI° siècle, est transparente pour le public des années 1660 : et ses contemporains rient alors du culot de notre auteur qui, parce qu'une de ses comédies a été interdite par la Compagnie, commence la pièce suivante par une attaque à peine voilée contre celle-ci.
En tout cas, rien à voir avec "le souhait de ne plus voir aucune femme" auprès de Dom Juan.

Pour toutes ces raisons, tout le raisonnement défendu dans le chapitre 9 du livre de Mme Smadja s'effondre.

Si j'ai soulevé les exemples du vers de Virgile et de la tabatière de Sganarelle, c'est pour montrer que le raisonnement de Mme Smadja, même quand elle ne traite pas de Tolkien (qu'elle connaît fort mal, comme tous ici ont pu le mesurer), reste entaché d'erreurs, de surinterprétations ou de déformations. Une analyse littéraire sérieuse, cela ne repose pas sur du comparatisme sans méthode, et sur des syllogismes dont le caractère boiteux se voile de respectabilité derrière des autorités critiques ou philosophiques.

Usher

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