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Interview d'Isabelle Smadja 2
#26
Bon, je reviens plus tôt que prévu, alors je termine de péciser ce que j'ai dit dans ma dernière intervention...

Isabelle Smadja : "je pars du principe qu’on peut réfléchir autour des raisons du succès actuel d’une œuvre en se référant à la fois et indissociablement et à l’œuvre et à l’actualité. Je pars donc du principe qu’on peut rechercher ce qui, dans l’œuvre précise qui est concernée par ce succès (et non pas chez son auteur, qui ne pouvait prévoir entièrement l’évolution des rapports de force et qu’on ne peut pas rendre responsable de l’utilisation future de son ouvrage), pourrait entrer en symbiose avec des aspirations actuelles.
Cela veut dire d’une part qu’une œuvre est toujours « ouverte », qu’on peut légitimement admettre que sa relecture ne dépend pas seulement de ce que son auteur y a mis, mais également de la place qu’elle va occuper à l’intérieur d’un ensemble social."

D'accord. Ici, on commençait à se comprendre. Effectivement, en partant du principe que Mme Smadja désirait faire une étude plus sociologique que littéraire, certains poins de sa démarche se trouvaient beaucoup plus compréhensibles. On peut par exemple tout à fait admettre que notre époque pourrait percevoir un certain rascisme dans l'oeuvre, indépendamment de la volonté de Tolkien, ou que vu l'évolution des mentalités et l'influence du courant féministe sur la société actuelle, nous pouvons percevoir le SdA comme misogyne. A cet égard également, il faut effectivement reconnaître que le Silmarillon n'a pas le succès du SdA, et ne peut donc être interprété de la même manière, voire admettre qu'il n'y a même pas lieu de l'étudier, s'il s'agit juste d'interpréter des réactions sociales et non le contenu de l'oeuvre.
Le problème, c'est que cette démarche n'apparaît pas du tout claiement dans "La tentation du mal". Il peut être tout à fait valable d'étudier une oeuvre au regard du contexte actuel ; simplement, ce n'est pas du tout ce que fait Mme Smadja, je trouve même que sa démarche manque franchement de cohérence. Il ressort en fait que c'est bel et bien le contenu de l'oeuvre qu'elle analyse. Lorsqu'elle parle du rôle des orcs, elle se réfère au livre et rien qu'au livre. Malgré l'explication qu'elle donne dans le paragraphe suivant ("Mais cela veut dire d’autre part que si les néo-nazis voient dans l’œuvre de Tolkien une œuvre qui les conforte dans leur analyse, Tolkien n’a rien à voir là dedans (et mon interprétation du terme nazgul – à laquelle en dépit de vos critiques je tiens - pourrait aider à témoigner que Tolkien était à mille lieues de vouloir faire l’apologie du nazisme). Cela témoigne pourtant que le danger de cette lecture était là, en germe, et qu’il faut, pour parvenir à l’écarter, montrer soit que la lecture néo-nazie du SdA est complètement illégitime, soit bien délimiter le problème des races chez Tolkien afin de rendre « l’œil plus lucide »."), je ne suis pas sûre que la distinction soit toujours très claire dans son esprit, entre ce qu'a voulu Tolkien et ce qu'ont compris ses lecteurs. On peut affirmer, d'une part qu'un livre comportait délibérément et dès l'origine une idéologie potentiellement dangereuse et subversive (c'est bien ce qu'elle fait, lorsqu'elle parle entre autres de l'effet de réel dans le SdA destiné à accréditer les idées et les valeurs que transmet le livre), d'autre part que notre époque peut avoir sur l'oeuvre un regard particulier, mais il est difficile d'associer les deux, à mon avis. Ici encore il s'agit plus de la méthode que du contenu. De même, son interprétation du terme "nazgûl" me pose d'autant plus de problèmes à présent que j'ai lu ces explications. Je suis plus que jamais convaincue qu'il est hautement improbable que Tolkien ait délibérément allusion au nazisme (surtout qu'il s'en est défendu lui-même) ; le problème cependant change du tout au tout si on veut soutenir que c'est dans le contexte actuel qu'on peut associer les nazgûls aux nazis (quoique ni moi ni tous ceux que j'ai interrogés n'avaient fait le rapprochement, mais bon). Or c'est bien une intention de Tolkien qu'évoque I. Smadja. Et c'est pourquoi je ne suis toujours pas convaincue par sa défense.

D'autre part, je trouve toujours dans son argumentation une fâcheuse tendance à ne prendre aucun recul sur les préjugés de notre époque, sous prétexte qu'elle conduit son analyse à travers le regard actuel. La question des femmes en est l'exemple le plus frappant. Mme Smadja, dans la partie qui est à mon avis la moins convaincante de son ouvrage, dénonce très violemment un soi-disant contenu misogyne de l'oeuvre, mais sur quoi se base-t-elle pour affirmer cela ? Sur un certain nombre d'idées reçues selon lesquelles les femmes doivent partir en guerre et tenir dans la société précisément le même rôle que les hommes, idées qui pas une fois ne sont questionnées, et au sujet desquelles je n'ai pas lu un mot de précautions. En effet, il est peut-être exact que le lecteur moyen, avec son bagage culturel, pourra trouver choquant le rôle des femmes dans le SdA. D'accord, mais est-ce parce que le livre contrarie nos idées reçues qu'il présente un danger? Je cite un autre exemple (de mémoire, la phrase ne sera pas exacte) au sujet de la méfiance que semble éprouver Tolkien à l'égard du discours sur le mal. Il s'agissait d'un commentaire d'un passage où Sam répond à Frodo, qui vient de lui confier son angoisse au sujet des horreurs que l'Anneau lui a fait vivre : "Vous ne l'oublierez pas si vous en parlez". Le commentaire, donc : "Tolkien raye ainsi d'un trait de plume toute la théorie psychanalitique, qui se base sur le principe de la thérapie par la parole". J'ai envie de répondre que d'une part, si Freud a travaillé sur la base de la parole comme thérapie, il n'a jamais dit que parler à un ami quelconque avait le même effet que de se confier à son analyste (bien au contraire, ce me semble) ; d'autre part, si d'aventure Tolkien n'adhérait pas aux thèses de Freud (ce qui serait très probable d'ailleurs, vu ses croyances et le fait qu'à son époque les théories en question étaient encore toutes neuves et pas vraiment vérifiées), faut-il vraiment le lui reprocher, comme si c'était lui-même qui blasphémait ? Ou faut-il le considérer comme dangereux, même si l'idée que "parler fait du bien" est aujourd'hui très communément admise ?
Voilà pourquoi, même si je comprends mieux la démarche à présent, j'y vois toujours un grand flou, voire une certaine incohérence. Analyser une idéologie délibérément introduite par l'auteur, un contenu potentiellement "dangereux" au regard de l'évolution de la société mais non voulu par l'auteur, ou répertorier d'une manière presque anecdotique les éléments qui peuvent aujourd'hui choquer, sont trois démarches distinctes, et qu'il conviendrait de distinguer un peu mieux, je pense.
Enfin, je suis comme Vinyamar plutôt surprise de voir que Mme Smadja déclare quitter la discussion suite aux réactions qu'a suscité son interprétation du terme "nazgûl", alors que c'est elle-même qui deux fois de suite a insisté sur ce détail, qu'elle aurait très bien pu abandonner comme elle l'a fait par exemple pour le problème de la "lapinière". Et quand elle affirme que nous nous arrangeons toujours pour tourner en dérision ses arguments, je suis bien près de retourner la critique dans l'autre sens. Lorsque elle insiste sur le fait que son interprétation avait pour but d'"aider à témoigner que Tolkien était à mille lieues de vouloir faire l’apologie du nazisme", j'ai presque l'impression qu'elle nous accuse d'avoir rejeté son interprétation par principe, et qu'elle veut nous convaincre qu'il était au contraire dans notre intérêt d'être convaincus. Or je n'ai pas pour ma part critiqué cette interprétation parce que j'y lisais une accusation quelconque contre Tolkien ou son livre, mais parce qu'elle me semblait, sinon à tous points de vue absurde, du moins beaucoup trop peu certaine pour qu'on puisse l'utiliser comme argument pour appuyer quoi que ce soit. Je comprends très bien qu'il ne s'agissait pas d'une accusation de sympathie envers le nazisme ou je ne sais quoi d'autre. Je ne suis pas obsédée à ce point par cette question, tout de même.

CdC : désolée de m'acharner sur cette discussion que tu sembles trouver inutile, mais j'aurais voulu te demander quelque chose. Cela fait plusieurs fois, sur ce sujet ou d'autres, que tu suggères que selon toi le SdA pourrait bien avoir un contenu rasciste ; or si je n'ai rien manqué (mais j'ai très bien pu manquer un certain nombre de choses, c'est pour cela que je pose cette question), tu ne précises pas vraiment ta pensée. Y a-t-il quelque chose de précis qui te fasse croire que le SdA a un contenu rasciste, ou ceci n'est qu'une supposition ? Parce que si je peux me permettre, je ne crois pas qu'une interprétation répandue soit une preuve de quoi que ce soit. Cela rappelle un peu trop à mon goût au bon vieux "il n'y a pas de fumée sans feu" ; or comme l'expérience le montre souvent, si feu il y a, il est souvent allumé à côté de la plaque :-). Et il en est sorti plus de calomnies que de vraies évidences.

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