Enfin, tous problèmes préliminaires réglés, le rideau se lève. Dernières mises en places, sourires quand l'on voit Vincent sortir une pile impressionnante de bouquins...
Thierry Grillet, le commissaire de l'exposition des oeuvres de John Howe et Alan Lee ouvre la conférence sur le thème du conte et de l'illustration, avant de passer la parole à Vincent Ferré, qui se charge de la première intervention en commençant par deux questions : pourquoi lire Tolkien, et quel statut donner à ses textes ? Après la diffusion d'un documentaire de Derek Bailey portant sur l'importance des langues inventées chez Tolkien puis évoquant le fameux jaillissement de Bilbo en pleine correction de copies, est rappelée l'histoire de la publication de Tolkien en France, sa date tardive, les conditions et l'accueil très positif d'abord reçu, avant d'enchaîner sur des réalités moins plaisantes pour nous autres Tolkiendili : le fort retard de la recherche universitaire par rapport au succès, l'accès incomplet à l'œuvre pour les francophones stricts, le problème d'image dans les médias, qui vont de la méconnaissance à la récurrence des mêmes questions et commentaires répétitifs, en dépit des réponses déjà apportées. Trois erreurs majeures sont développées : l'assimilation de l'œuvre de Tolkien à la littérature pour la jeunesse, ce qu'elle n'est que pour une faible part ; la mauvaise perception de sa nature et la difficulté à la définir dans le cadre de la fantaisie, amenant des confusions malvenues entre merveilleux et fantastique ; enfin, l'accusation de racisme qui revient régulièrement, malgré qu'elle se laisse assez aisément démonter. Suivent quelques questions, l'une en écho à un fuseau récent de JRRVF fait allusion à la francophobie supposée de Tolkien et son impact possible sur sa lecture en France.
Alain Névant, des éditions Bragelonne, enchaîne alors sur une tentative de définition de la fantasy, terme que l'on calque de plus en plus en fantaisie en français Il s'empresse d'ailleurs de souligner la difficulté de l'exercice et ne prétend donner que des pistes. Il annonce trois domaines de définition, en tant que genre, que label et que terme général. Le mot est développé selon son évolution historique, essentiellement sous ses acceptions anglo-saxonnes, ainsi que les graves problèmes de traduction qu'il occasionne. Est ensuite suggérée une répression de la fantaisie sous l'influence de la littérature réaliste, ce qui éclaire d'une part son refuge dans la littérature "non sérieuse" ou pour enfants, d'autre part le manque de reconnaissance, tout particulièrement en France, de cette littérature souvent affublée du terme (affreux) de paralittérature, et diffusée par des voies informelles voire "underground". Ce thème - celui d'une littérature presque honteuse, qui se cache et ne se donne pas toujours pour telle - restera un trait dominant de cette intervention. Intéressante quoiqu'un peu frustrante parfois par sa nature ondoyante et allusive.
Après quelques questions, Anne Besson (université d'Arras) commence son intervention sur Tolkien et les romans-mondes. Observant que Tolkien est un des premiers à ne plus s'excuser de rompre avec monde "réel" (primaire, en termes tolkieniens) et à créer un univers cyclique pour lui-même, elle en détaille la nature minutieuse, méticuleuse voire obsessionnelle, qui est transmise de l'auteur aux lecteurs dans un mécanisme d'invasion, de ravissement par le monde fictionnel (le monde secondaire pour Tolkien). Elle introduit la notion de sous-création telle que Tolkien la développe dans l'essai "du conte de fées", et de l'exigence absolue dont fait preuve son auteur à son égard. Puis elle examine les limites du roman-monde : la tentation encyclopédique, le détachement progressif de l'œuvre de son créateur qui invite nombre de lectures à poursuivre la construction, et l'auteur lui-même à inscrire plusieurs intrigues distinctes dans le même monde. De là vient la prédilection de la fantaisie pour les cycles, au delà des facteurs strictement mercantiles, dans une démarche qui fait s'accréditer les textes les uns les autres. Bien que par essence impossible dans sa promesse d'exhaustivité, le roman-monde parvient à répondre à cette tentation, à donner l'illusion de sa possibilité. Y concourent chez Tolkien la recherche de la profondeur historique à l'intérieur du monde secondaire et le développement d'index, de cartes, de chronologies et d'appendices divers. Tolkien fait ainsi figure de modèle inégalé et difficilement dépassable, de part son effort titanesque de complétude, nourri d'une immense culture et d'une conviction profonde dans le pouvoir de l'imagination. Que voilà un éclairage magnifique !
Suivent plusieurs questions, dont une peut-être inévitable sur la possible misogynie de l'œuvre de Tolkien - vieille question, vieille réponse, après quoi vient un intermède qui permet de se retrouver et de faire de nouvelles connaissances, ou mettre un visage derrière un pseudonyme. Les casquettes bleues peuvent alors être très utiles.
La deuxième partie de cet après-midi débute par la projection de la deuxième partie du documentaire de Bailey. Y sont évoqués les Inklings, puis on voit et entend Tolkien lire un fragment du Seigneur des Anneaux avec passion - il faut dire qu'il s'agit de la charge des Rohirrim... Enfin vient une partie fort biographique sur l'importance du thème de la mort, qui s'achève sur un commentaire de l'auteur, qui rapporte sa thématique à Une mort si douce de Simone de Beauvoir. Un rapprochement que l'on n'aurait pas immédiatement soupçonné...
Cela forme une bonne transition avec le propos de Michael Devaux qui est de prendre au sérieux l'histoire de la Terre du Milieu, c'est à dire montrer que sous le récit intervient un questionnement profond. Le thème de la mort, sujet que Tolkien considérait comme essentiel dans son oeuvre, est paradoxalement introduit par les Elfes, dont l'immortalité permet d'introduire l'impensé. Michael Devaux expose la conception tolkienienne de la mort conçue comme un espoir obscurci par l'intervention de Melkor, qui la mêle à la peur : c'est le thème de l'ombre de la mort. Puis il passe aux variations de forme et de présentation qu'on subi grosso modo le même fonds commun tout au long des douze volumes de The History of Middle-earth. Une gageüre que de résumer cela en une trentaine de minutes, mais elle fut tenue au prix d'un léger dépassement d'horaire... Michael Devaux nous convie à percevoir un changement de parfum au long du développement du Silmarillion, du point de vue de la temporalité, du statut et du rôle des personnages. Après avoir critiqué la vision courante du Silmarillion comme "mythologie pour l'Angleterre" en montrant la fragilité de ses fondements, et proposé plutôt la conception de légendaire, il aborde dans un cheminement chronologique un premier parfum anglo-saxon, lié aux personnages d'Eriol et Ælfwine et à Tol Eressea. Les Cahiers de Pengolodh de Philippe Garnier sont abondamment cités. Puis vient un second parfum catholique : Tolkien se penche sur les fondements théologiques et philosophiques de son légendaire dans des textes comme Laws and Customs among the Eldar ou Athrabeth Finrod ah Andreth, et réfléchit aux notions d'âme, de corps, de résurrection, d'immortalité et d'éternité dans son monde secondaire. En une formule bien frappée, le contraste essentiel apparaît entre les Elfes immortels mais non éternels et les Hommes mortels mais éternels. Les obstacles à la prise du légendaire au sérieux sont rapidement examinés: téléologique (méprise sur la destination de cette littérature), théologique (valeur de la mythologie pour un croyant), culturel (problème de référent dans une œuvre dont le modèle principal n'est pas la mythologie classique) et allégorique (erreur sur la nature du texte). La conclusion aborde l'intérêt de lire The History of Middle-earth directement. Très prenant !
La dernière intervention universitaire est celle de Leo Carruthers, professeur de littérature médiévale anglaise à la Sorbonne, qui se propose de traiter de Tolkien et la littérature médiévale anglaise. Ou peut-être se proposait, car le discours roule en bonne partie sur le rapport de Tolkien aux langues. Commencé de manière anecdotique - on parle vieil anglais dans un film du début du XXIe siècle - il se développe dans deux directions. Il est d'une part question de l'importance primordiale des langues tant anciennes qu'inventées pour Tolkien et son amour pour les mots. Sa carrière de philologue et d'universitaire est rappelée, et les langues qui l'ont le plus marqué évoquées: le vieil anglais et les langues germaniques anciennes en général, le finnois et le gallois. Ces deux dernières, de par le dépaysement et l'émerveillement qu'elles ont provoqué chez Tolkien, ont eu une influence extrêmement profonde sur la conception et le développement des langues elfiques. Un point de grande importance est le fait que ces langues, comme de véritables langues vivantes, sont conçues comme des organismes historiques qui se modifient avec le temps. Elles font partie intégrante de la création secondaire. L'autre branche du discours évoque le modèle puissant qu'a constitué la littérature médiévale dans l'écriture de Tolkien, et comme elle infuse ses textes. A particulièrement été évoqué Beowulf, dont Tolkien était un spécialiste et qu'il connaissait par cœur, et dont on retrouve nombre d'échos tant dans le Hobbit que dans le Seigneur des Anneaux. Hélas, cette seconde partie qui s'annonçait passionnante - et plus instructive pour votre soussigné lambendil - a été fâcheusement écourtée par les contraintes de l'horaire. Le sieur Chronos a mérité le bâton.
Enfin, cette série de conférence s'est achevée et élargie sur un débat entre deux auteurs français actuels de fantaisie, Fabrice Colin et Henri Loevenbruck . Après une introduction de Vincent Ferré, chacun des deux a présenté son ouvrage, ce qu'il y ambitionne, et l'influence de Tolkien sur leur écriture qui se révèle si écrasante qu'on ne peut y trouver de totale échappatoire. Le débat s'est poursuivi sur diverses questions du public.
Après la clôture de cette conférence, certains des présents ont joué les prolongations de café en restaurant, dans la joie de se voir, de se revoir, de discuter de ses impressions, de ses réflexions et de ses projets.
Une journée mémorable !
Bertrand Bellet

