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Le chemin de Faërie ...
#11
Je m’étais promis de ne pas intervenir, faisant partie à la fois des blessés des mots mais également et surtout de « ceux qui n’étaient pas du voyage » ;-) et :-(
Pourtant, j’ai du mal à ne pas répondre sur quelques points au post de Tirno, alors je craque un peu (désolé Jérôme ;-)).
Sans me mêler de ce dont je n’ai été témoin que par des compte-rendus…du coup, cela pourra sembler à certains un peu disproportionné devant le sujet initial du fuseau. Mais Jérôme a abordé un point très important à mon avis, celui du sens des mots.

>>> Tirno : Je pense (…) que, (…) "Satan" n'existe ni plus ni moins que "Morgoth". Et que, s'ils représentent le mal dans diverses mythologies, ils n'ont pas pour autant "fait" le mal dans la vraie vie.

Satan, Dieu, les « croyances », les « mythologies », mais les contes de fées aussi et les chansons pour enfants, ou les clip vidéo, la musique (de Bussy ou Black Sabbath), les trois tiers-films de PJ, le cinéma, la littérature et l’art en général (du SdA au peintures de Lascaux en passant par les gargouilles des cathédrales centenaires et monumentales ou les dessins animés qui bercent les souvenirs d’adultes) font partie de la vraie vie justement. Des nations, des foules et des millions de particuliers se sont déplacées, ont été enthousiasmée, soulagées, délivrées ou bien maltraitées, torturées et meurtries à cause de notions/idées/personnes qui n’« existent » pas ou qu’on pense ne pas « exister ».
Il n’y a pas besoin d’« exister » pour marquer la vraie vie, en bien ou en mal. Maintenant, que Satan (ou les trois tiers-films de PJ) ne « fassent » rien dans ta vie, c’est autre chose, que je peux très bien comprendre. Mais la vraie vie n’est pas ma vie dès lors que ma parole me porte vers mon voisin.

>>> Tirno : Ce n'est pas par les mots que l'on juge les gens, mais bien par les actions. (…) Ici, sur terre, les mots n'ont pas de pouvoir pour ceux qui n'y croient pas (…)

Pardon, il m’est impossible d’adhérer à une telle philosophie.
OUI on juge les mots, oui il FAUT juger les mots aussi fermement que les actions et la corruption qu’ils peuvent véhiculer. Car il est illusoire de penser que les mots et la parole ne sont pas une action ! La parole est action primitive.
Oui, l’action est importante, mais l’action est ambiguë sans une parole qui la sous-tend, qui lui donne sens. Mais je ne saurais jamais aussi bien faire que citer, bien que ce soit long, un texte de Jacques Ellul :

« J’ai ailleurs marqué la radicale opposition entre le parler et le voir. (…) La parole est de l’ordre de la vérité. Elle se situe dans la sphère de la vérité. C’est-à-dire qu’elle peut en même temps être mensonge, si elle ne dit pas cette vérité. (…) La vue est de l’ordre de la réalité, elle est indispensable pour appréhender le monde. Elle nous situe dans le monde et nous incite à y agir. Elle n’accède jamais à la vérité, elle ne donne jamais un sens. C’est la parole qui peut donner un sens à ce que nous voyons. (…) Les deux ne peuvent être séparés. La vérité doit s’incarner dans la réalité. La réalité est vaine sans l’exposition de la vérité. (…)
Mais nous avons aujourd’hui de bien autres tentations. Et avant tout celle de l’action. Nous sommes plongé dans le monde de l’action, et la parole nous paraît incroyablement futile. Nous avons tous dit ou adhéré au : « plus de paroles, des actes ». Là est le critère décisif, en politique en particulier. Ce mépris envers l’homme politique s’adresse à celui qui fait des discours sans agir. Mais je dirai alors que sa parole relève du mensonge. Non pas que l’action soit la preuve de la validité de la parole, ni plus importante qu’elle ! si nous voulons bien considérer à quoi correspond cette action, nous ne trouverons jamais que trois significations. Ou bien l’action est affirmation de puissance, expression d’une volonté de domination. (…) je ne juge pas : il est évident que si l’homme n’avait pas agi pour vaincre il n’aurait pas survécu. Simplement il ne faut pas se tromper. L’action n’est rien d’autre que l’expression de la volonté de domination, qui par elle-même est illimitée, et jamais le vainqueur n’a la sagesse de se donner des limites. Ce serait la parole qui pourrait tracer la limite au nom de la vérité, mais la parole est faible et c’est pour cela même qu’elle est servante de la vérité.
(…) Pour l’individu la passion de l’action peut avoir encore deux sources. Et d’abord le plaisir ; par l’action, il peut atteindre la jouissance, se sentir vivant, jeune et vigoureux au niveau le plus élémentaire. Sport ou plaisir du jeu, jouissance sexuelle ou jouissance d’une création d’œuvre, action qui exulte dans le travail et plaisir intense de la vitesse…(…) l’action ici et maintenant, c’est le transitoire qui n’a que deux issues : ou bien on commet l’erreur de se retourner pour considérer ce qui fut, et il ne reste que cendre et goût de cendre, ou bien on poursuit dans sa voie, et on accumule jour après jour plaisirs et voluptés, extases et délices, soit dans une ascèse épicurienne qui demande une grande discipline et qu’on n’atteint que par la parole, soit dans une fuite en avant comme Dom Juan (…), avec la ronde des conquêtes, avec chaque fois l’évidence que c’est déjà passé, qu’il faut chercher ailleurs et plus loin dans une insatisfaction croissante. L’action use l’action, et nous use plus vite encore (…)
l’action sert de substitut à la vérité, elle est grande griserie d’une société ou d’un individu. (…) devenir extérieur à soi pour ne vivre que du spectacle, ou s’oublier dans des actions hautement qualitatives, par exemple dans son travail ou dans des œuvres de charité, s’oublier dans le service d’une cause ou d’un pays, s’oublier dans la dispersion de cents actions possibles qui me sont toujours ouvertes et toujours renouvelées par les fruits d’une technique inventive offrant l’exaltant support de toutes les actions (…) Permettant d’échapper enfin à l’obsédante question : Qui suis-je ? voyez mes actes. Cela suffit. Mais surtout étant allé au bout du monde, ayant exploré la plus paradisiaque des îles, pas de retour sur soi, pas de découverte absurde que ne je suis rien d’autre que celui que j’étais à Saint-Germains-des-Près. L’action évitant la parole. C’est une de ses grandes fonctions.

[Jacques Ellul, Ce que je crois, Première partie : îles, 3. La parole]

>>> Tirno : Les mots ne sont au final qu'une solution technologique, et comme toutes les solutions technologiques, s'ils servent le but choisi par leur utilisateur - et que leur utilisateur est conscient de son but choisi et de l'effet résultant - ils ne sont ni plus, ni moins mauvais que d'autres.

Sauf que l’utilisateur est limité dans son choix par l’histoire de mots. Les mots ne lui appartiennent pas et le dépassent. Certains mots sont fondamentalement bons ; d’autres sont fondamentalement mauvais. Inverser leur rôle est dangereux. Ce n’est pas interdit, car les mots ne peuvent se défendre, mais cela sera toujours dangereux. Même dans le domaine de l’humour, lorsque celui qui rit, pour reprendre la remarque de Silmo, ne sait pas avec qui il rit ou bien, ajouterai-je, devant qui il rit. Le langage est une arme, la parole est une épée, et quand bien même elle « sert le but choisi », cela n’empêche pas (au contraire) les meurtrissures et les incompréhensions ; surtout lorsque la vue n’est pas là pour la corriger (et réciproquement).
Quant à limiter un langage à une technologie, cela ressemble fort à limiter un homme à son génôme…C’est pas faux…mais nous savons tous qu’il y a autre chose que cela. A commencer par le temps et l’histoire (et de l’homme qui est différent de l’enfant, et du langage qui, tout en évoluant, n’est pas à l’abri, dans sa faiblesse, de la corruption)

(…) le danger actuel, immense risque que nous courons avec la prolifération de l’ordinateur et des robots, c’est, à force d’être en relation avec ces engins, de réduire peu à peu notre parole à cet aspect in-humain, extérieur, objectal, ce qui d’ailleurs conduit à la réduction de la parole à l’utilité de l’action. À ce moment-là nous perdrions notre spécificité humaine. (…) C’est un des dangers de l’ordinateur à l’école. On se rend déjà compte de l’incroyable pauvreté du vocabulaire des jeunes (…) du remplacement du sens par le rythme, de leur inaptitude à saisir une pensée qui ne soit pas mathématique ; [la technique] achèvera ce travail de destruction mentale. »
[Jacques Ellul, Ce que je crois, Première partie : îles, 3. La parole]

J'en sais quelque chose moi qui constate chaque jour que même la pensée mathématique est en voie de disparition, l'image et le réflexe grignotant chaque jour un peu plus du terrain sur la parole et la réflexion...
Les mots et les esprits sont faibles,
ils peuvent vite devenir des mots faciles et des esprits dociles à la facilité...

Sosryko
qui demande pardon à Yyr
s'il a quitté un peu trop le chemin de Faërie
encore que ;-)

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