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'Mélanger les mythes, c'est les détruire'
#1
Dans la revue catholique La Nef de Février 2006, on trouve une nouvelle fois plusieurs pages consacrées aux oeuvres de Tolkien et de Lewis. Les numéros précédents, avec notamment la participation de Philippe Maxence (qui réitère) avaient plutôt porté un regard bienveillant sur les oeuvres de ces auteurs, voire en avaient défendu vaillamment les positions chrétiennes (c'est que le fantastique a tendance à inquiéter le chrétien, même si c'est de moins en moins vrai, et que la polémique faisait rage aux USA et en grande bretagne au sujet de l'aspect chrétien ou non de Narnia, comme on le sait (j'en ai parlé ailleurs). (Par contre j'ignorais que Disney avait démenti tout aspect chrétien dans son film, mais ce n'est pas notre sujet.)

Après bien des articles donc très favorables à nos deux auteurs, en voici un qui prend la position contraire. C'est très intéressant d'avoir plusieurs points de vue, sauf que cet article me surprend, voire m'agace sur bien des points traités de façon un peu ignorante.
En voici la plus grosse partie:

[citation]L’adaptation au cinéma du Seigneur des Anneaux, puis du Monde de Narnia, a donné lieu à un étonnement bouillonnement chez certains de nos amis, qui se font les ardents propagandistes de ces films (et des livres dont ils sont issus), censés contenir un message chrétien éminemment susceptible d’ouvrir les jeunes âmes à la foi, ou de les y conforter.
On est donc prié de voir dans le personnage de Frodon, et dans celui du Lion Aslan, des « figures christiques ». Et autour d’eux une nuée de symboles, d’attitudes, d’anecdotes, qui expriment des réalités chrétiennes.
Dans les faits, la plupart des enfants qui voient ou lisent Narnia, la plupart des adolescents qui voient ou lisent le Seigneur des Anneaux ne discernent pas l’aspect chrétien de ces œuvres. Et les adultes pas davantage : dans l’œuvre de Lewis, ils voient d’abord le n’importe quoi, et dans celle de Tolkien, ils ne peuvent qu’être saisis par l’angoisse, qui est le thème principal, de l’aveu de l’auteur lui-même. Etrange catéchèse… (…)

Tolkien et Lewis s’inscrivent dans une curieuse tradition (?) britannique désignée sous le nom d’heroic fantasy. Cela consiste à prendre ici ou là des éléments mythiques, de les mélanger, et d’y ajouter sa sauce pour relier le tout. Tolkien, grand connaisseur en la matière, emprunte des éléments à tout ce qu’il connaît, les mythes scandinaves, celtes, slaves, les contes de fée, et avec ce bric-à-brac, il élabore une histoire proche du schéma traditionnel de la quête initiatique, encore qu’il s’agisse d’une…anti-quête, et qu’il dévalue les symboles (ou les utilise à rebours…)
Faire de Tolkien un « créateur de mythe » est une imposture. On ne crée pas de mythe. Les mythes viennent du fond des âges, ils se transforment selon des lois qui sont celles de toute tradition. On doit les traiter avec le plus grand respect, car ils correspondent, chacun d’entre eux, dans leur spécificité propre et inaliénable, à des structures permanentes de l’esprit humain, agissant comme des sortes de sacramentaux.
Il en résulte qu’ils ne peuvent être utilisés comme des magasins de pièce détachées, ou chacun peut se servir pour construire on ne sait quelle « fantaisie ». Chaque mythe est un monde particulier. On peut lui donner un sens chrétien, à condition de respecter sa structure (la quête du Graal étant l’exemple indépassable). Mélanger les mythes, c’est les détruire ipso facto, c’est les rendre au sens propre insensés. Utiliser des éléments chrétiens dans un puzzle « mythique », c’est dans le meilleur des cas une aberration, dans le pire des cas un blasphème. (…)[/citation]

Suit une longue diatribe contre l’utilisation du symbole du Lion comme figure christique dans Narnia, étant donné que le Lion dans les saintes Ecritures ont souvent représenté le démon. L’auteur se souvient tout de même que la tradition chrétienne a longtemps véhiculé le Lion (de Juda) comme symbole du Christ, mais il l’estime marginale. (cette pseudo démonstration prend presque la moitié de son article)

Je compte bien écrire à cette revue pour corriger certains points, peut être aurez-vous des éléments à ajouter.

Quatre encadrés plus courts entourent cet article. Le premier, en introduction rappelle la polémique sur le sens chrétien ou non du film Narnia, et interroge au final :

[citation]Pourquoi faire un procès aux chrétiens qui "s'approprient" des oeuvres dont les auteurs eux-mêmes ont affirmé leur inspiration chrétienne ? Le christianisme fait-il donc si peur ?[/citation]

Un autre, de Philippe Maxence, traite du merveilleux chrétien plus globalement, évoquant les oppositions qu'il crée et qui se cristallisent autour de Narnia et du SdA (mais sans oublier aussi Harry Potter, leur opposé, et toute la fantasy "néo-païenne"). Il y estime que la vérité peut s'acheminer en l'homme non seulement par un mode discursif, mais aussi par le mode poétique, reprenant ainsi la position du grand théologien Urs von Balthasar. Il ajoute que le merveilleux chrétien redonne à l'homme le goût du sacré en le conduisant à l'émerveillement.

Enfin, et c'et là où je voulais en venir, il y a un bref encadré du prêtre dominicain Thierry-Dominique Humbrecht, qui me semble très équilibré sur cette question. Il dit avoir aimé le SdA et peu Narnia. Et voici ce qu'il conclut (bien sûr, dans une revue catholique, le point de vue est apostolique, et non littéraire):

[citation]Il en va de même du Seigneur des Anneaux. Une teinture chrétienne invisible à l'oeil nu ou presque, en nos temps d'ignorance religieuse et culturelle, est aussi inutile qu'une prédication dégriffée. La transmission implicite des valeurs chrétiennes, aujourd'hui, me paraît aussi vaine que l'exemple donné sans une parole qui l'éclaire. Le message est soi-disant lancé mais il est impossible à décrypter. L'apologétique indirecte risque de perdre son temps, comme souvent.[/citation]

Et cette position, je la partage absolument. Mais heureusement, nous savons ici que Tokien a écrit un roman pour divertir, non pour évangéliser. Ce n'est pas pour autant que les questions posées dans ces articles n'ont pas lieu d'être.

Mais elles peuvent ne pas intéresser tout le monde. J'invite donc seulement ceux qui le sont à bien vouloir intervenir.

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