Je souhaite toutefois revenir le temps de quelques lignes sur la dialectique science/désenchantement qu'évoque le père Michael Dor à un moment donné ("De plus la science a désenchanté le monde, par sa prétention à tout expliquer, elle a enlevé sa part de mystère à l’univers. Que reste-t-il à découvrir?")
Depuis les études de Max Weber (Le savant et le politique) et de Marcel Gauchet (Le désenchantement du monde) sur ce sujet (marquées par la volonté d'inscrire leur pensée dans l'affirmation d'une méthode scientifique positiviste), les sciences sociales se sont livrées à un travail critique fécond de cette dialectique. Des sociologues comme Jean Staune ou Michel Maffesoli ont ainsi ouvert la voie à des études permettant de grandement la nuancer. ;-)
Pour ne prendre qu'un exemple plus près de notre sujet (et qui permettra de distinguer la méthode scientifique de la démarche techno-scientifique), dans son Introduction à la mythodologie. Mythes et sociétés, Gilbert Durand s'attarde longuement sur les fondements de ce qu'il nomme le "retour du mythe" dans les sociétés post-modernes et qui toucherait aussi les sciences sociales. Selon lui, ces dernières voient aujourd'hui se rapprocher l'univers de la science de celui des "rêves", dont le mythe serait le paradigme. Ce "retour du mythe" irait de concert avec une profonde modification des perspectives méthodologiques et épistémologiques en sciences sociales...
Aujourd'hui, se réconcilieraient ainsi des champs de notions qui étaient il n'y a pas encore si longtemps adverses et dont le père M. Dor se fait aujourd'hui l'écho : celui de la méthode scientifique et celui qui groupe les autres activités de la pensée : poésie, beaux-arts et religion ("On a toujours, jusqu'ici, opposé une "méthode" rationnelle, expérimentale, donc "sérieuse", cartésienne sinon socratique, aux imaginations errantes et folles du poète, du mystique, du théologien...", p. 50). A l'opposition logos/mythos, se serait donc substitué un rapprochement, voire une union, entre ces deux démarches si longtemps séparées.
En effet, la méthode scientifique, que G. Durand juge "toute puissante et totalitaire", se serait progressivement délitée, implosant de l'intérieur au contact même de la Science. Et après avoir touché les sciences dites "exactes", ce délitement aurait atteint les sciences dites "inexactes", autrement dit "humaines", "sociales" et "littéraires". Et ces dernières n'auraient pu se renouveler de l'intérieur qu'au contact même de l'imagination - autrement dit, en ré-enchantant le monde. Ainsi pour G. Durand, "la coupure entre logos et mythos, entre trivium et quadrivium, entre sciences dures et pures et savoirs empirique, esthétique, mystique et poétique s'est estompée au sein d'une épistémologie générale rénovée, unitaire dans sa diversité, systémique et holistique à la fois [...], p. 51).
De fait, si l'on suit la pensée de G. Durand, loin d'être antinomiques, ces deux démarches ("artistique"/"scientifique") peuvent aujourd'hui être perçues comme complémentaires pour explorer et étudier le champs de l'Homme et de ses réalisations sociales. De fait, la science aurait elle-même réintroduit cette part de mystère, cet enchantement, que le scientisme positiviste hérité du XIXème siècle avait chassé au nom de l'Humanité...

