Je suis absolument d'accord avec l'assertion de Tilkalin concernant l'opposition logos/mythos, opposition qu'on nous sert souvent bien volontiers afin de minimiser, voir d'annihiler l'enchantement intrinsèque à la science, et ce malgré le contre-courant sociologique (et pas seulement) qui a été souligné ici.
J'irai cependant plus loin.
A l'opposition logos/mythos, se serait donc substitué un rapprochement, voire une union, entre ces deux démarches si longtemps séparées.
Si longtemps séparées, vraiment ?
Il me semble au contraire que ces deux démarches ont toujours été (plus ou moins, certes) liées. Et que l'une et l'autre s'inspirent mutellement, le merveilleux devenant théorie scientifique et l'application théorique étant source tupique de merveilleux.
Je pense notemment aux aubes humaines, où ceux qui possèdaient les clefs du fantastique et de l'extase (artistique) furent les initiateurs de notre savoir en sciences biologiques. Je pense au visage janusien de deux dieux grecs dont l'opposition-assimilation extatique fut le limon de la culture indo-européenne.
Je songe aux gibets au pied desquels les descendantes d'aristote -et muses historiques de Michelet- disséquaient les fondations de la médecine moderne, en mêlant mots alchimique et savoir empirique.
Je songe aux poètes mathématiciens qui parcouraient certaines terres orientales, mêlant mythes aryens et théories des nombres ou de l'absurde.
Je songe plus que tout au siècle de l'industrialisation où les racines du fantastique se gonflèrent des possibilités chariées par ses monstres mécaniques, ses concepts inexplorés, ou par l'angoisse de ses rebuts. Quel autre terreau aurait pu donner naissance à l'engouement gothique qui rapidement fit danser ses fantômes avec des démons automates ?
Je songe évidemment à notre époque utilitaire où la Faërie et l'enchantement du monde surgissent parfois des lieux les plus insolites : des châteaux de ruines informatiques d'un "Ghost in the Shell" à la pollution post-industrielle de la mer de décomposition Nausicaäesque et sa pluie de spore féérique, ou encore aux visions exhubérantes d'une nature débridée recouvrant les structures rouillées de la centrale au nom tristement célèbre.
Je songe, finalement, à Tolkien lui-même dont l'aversion pour la technologie est tant reconnue que maintes fois explicitée à travers les nombreux (et infinis) essais dont il a fait pour l'heure l'objet. Cependant, je ne puis m'empêcher moi de trouver une certaine poèsie, voire, une Faërie certaine dans ses descriptions du Mordor ou de tout autre lieu maléfique qui naquit de sa plume : car, si la fantaisie existe et surgit à travers les esprits qui hantent forêts ou autres havres naturels, ne s'exprime t'elle pas également, par un pernicieux effet d'optique négative, à travers les esprits tourmentés des contrées arides et dépeuplées ; et, les paysages mordoresques, ou Utumnesques ne procèdent-ils pas tout autant du mythe et de la magie que ceux qui abritent les trahisons et les amours elfiques ? Il y a une esthétique tolkiennienne de la laideur et de la mort (ce qui leur donne d'ailleurs tant de force romanesque), mais c'est un point sur lequel je préfèrerais revenir plus tard.
Ainsi, loin d'opposer Faërie et Science, ni même merveilleux et industrialisation, il me semble plutôt que c'est l'utilisation de celle-ci qui est source ou tarissement de la Saigne. Car de même que le merveilleux s'est tu au sein des tours de verre où fourmillent des employés abattus, de même ne s'exprime-t'il pas plus sous le sabot plastique de bien des jeux et des films (je ne citerai évidemment aucune "oeuvre" en particulier) qui s'enorgueillisent pourtant de le glorifier.
Pour finir, et comme l'a justement relevé mon compagnon en Faërie, la théorie scientifique en général, qu'elle soit exacte ou relative, concrète ou abstraite, possède en elle tous les ressorts et les mystères qui excitent les chimères et révèlent de nouveaux passages vers les royaumes périlleux ou autres marches ténébreuses, tandis que d'autres se sont fermés à jamais.
.S

