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Tolkien, les jeux de rôle, Communio
#22
Me revoici, toujours à courir après le temps.

D'ailleurs, Laegalad, je dois malheureusement sacrifier ta piste, même si je te remercie pour le tuyau. Je n'ai que 25 000 signes, soit en gros sept pages A4 et demie. Le guide du rôliste galactique (clin d'oeil à Douglas Adams), recense 744 JdR professionnels, 7620 suppléments, 351 jeux amateurs et 802 éditeurs. Pas facile d'équilibrer ! Et je ne serais pas très fair-play de donner trop la parole aux lecteurs de Tolkien au détriment des autres. C'est dur, parce que la matière est là, et qu'il faudrait presque en faire un livre. (mais qui l'achèterait ?)

Je me recentre donc sur ma petite place dans le numéro de Communio, ma note sur les jeux de rôle, ce qui est déjà un vaste boulot.

A ce propos, j'ai pu tester Lord of The Ring Online (Lotro), pendant plus de dix heures, avec un personnage de champion elfe, c'est à dire un guerrier spécialiste du corps-à-corps. D'un coté, les graphismes et l'immersion ont encore fait un bond par rapport à la génération de jeux que je connaissais début 2000. Désormais, le personnage à mi-corps dans l'eau génère des reflets ondoyants, votre ombre vous suit partout, la neige scintille, le soleil étincelle, on peut personnaliser jusqu'au traits du visage de son personnage. La 3D est impressionnante : du bout de la souris la caméra virevolte. Ce n'est déjà pas si mal.

Le schéma aussi à été amélioré. Ce n'est plus, comme par exemple dans Eye of the Beholder : P-M-T : porte-monstre-trésor, mais Q-M-T-M². Quête-Monstre-Trésor-Marchands et Mentor. Le personnage se déplace librement dans un monde en 3 D, rencontre des personnages non joueurs qui lui proposent des quêtes en échange d'argent et d'équipement. On peut accepter ou refuser de devenir ainsi le pigiste de sa propre épopée, courir plusieurs quêtes à fois, etc. Le niveau de difficulté est bien dosé, les quêtes s'efforcent de s'inscrire dans le background des Terres du Milieu, on progresse...

Mais Lotro n'est pas encore à Tolkien ce que Deeper Blue est à Kasparov. Peut-être un jour des Maîtres de Jeu seront-ils payés à plein temps pour animer le monde et interagir avec les personnages joueurs. Après tout, seigneur nain en CDI sur Lotro, cela vaudrait bien Pluto à temps partiel à Disneyland, non ?

Au passage, en combattant les monstres, j'ai même gagné un point de charité (sic) ! « La charité sait récompenser ceux qui en montrent. Ceci accroît votre résistance aux blessures, améliore votre défense contre les attaques à distance et augmente votre récupération de puissance en dehors des combats.»

En attendant, au bout de cinq heures par séance, bien défoulé sans doute, j'en ai eu assez de saigner de l'auroch et casser du gobelin (qui s'enfuit pour ne pas mourir quand il perd trop de points de vie), peut-être ai-je tort de choisir un personnage trop axé combat ? En tout cas, il serait peut-être intéressant d'introduire la distinction entre jeu « dont vous êtes le héros », et jeu « de rôle », auquel cas les MMORPG ne mérite évidement pas ce dernier nom au sens strict, mais on y vient, on y vient et je ne voudrais pas faire partie des mauvais prophètes qui, abrupts, décrétaient du temps de la jeunesse de Bill Gates que personne ne voudrait un ordinateur chez soi. Second life, que je n'ai pas encore testé, m'a l'air par contre d'un jeu de rôle, mais quel pauvre rôle que jouer un avatar idéalisé de soi, en quête le plus souvent de drague sur le Net, comme si des seins virtuels pouvaient briser la solitude. Mais je parle sans savoir encore de quoi il est vraiment question d'une part, et l'autofiction en littérature ne m'a jamais tenté d'autre part. Wait and see.

J'ai quelques livres à lire ou à relire pour affûter mes théories, le Todorov, Réelles présences de Steiner,Au commencement était la Raison, le dernier livre d'Irène Fernandez, où elle parle entre autre du fantastique, un mémoire sur l'aspect littéraire des jeux de rôle, mais cela prendra du temps et je préfère relancer la discussion aujourd'hui. Après tout, c'est un forum, mon point de vue n'est pas encore figé comme il se sera pour la rédaction pour Communio.

Ma problèmatique, au fond, se rapproche beaucoup de celle de Steiner sur l'art. Steiner pose le sens du sens contre ce qu'il appelle "l'ère de l'épilogue". En gros, il parie sur la transcendance, l'accord entre le mot et le monde. Je m'interroge sur le sens du jeu. Steiner pose la face du signe tournée vers l'invisible. Je m'interroge sur la face du dé, pour jouer avec les mots. Plus sérieusement, puisque les dés, à 4,6,8,10,12,20,100 faces en sont pas obligatoires pour jouer, sur la portée religieuse ou spirituelle de l'imagination merveilleuse et/ou mythique. Pour moi, le fantastique, c'est bien moins le doute que le jeu.

ewyxo a dit :
'roliste' pour moi c'etait le souffle de l'aventure et de l'action, avec des personnages de races et de pouvoirs/compétences différents (la communauté), dans le cadre d'un scénario et d'une mise en scène , avec exploration de territoires/donjon/souterrain/mine et affrontement avec des creatures (le balrog)

voila pourquoi les mines de la moria m'ont toujours fait pensé a mes parties de jeux de roles , a la difference du reste du roman sda

C'est une très bonne description... de la boite rouge de D&D, qui, si l'on veut être méchant, est au jeu de rôle ce que le Club des Cinq est à la littérature : le B-A BA. que l'on dépasse dès la boite beue. Si l'on veut être plus juste, D&D, le petit frère de AD&D, c'est l'enfance du jeu de rôle. (peu importe ici qu'avec la troisième édition on soit revenu au nom D&D) Un jeu conçu pour les pré-ados. Les rôlistes sont tous passés par là... et en gardent aujourd'hui un souvenir ému. Ils savent même s'en moquer à coeur joie, ce qui explique le très beau succès du Donjon de Naheulbeuk, tant comme feuilleton radio qu'en BD.

En passant, mais c'est important aussi, si je n'ai eu aucun mal à trouver des parodies de Star Wars (les "Star Wars déconne" par exemple sur youtube, Yoda rappeur, Vador joueur d'harmonica, etc), je ne connais que Lord of the Ringards pour Tolkien, qui encore est très potache. C'est important pour mon sujet car j'aimerais paler aussi par exemple des Donjon chez Delcourt, et de la bande d'andouilles philosophes et rôlistes à la Sfar. Donc, bref, y-a-t-il d'autres parodies de Tolkien sur JRRVF ?


Fin de la parenthèse, et pour reprendre mon fil, il me smeble que réduire le jeu de rôle à D&D, ce serait comme réduire la BD aux Schtroumphs en oubliant Maus. Il ne faut pas oublier que le jeu de rôle ne date que de 1974 (encore qu'en cherchant bien on devrait pouvoir lui trouver de glorieux ancêtres, ravis de se trouver pré-rôlistes, comme il y a des pré-socratiques.) C'est une forme de jeu très jeune, l'informatique lui court après, Lotro étant la dernière mouture, à la fois aboutie et décevante.

En s'inspirant des analyses de Scott McCloud sur la BD comme « art invisible », il me semble qu'on peut tenter d'élever un peu le débat sur fantastique, jeu de rôle et foi. Pour McCloud (qu'il faudrait d'ailleurs que je relise pour être bien certain de suivre sa pensée), la BD, en dernier ressort, est un « art séquentiel », sa spécificité se jouant (encore ce verbe), entre les cases, dans l'espace que les Américains, très concrets, ont appelé « gutter » : le caniveau. Le chapitre 3 de McCloud « du sang dans le caniveau » étant l'un des pivots de son argumentation. Art actif de l'espace, art de l'ellipse, par opposition au flot cinéma où l'on reçoit passivement les images dans le temps, la BD, plus sans doute que le roman, peut à mon sens permettre le penser le jeu de rôle comme un art interactif du sens.

Cette définition peut immédiatement être critiquée comme trop large. Peut-être. Mais D&D me semble vraiment trop étroit. A la limite, art interactif finit par ne vouloir rien dire. Au cinéma, quelque part, il reste une place pour l'interactivité : si l'on n'est pas content du film, on se lève et on part, quittant son rôle de spectateur. Il faudrait donc affiner, comme McCloud affine sa définition de la BD, et parler, d'art interactif du sens maximal. Ce sens peut être ridiculement pauvre "hack 'n slash", « moi-vois-moi-tue ». Mais je peux témoigner, pour l'avoir joué, qu'incarner par exemple un vampire en Grandeur Nature dans Vampire la Masquarade est un défi et un scénario en soi sans qu'il soit besoin de « quête carotte. »

Et du sens maximal, un peu comme un jeu de tennis où le but serait de se renvoyer la balle le plus longtemps possible et de la manière la plus spectaculaire possible sans jamais mettre l'autre en état d'échec, je passe, peut-être un peu vite, à Tolkien. Et plus particulièrement au sacré dans le SdA comme « lampe invisible » qui irradie tout le livre, présence évidente quand un critique comme Irène Fernandez vous la montre, occultée si on ne sait pas où la voir ou sans doute l'écouter (j'ai lu quatre ou cinq fois le SdA sans la remarquer).

Il faudrait que j'affûte un peu mes définitions du fantastique et je le ferai d'ici la rédaction de cet article, mais, pour faire très vite, il me semble que l'idée (mais est-ce une idée, une intuition, un concept ?) de jeu est très opérante pour l'aborder. Du fantastique comme jeu avec l'invisible, comme « coin » que l'on enfonce à coup de marteau dans la « réalité » quotidienne qui pourrait vous enfermer comme une porte prison. D'ailleurs, lors de mes entretiens, plusieurs rôlistes conviennent volontiers « s'évader ». Dans ce sens, le Horla est fantastique (le narrateur est-il fou ?), Dracula est fantastique (les vampires existent-ils ?), Harry Potter est fantastique (existe-t-il un monde des sorciers parallèle à celui des moldus ?) . Le coin peut être enfoncé par un seul auteur, par exemple dans un roman, où l'on accepte alors le rôle de lecteur, même s'il est des lectures actives et créatrices. On peut aussi taper de la masse à tour de « rôle » et voici que, tel un aristochat, je retombe sur mes pattes et mon vocabulaire.

L'invisible du SdA, c'est, pour encore une fois aller très vite et de mon point de vue, la Miséricorde. Il ne faut pas tuer Gollum. Parce qu'ils ne l'ont pas tué, les Hobbits reçoivent une sorte de « dividende de la pitié » : Gollum qui bascule au dernier moment et transforme le désastre en victoire.

L'invisible des jeux de rôle, et je développerai plus tard, pour moi, ce n'est pas tant les feuilles de personnage, les backgrounds de plus en plus fouillés, que cette phrase de Noëlle, une de mes amies rôlistes sur Ajaccio : « Des fois, quand on se retrouvait pour une partie et que tous partait en vrilles et en déconnades en dehors du jeu, c'était encore du jeu de rôle. » L'invisible, c'est l'esprit, il faut bien l'appeler l'esprit, qui peut souffler autour d'une table, le vent dans les feuilles de Brocéliande, dans les casseroles de Capharnaüm, ou l'écho des claviers sur MSN, qui fait que l'on est parfois plus proche d'un ami de Play By E-Mail qui habite à l'autre bout du monde, que de son voisin à qui on dit juste bonjour.

Depuis McCould, les amateurs de BD savent qu'il y a du sens dans le caniveau. Peut-être mon article contribuera-t-il à convaincre qu'il y en a aussi dans le « de » de jeu de rôle.

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