Aïe. Je pensais bien que ça pouvait avoir cet effet là. Mais c'était ça ou dire "je mûris encore ma réflexion pendant dix-quinze jours". J'ai choisi l'interactivité avec vous, quitte à ne vous donner encore que des croquis de pensée. J'ai quand même fait relire ces croquis à des rôlistes, pour qui ça n'a pas posé de problème. J'ai même eu des +1, argot de forum pour dire "je suis entièrement d'accord avec toi et je ne vois pas tellement quoi dire d'autre ou autrement."
La BD et les jeux vidéos sont pour moi deux formes d'art. Ca devient quand même assez peu constestable pour la BD (encore qu'il y ait des esprit chagrins qui traînent). Ca l'est plus pour les jeux vidéos. Mais on oublie à mon avis trop à quel point le coté décevant des jeux vient de la faible puissance des machines, je devrais presque dire des automates. Et regarde la vitesse à laquelle ils progressent ! Pour moi, par exemple, les Gabriel Knight sont des romans interactifs passionnants et Jane Jensen une grande artiste.
J'en parle parce que la BD et le jeu vidéos ont des interactions fécondes avec le jeu de rôle. Coté BD, on peut citer Les Chroniques de lune noire, campagne d'AD&D devenu BD. Lanfeust, BD qui a généré un jeu de rôle comme produit dérivé. Les Donjon, mélange de Muppet Show, philosophie et D&D. Sfar propose d'ailleurs un jeu de rôle sur son site. Coté jeu vidéo, on peut citer ne serait-ce que Eye od the Beholder, Baldur's gate, etc.
Tu es bien entendu libre de ne pas partager les théories de McCloud (encore heureux). Mais, même en t'épargnant les prix américains, sache quand même que L'Art invisible a été distingué "Meilleur album étranger" et "Prix de la Critique" à Angoulême. Donc, dans le petit monde des bulles, c'est plutôt un classique et je n'ai pas sorti de mon chapeau le premier penseur marginal venu.
A la limite, pour essayer d'être plus clair (mais je ne suis pas encore certain de l'être trop) poser la question du fantastique et de la foi dans le cadre des jeux de rôle, c'est se demander : "Peut-il y avoir un art interactif ?" Personnelement, et pour le moment, ma réponse est : "L'art n'est qu'interactions."
Est-ce le jeu qui mène au fantastique, ou le rôle ? Le jeu sans le rôle y donnerait-il accès ? (exemple avec les jeux videos peut-être) Le rôle sans le jeu y donne-t-il aussi accès ? (exemple de ces fous qui croient vraiment que leur voisin est un vampire qu'ils doivent tuer).
Je veux donner du sens à l'espace qu'il y a entre les mots "jeu" "de" et "rôle". Je comprends que tu ne comprennes pas parce que c'est vraiment très difficile à mettre en mots et j'ai sans doute échoué dans mon dernier post.
C'est d'autant plus frustant que ce sens est évident pour n'importe qui au bout d'une demie heure de partie réussie (sinon on voit mal par quel miracle l'invention de Gygax se serait répandue à des millions d'exemplaires). Ce n'est pas évident parce qu'on touche à une des limites du langage humain : l'impossibilité de décrire autrement que par des banalité un geste juste. Il y a là dessus un bouquin merveilleux de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu dans lequel Billeter s'appuie notamment sur Wittgenstein pour reconstituer et retraduire Tchouang-Tseu. Tchouang-Tseu parle des maîtres, du maître boucher, du maître charron. Et je pense qu'on peut aussi appliquer son discours au maître... de jeu. A la limite, pour comprendre ce discours sur la maîtrise, on peut prendre l'exemple du coup de marteau. Nous n'avons pas toujours su planter un clou. Certes, mais est-c la langague qui nous a aidé à progresser. Que peut-on dire d'un coup de marteau bien planté ? "ni trop fort", "ni trop faible", "juste sous le bon angle", "à la bonne vitesse" ? Des pauvretés, les banalités. La maîtrise de ne transmet pas, il faut la retrouver tout seul, suivant des phases d'apprentissage, comme la marche, le vélo, le marteau, l'art du boucher qui coupe sa viande avec grâce suivant les articulations du boeuf et pousse des petits cris de satisfaction, l'art du charron qui attaque de bois juste comme il faut, l'art du maître de jeu, entre dirigime et liberté. "entre force et douceur, la main trouve, et l'esprit répond" dit le charron de Tchouang-Tseu. Il y a pas de discours sur la maîtrise, pas de transmission automatique. Thomas Dutronc a trouvé son jazz manouche lui-même. Tino Rossi n'a pas su transmettre ses roucoulades à son fils. Pareil, on peut ne pas être d'accord avec Billeter, mais ses Leçons ont été données au Collège de France.
"Est-ce le jeu qui mène au fantastique, ou le rôle ?" Tu essaies de séparer arbitrairement ce qui forme un tout évident dans les parties. Ce qui mène au fantastique, c'est le "jeu de rôle", le plaisir qui arrive par surcroît dans les parties dirigés par un vrai maître de jeu auquel répondent de bons joueurs. Si on cherche d'emblée le plaisir, on le loupe. Si on suit la règle, fut-elle souple comme celle d'Ambre, le plaisir, la jouissance du jeu vient, de manière mystérieuse, comme par dessus le marché. A la limite, ta question reviendrait à se demander : "Est-ce le chef d'orchestre ou les musiciens qui mènent à la musique ?"
"Le jeu sans le rôle y donnerait-il accès ? (exemple avec les jeux videos peut-être)" Je ne crois pas qu'il y ait de jeu sans rôle au sens large. Aux échecs, ton "rôle" est celui d'un chef d'armée et ta liberté très encadrée par les mouvements des pièces. Au poker, ton "jeu", ta "fiche de personnage" se réduit à la combinaison de cartes que tu as en main. Dans les jeux vidéos, les rôles sont de plus en plus complexes à mesure de la puissance des automates. Ce qui peut donner le tournis dans ce qu'on appelle couramment les jeux de rôle, c'est la complexité parfois extrême de ton rôle (Néphilim) allié à ta liberté de jeu. Dans un Casus Belli, feu le magazine culte pour les rôlistes, on avait même défini le JdR comme "un espace de liberté pour le libre-arbitre. Peut-être, pour être plus clair, devrait-on introduire la notion de "jeu de théâtre", mais là, je retombe sur mon faible
pour le baroque : "le monde entier est un théâtre et nous nous sommes que des acteurs."
Le rôle sans le jeu y donne-t-il aussi accès ? (exemple de ces fous qui croient vraiment que leur voisin est un vampire qu'ils doivent tuer)
Comment ? Mon voisin n'est pas un vampire ? Mais je lui ai déjà mis un pieu dans le coeur ! Nan, nan, pas la camisole ! :p
Pareil, un rôle sans jeu au sens large, me semble impossible. C'est sans doute pour cela que nous ne nous comprenons si peu.
D'abord pourquoi parler tout de suite de la folie ? Il vaudrait mieux commencer par le théâtre, du moins à mes yeux. Que font les comédiens ? Ils jouent. Resterait, je suis d'accord, à se poser la question philosophique "Qu'est-ce qu'un jeu ?" C'est justement l'objet d'un petit bouquin chez Vrin que j'ai reçu mais que je n'ai pas encore eu le temps de lire. J'y reviendrai en essayant d'être compréhensible ;-)
Ensuite, pour la folie, je suis moins sûr de moi. Mes lectures savantes remontent... à la khâgne, où j'avais "la raison" au programme et où j'en avais parfois assez de me bouffer du Kant. (pas retenu grand chose de Kant d'ailleurs). D'abord, il me semble qu'il faut faire très attention quand on parle de la folie, sous peine de ne pas parler d'elle mais de l'image à deux sous que les gens en ont. Les gens qui prennent leur voisin pour un vampire qu'ils doivent tuer, moi ça me rappelle Génrération perdue, le film, mais je ne sais pas s'il y en a beaucoup en psychiatrie.
Quelques souvenirs quand même si tu veux creuser dans ce sens.
Le premier est un bouquin que j'avais lu donc à l'époque : Le fou et le mouvement de monde d'Henri Grivois, chef du service psychatrique d'urgence à l'Hotêl-Dieu à Paris (pour ceux qui ne connaissent pas Paris, c'est juste à coté de Notre-Dame). Grivois parle entre autres et dans ce que je me souviens (le bouquin est au garage) de "psychoses centrales" comme au contraire de folies très ludiques où, le problème est que le patient joue avec tout : la couleur de la cravate du psychiatre, une chanson qui passe à la radio, une phrase lue dans un livre. Ca entraîne des logorrhées, des coqs à l'âne et tout l'enjeu du traitement sera de l'amener à sortir du jeu.
Jean Starobinski, le grand critique suisse, intéressant parce qu'il est à la fois docteur en littérature et en psychiatrie, parle de la folie de Rousseau dans La Transparence et l'osbtacle. Il a des analyses très proches de celles de Grivois. Pour lui, Rousseau a été victime de ce qu'il appelle un "concernenement" : un état très difficile à traduire en mot et en tout cas bien plus complexe qu'une simple paranoïa.
Enfin, je me souviens un peu de Gladys Swain, la psychiatre et historienne de la psychiatrie, dans son livre Dialogue avec l'insensé... que je n'ai jamais fini d'ailleurs. Mais je ne crois pas me tromper en me remémorant son chapitre sur le passage philosphique de Kant à Hegel sur la conception de la folie. En gros, mais encore une fois le bouquin est au garage et je l'ai lu il y a... onze ans, en gros donc, selon Swain, Kant n'arrive pas à penser la folie. C'est le hic, le bug de son système. Si la Raison est présente par principe dans l'homme, comment se fait-il qu'il y ait des fous ? Si l'impératif catégorique se fonde sur la raison pratique, comment le faire appliquer à ceux qui, de toute évidence, n'ont pas ou plus cette raison ? Et Kant de défendre l'internement, l'enfermement aliénés, littéralement ceux qui sont autres... et qui pour tout dire l'emmerdent un peu comme de la poussière qu'on balaierait sous le tapis. Hegel, par contre, inspiré par l'oeuvre de Philippe Pinel (très belle statue de Pinel libérant les aliénés à coté de la Salpétrière à Paris), Hegel donc, contrairement à Kant et toujours selon Swain, peut penser la folie grâce à sa dialectique. La folie comme "raison présente en elle-même dans sa propre négation". Je suis à peu prêt certain de la formule, elle m'a marqué, et j'avais pû la recaser dans une dissertion :p Plus sérieusement, si je ne trahis pas Swain, avec Pinel, Hegel, on pense le fou comme récupérable par principe, certainement pas comme un "rôle sans jeu". Du jeu, au sens large, au contraire il y en a : puisque la raison est encore présente dans la folie, sa négation, le psychiatre peut espérer la célèbre et hégélienne "négation de la négation". Je ne sais pas si c'est clair, mais ça me semble en tout cas intéressant à noter. Mais bon, on s'éloigne un peu des JdR là.
C'est vrai que j'attends beaucoup de la lecture de Au commencement était la Raison que je n'ai pas encore eu le temps de lire. Cela dit, ce n'est pas Irène qui va signer mon papier.
En séparant lecteur et auteur, comme tu séparais jeu et rôle, tu loupes l'interaction maximale, qui est justement à mon avis la spécificité des jeux de rôle, où maître de jeu et joueurs se renvoient sans cesse la balle sans que l'on puisse dire qu'il y ait un auteur ou un lecteur, une imagination d'un coté ou une création de l'autre.
Pour le ressenti et le visuel, je ne résiste pas à te donnner la chute d'un article du New York Times en hommage à Gygax, qui exposait son opinion sur les jeux vidéos inspirés de jeux de rôle :
“There is no intimacy; it’s not live,” he said of online games. “It’s being translated through a computer, and your imagination is not there the same way it is when you’re actually together with a group of people. It reminds me of one time where I saw some children talking about whether they liked radio or television, and I asked one little boy why he preferred radio, and he said, ‘Because the pictures are so much better.’ ”
Personnelement, je suis de la vieille école. Les vraies parties, c'est sûr table, le jeu de rôle bio, avec de vrais gens dont on peut voir les vraies expressions, un pepito qui devient un table d'auberge, des curlys qui se transforment en orcs... Mais avec l'âge, c'est de plus en plus difficle de réunir des tables (boulot, marmots...). J'aime bien Lotro et j'attends avec impatience de pouvoir sortir du tuorial pour retrouver mon groupe d'amis dissémisé un peu partout dans le monde. J'aime bien, mais ça reste un pis-aller... qui s'améliorera avec le temps. D'ailleurs, peut-être sommmes-nous dans third life, un monde virtuel tellement parfait que nous ne le voyons plus ? cf. Matrix Nan, nan, pas la camisole :p
si oui, alors à quoi sert-il ? A quoi sert quoi ? Le jeu de rôle ? Trop vaste question. J'ai faim, et je préfère cette fois-ci me documenter un peu avant de l'aborder.
Merci pour ta lecture, ta patience, tes questions nocturnes qui m'ont aidé, je l'espère, à être plus compréhensible.

