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Recherche admirateurs de JRR Tolkien pour reportage
#32
Vincent (F.) a écrit :
mais ce n'est pas une lecture, c'est un fait. la "contre culture " américaine des années 60 a revendiqué Tolkien ; comme l'ont fait des écologistes US ; comme l'ont fait quelques Italiens d'extrême droite. toutes ces revendications / récupérations n'ont pas la meme importance, en termes d'échelle et de pertinence : se réclamer de Tolkien pour défendre la nature ou lutter contre le pouvoir arbitraire a du sens.

J'entends bien que c'est un fait, Vincent. Mais en tant que grille de lecture, je crois pouvoir être en mesure de dire qu'elle ne me parait pas particulièrement pertinente, "politiquement" parlant, si j'ose dire... et je dis cela en aimant beaucoup la nature, et en n'étant pas favorable au pouvoir arbitraire... mais c'est alors là un tout autre débat, tu en conviendras, car il s'agit ici d'un jugement tout-à-fait personnel...

Vincent (F.) a écrit :
quant à "institutionnaliser" & "académiser", je ne comprends pas le sens de ces mots, ici. nous sommes d'accord qu'ils ne sont pas synonymes ?

En soi, non, mais j'emploie simplement ces mots par rapport aux termes d'"institution" - qui renvoie ici à l'Université - et de ce que tu appelles, dans Tolkien aujourd'hui, le "champ académique français". Je n'ai pas eu l'occasion de te le dire, ces dernières années, mais puisque l'occasion se présente, pourquoi ne pas en parler aujourd'hui...

L'impression que j'ai, c'est une tendance, depuis une dizaine d'années maintenant (le temps passe, depuis que nous nous sommes rencontrés à Rennes, en 2003 !), à vouloir faire de Tolkien un auteur qui serait devenu "respectable", enfin "fréquentable", grâce aux études universitaires qui seraient faites sur lui. Tout cela repose, à mon avis, sur une vision assez passéiste de la recherche universitaire, que j'ai fréquenté suffisamment longtemps dans un passé encore assez récent, pour savoir qu'elle est a priori capable de s'intéresser à toutes sortes de sujets, qu'ils soient "respectables" ou non, même si ce n'est pas toujours facile, il est vrai, faute d'encouragements dans certains sens plutôt que dans d'autres (dans toutes les disciplines). Mais il se trouve que cette image un peu vieillotte de l'Université reste encore plus ou moins présente dans les esprits, d'où peut-être cette impression de volonté d'"institutionnaliser" Tolkien dont je parlais, les termes plus adéquats de "légitimer" ou "légitimation" pouvant sans doute davantage convenir, par rapport à ce que je veux dire.

À quoi vois-je le phénomène que je décris ? À cette tendance à vouloir faire de Tolkien un sujet de recherche "légitime" indépendamment du genre littéraire duquel, à mes yeux, il est indissociable - la fantasy, au sens large -, et indépendamment de sa postérité littéraire, forcément - à mes yeux, mais c'est aussi un fait - liée à ce genre, et vis-à-vis de laquelle, comme l'a très pertinemment souligné ta collègue Anne Besson, on sent bien un certain embarras chez les spécialistes du seul auteur J.R.R. Tolkien, qu'ils soient "universitaires" ou non, du reste.

L'impression que j'ai, donc, c'est qu'il s'agit aujourd'hui d'étudier Tolkien exclusivement pour lui-même, comme si les littératures de l'imaginaire en général, et la fantasy en particulier, était une sorte de "ghetto" littéraire dont il faudrait émanciper Tolkien, quand à mes yeux, l'auteur est ici indissociable du grand, vaste et beau genre littéraire qu'est la fantasy... fantasy au sens large, là encore, car je ne suis pas d'accord avec toi lorsque tu écris que les récits de Conan le Cimmérien par Robert E. Howard, par exemple, appartiennent forcément à quelque-chose de "différent" - sous couvert de mise dans un placard commode de sous-genre nommé "heroic fantasy" - que les récits d'Arda de Tolkien, sur le plan de la création d'univers de fiction littéraire originaux dans la première moitié du XXe siècle.

Bref, je ne sais pas au juste si ta volonté, en tant qu'animateur majeur du développement récent - et heureux ! - des études tolkienniennes dans le champ académique français, est de faire de Tolkien l'égal de Marcel Proust comme auteur de littérature "blanche" - expression peut-être mal choisie, mais je n'en vois pas d'autre -, et même, je ne suis pas du tout certain que ce soit cela, mais... vu de loin, c'est un peu l'impression que ça donne, et je t'avoue que l'idée ne me convainc pas beaucoup... même si je peux, bien sûr, me tromper sur l'impression que j'ai !

Qu'il faille se débarrasser des clichés pour étudier Tolkien, j'en conviens avec toi, mais est-ce une raison pour faire comme si Tolkien devait être "délivré" de la fantasy, sans laquelle il ne serait pas ce qu'il est, aujourd'hui, en tant qu'auteur reconnu ? Telle est la question que je me pose, depuis quelque temps.

L'occasion est peut-être venue d'éclaircir ce qui peut l'être dans mon esprit... ;-)

Je suis actuellement en train de réfléchir à une petite étude littéraire comparée - un peu dans l'esprit de ce qu'a proposé Didier avec sa série Tolkien, le façonnement d'un monde -, en "amateur", comme tu dis. ;-) Pour avoir côtoyé les deux milieux, je crois qu'il y a encore clairement, à certains égards, un petit complexe d'infériorité par rapport au champ académique de la recherche (et peut-être aussi encore un certain complexe de supériorité, notamment en matière de "légitimité", chez certains "universitaires"), quand il est pourtant évident que les diplômes universitaires - et je dis cela en en ayant un certain nombre ! - ne définissent pas forcément la culture, et encore moins l'"intelligence". ;-) Je pense que nous avons, tous, tout intérêt à décloisonner, non seulement les disciplines universitaires - je suis historien de formation -, mais aussi les approches en matière d'étude. En histoire de l'art, par exemple, distinguer le high du low peut paraître aujourd'hui inepte : pourquoi ne pas en faire un constat plus général, y compris s'agissant de la recherche, qu'elle soit ou non académique ? ;-)

Cordialement,

Hyarion.

P.S.: si tu croises Anne Larue, tu pourras lui dire (en toute cordialité !) que ce qu'elle a écrit en note sur Agnès de Chastillon - dans son essai Fiction, féminisme et post-modernité : les voies subversives du roman contemporain à grand succès -, comme quoi ce personnage ne serait pas une création de Robert E. Howard, à mon avis, c'est une grosse bêtise ! ;-) Ce n'est pas parce que Howard a créé Conan, qu'il n'était pas aussi capable de créér des personnages féminins non conformes aux tendances misogynes primaires dans lesquelles on aimerait, peut-être, commodément l'enfermer... ;-)

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