Tout d'abord, j'entends bien que tout cela est ton "jugement tout-à-fait personnel", et tu as bien le droit de porter ce jugement sur l'université, de considérer que Tolkien est de la fantasy exclusivement ; comme tu as le droit de ne pas adhérer à la lecture faite par la contre-culture de Tolkien... ce qui n'empêche pas qu'elle ait existé, et qu'elle ait été d'une ampleur qui dépasse toutes les lectures politiques qui ont suivi.
Ce qui est problématique, ce sont les généralisations et les hypothèses : tu crois deviner des intentions, et la lecture psychologique que tu proposes dessine un portrait qui n'est ni le mien ni celui des personnes qui travaillent sur Tolkien "à l'université". D'autre part, tu tiens absolument à articuler Tolkien à la Fantasy ; or cet a priori est problématique, car réducteur.
Je vais parler de ce que je sais. Les choses sont très simples : lorsque je me suis penché sur les oeuvres de Tolkien, au milieu des années 90, non plus comme lecteur, mais comme étudiant, j'ai été frappé de voir à quel point l'oeuvre disparaissait sous des étiquettes ne renvoyant à rien (la fantasy remonterait à homère, dit Carter, par ex ; la Fantasy est le métagenre, disent des "spécialistes" de fantasy qui prêchent pour leur paroisse... et veulent ennoblir ce genre!) ou derrière des grilles de lecture (biographiques principalement) qui n'expliquaient pas grand chose et brassaient toujours les mêmes remarques.
j'ai fait pour Tolkien ce que j'ai fait pour Proust, par exemple : une lecture ligne à ligne, sans savoir à l'avance ce que j'allais y trouver ou ce que je voulais y trouver... c'est le B A BA de la recherche, mais ce principe n'est pas souvent respecté, dans le cas de cet auteur.
J'ai beaucoup aimé la correspondance de Tolkien, mais (comme j'ai eu l'occasion de le dire ailleurs), les lettres sont d'un maniement très complexe, en raison de la subtilité de Tolkien. Elles peuvent servir d'illustration, apporter des formulations intéressantes... mais (pour prendre cet exemple), ce n'est pas parce que Tolkien avacne l'idée que la mort est la question centrale du SdA qu'il faut le croire sur parole ! (en revanche, si une analyse du texte mène à cette conclusion, il est imoprtant de citer ce passage!)
c'est l'analyse de Tolkien sur Beowulf qui m'a semblé le point de départ le plus pertinent ; plus largement, Tolkien et le Moyen Âge me semble une entrée intéressante ... même si je sais que l'entrée "Tolkien et la modernité" est très fructueuse également (voir Shippey, Isabelle Pantin ou encore les publications récentes de Walking Tree Publishers)... et le moins que l'on puisse dire, est que je ne suis pas le seul à le penser (Shippey, Honegger, Carruthers, entre autres).
Que je travaille à la fois sur des projets universitaires et des projets "grand public" (BnF, sites internet), en les croisant - cf. Cerisy, qui ne sera pas un colloque d'universitaires du monde entier pour discuter de choses "théoriques" - est une autre caractéristique de ma démarche. Il ne faut pas m'inventer une envie de "faire de Tolkien un sujet de recherche 'légitime'" : je relie le travail éditorial destiné au grand public (rendre les Lettres et Home disponibles, Les Monstres et les critiques...) à un travail de recherche qui permet de traduire ces textes. Je m'en suis déjà expliqué ; je suis enseignant chercheur par choix et par goût... j'en suis désolé ! Par ailleurs, des étudiants de master et des doctorants me contactent pour travailler ; ils en ont le droit, n'est ce pas ? On peut choisir d'autres rapports à l'oeuvre : être un lecteur passionné, écrire de beaux messages sur un forum, ouvrir un blog, etc.
Tout cela est sans doute lié à ta représentation de l'université : je n'ai pas bien compris la phrase où tu parles de la "vision assez passéiste de la recherche universitaire" : est-ce la tienne ?
Puisque nous sommes lus par d'autres que nous ici, je dois rappeler que la recherche à l'université est soumise à la même exigence de nouveauté que la recherche en science, ou en médecine. Pour le dire de manière simplifiée : en littérature, tu peux travailler sur un auteur (ou une question) déjà étudié(e), mais selon un angle nouveau (et même sur Proust, il y a des choses à faire...) ; travailler sur de nouvelles méthodes ou de nouvelles théories ; travailler sur de nouveaux auteurs / de nouvelles questions. Qu'un auteur mort en 1973 soit de plus en plus étudié par l'université est dans l'ordre des choses : les exemples sont innombrables. Et de plus en plus, la littérature contemporaine est prise en compte, alors que les auteurs sont vivants (!). Les étudiants et enseignants chercheurs doivent ils s'en excuser ? non. prétendent ils être les seuls à avoir le droit à parler de ces auteurs ? je crois que ma position à cet égard est claire.
Par ailleurs, ce n'est pas la recherche qui "fai[t] de Tolkien un auteur qui serait devenu "respectable", enfin "fréquentable"" ... ces mots sous entendent qu'ils ne le seraient pas d'emblée ; et que l'université aurait ce pouvoir. Ce sont les lecteurs qui décident.
Pour terminer cette réponse, il ressort que tu as des convictions (Tolkien ne peut être dissocié de la fantasy), que je comprends. Mais je ne les partage pas. on ne va pas m'accuser de ne pas aimer la Fantasy française (ses auteurs, ses éditeurs, ses spécialistes) ; mais si des éditeurs / auteurs / chefs de marketing associent à Tolkien tout nouveau livre de fantasy qui sort, pour qu'il se vende... nous ne sommes pas obligés de les croire. C'est exactement ce que dit Anne Besson, justement. Le problème n'est pas que marketing.
Les étiquettes comme "fantasy" laissent croire que la fantasy est un genre sans histoire, qui n'a jamais évolué. "Fantasy au sens large" est une formule problématique, parce qu'elle ne renvoie à rien : je me rappelle les discussions de 2009 à paris 13, par ex, sur la fantasy, qui ont montré que ce que recouvre ce mot ne fait pas consensus, chez les lecteurs / auteurs / éditeurs...
(quant au fait de savoir si Howard est de la fantasy ou de telle étagère dans la fantasy, le problème est toujours le même : celui des étiquettes. un objet peut porter plusieurs étiquettes, tout dépend de la manière dont tu zoomes). Par ailleurs, je discute régulièrement avec des éditeurs et des auteurs de Fantasy pour qui j'ai la plus grande estime, et qui considèrent que Tolkien n'est pas "de la fantasy"....
J'entends bien le côté diatribe de ton intervention ; mais mieux vaut éviter de généraliser. sinon, cela donne des phrases comme :
... peut-être aussi encore un certain complexe de supériorité, notamment en matière de "légitimité", chez certains "universitaires" ...
qui visent personne, donc tout le monde. Ici, Anne Besson, moi ?
cordialement à tous,
vincent
ps : quant à essayer de faire de Tolkien un nouveau proust... hum. comment dire ?

