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Recherche admirateurs de JRR Tolkien pour reportage
#36
Merci pour ta réponse, Vincent. Cette discussion aurait pu avoir lieu beaucoup plus tôt, mais ce n'est pas plus mal qu'elle n'est lieu que maintenant.

J'ai bien conscience du caractère maladroit et/ou approximatif de mon précédent message, et je vais tâcher de préciser ce qui peut l'être.

I - Tout d'abord, mon avis sur l'université.

Quand je parle d'une vision assez passéiste de la recherche universitaire, ce n'est pas la mienne, mais je pense là à une sorte d'image d'Épinal que semble encore trainer parfois ladite recherche aux yeux du grand public et des médias de masse, même si les choses évoluent. Je crois que l'université reste mal connue en France : à part peut-être lors des grèves étudiantes et des blocages qui en résultent (phénomène haut en couleurs que j'ai bien connu à Toulouse, dans les années 2000), quand parle-t-on sérieusement des universités, et de ce qui s'y fait ?

Titulaire d'un Master de recherche en histoire, c'est un univers que j'ai fréquenté pendant pas mal d'années en tant qu'étudiant. Ayant été assez autodidacte en parallèle de mon parcours - de l'avis même de mon directeur de recherche de l'époque -, de l'univers universitaire, j'ai eu l'occasion d'apprécier les qualités... et les défauts, en particulier cette manie de la cooptation faisant et défaisant les carrières, ces fourches caudines en matière de sélection qui ne me paraissent pas forcément être justes quand aux résultats qu'elles obtiennent, points qui m'ont toujours paru dérangeants, mais qui ne sont pas propres à l'université, loin s'en faut, et j'en suis convaincu.
Un autre point, que je regrette, est cette tendance de la recherche à ne pas s'intéresser à certains sujets autant qu'elle le devrait par rapport au rôle de développement des connaissances qu'elle est censée jouer dans la société : c'est particulièrement le cas, pour ce que j'en sais, dans le domaine dans lequel je me suis spécialisé, à savoir les sciences humaines. C'est un autre débat, qui pourrait nous emmener loin, mais je le dis simplement en passant.

Ce que je retiens de mon passage à l'université, c'est l'enseignement de méthodes, pour faire une recherche, et pour en rendre compte. J'ai beaucoup appris sur ce sujet, durant ces années d'études. Pour ce qui est de la méthodologie, un des points essentiels est évidemment, par exemple, le souci d'examiner les sources sans a priori en matière de découvertes, et sans arrière-pensées personnelles en la matière non plus (comme tu dis, "c'est le B A BA", même si tout le monde ne le sait pas, et même si certains refusent parfois carrément de le comprendre). Mais j'ai toujours eu, dans le même temps, une approche personnelle de la chose. Mes études d'histoire font que j'accorde une certaine importance au récit, par exemple, ce pourquoi je considère qu'un compte-rendu de recherche gagnera toujours a être rendu le plus accessible possible en étant "bien raconté", et non pas en étant rapporté d'une façon aussi sèche et pauvre que celle j'ai pu constater à la lecture d'un certain nombre de mémoires d'autres étudiants passés sur les bancs de la fac avant moi.
Ce que je veux dire, c'est que l'université enseigne une méthode, mais qu'elle ne saurait donner seule toutes les clés pour effectuer des travaux et concourir à l'enrichissement des connaissances.

Or, d'un côté comme de l'autre, nous avons encore trop souvent des préjugés de part et d'autre du champ académique : combien de fois, par exemple, ai-je entendu certains professeurs d'histoire me dire qu'il fallait être particulièrement prudent en lisant tel ou tel auteur simplement parce que l'auteur en question n'était pas historien de profession (sous-entendu à l'université) ? Des chercheurs qui ne sont pas "universitaires" et qui font mal leur boulot, bien sûr, cela existe (un exemple entre mille, ce bouquin prétendument de "référence" sur la Bête du Gévaudan, dans lequel l'auteur, au ton très péremptoire, en vient même à se moquer ouvertement des autres chercheurs sur le sujet, sans forcément convaincre sur le fond, du reste : http://www.amazon.fr/Bête-du-Gévaudan-Michel-Louis/dp/226202054X/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1329575078&sr=1-1).
Je comprends donc le souci que l'on peut avoir à encourager l'esprit critique chez les étudiants, car je sais que c'est une question essentielle. Mais l'ironie de l'histoire, c'est qu'il m'est arrivé d'avoir regretté d'avoir cité tel auteur chercheur dans un mémoire, en pensant que le fait qu'il soit une référence à l'université était une garantie de "légitimité", alors qu'en réalité, le fait de le citer, lui, pouvait éventuellement dénaturer le sens profond - presque philosophique - de mon approche aux yeux d'un lecteur potentiellement plus averti que moi !

Que conclure de tout cela, sinon que l'université n'est qu'un champ de recherche parmi d'autres, fut-il prestigieux, et qu'il ne protège pas des erreurs ? Et de l'autre côté, c'est pareil : ceux qui cherchent à se distinguer de la recherche universitaire simplement pour se distinguer, ou parce qu'ils auraient un complexe d'infériorité, ont tort. Nous avons tous un cerveau : l'important est de l'utiliser à bon escient, et de savoir quoi faire du temps qui nous est imparti, comme dirait l'autre... ;-)

Encore une fois, l'université apporte une méthode, des méthodes (sur lesquelles je continue évidemment de m'appuyer aujourd'hui). Elle apporte aussi des moyens, même limités, et, il faut bien le dire aussi, une certaine visibilité quand aux résultats des études faites. Et sa place est donc très importante, même s'il faut bien, de temps en temps, rappeler qu'elle n'est pas un horizon indépassable, pour ce que j'en sais. Mais mon jugement "critique" s'arrête là.
Du reste, Vincent, il ne s'agit pas là, bien entendu, d'une critique contre ton choix de carrière, ton travail, ou celui de tes collègues et de tes étudiants. Je connais le caractère généralement modeste et consciencieux de tout chercheur universitaire qui se respecte, même s'il y a parfois quelques narcissiques exceptions, comme partout sans doute (et je n'ai pas de noms en tête, mais tu dois bien savoir que cela existe ;-)...). Je relève juste, au passage, un point que tu dois connaître : certains étudiants, dont les travaux ont parfois la chance d'être publiés, ont sans doute parfois tendance à travailler comme si rien n'avait été fait avant eux dans tel ou tel domaine de recherche, mais c'est un peu normal, vu que l'université est un lieu d'apprentissage, au sein duquel, je le répète, j'ai moi-même beaucoup appris. Personne n'est parfait, moi le premier, et les "universitaires" pas plus que ceux qui ne le sont pas. Et nous apprenons tous, tous les jours, je pense.

II - Ensuite, mon regard sur Tolkien et la fantasy.

Non, je n'ai pas d'a priori sur Tolkien. Comme auteur, il peut très bien être étudié pour lui-même, comme Robert E. Howard, comme Marcel Proust, comme Maupassant, comme George Sand, comme Balzac, comme Molière, comme Shakespeare, comme Hésiode, etc. Et le champ d'étude qui a été ouvert, en particulier, sur le thème de Tolkien et le Moyen Age me parait extrêmement intéressant, et même tout à fait pertinent.

Tu dis, de façon très affirmée, que la "fantasy au sens large" est une formule problématique, parce qu'elle ne renverrait à rien : cela me rappelle l'observation que tu avais faite, il y a quelques années, en supprimant la très modeste mention que j'avais faite sur l'article Tolkien de Wikipédia à propos de la gallophobie de Tolkien. "Tempête dans un verre d'eau !" avais-tu écrit alors, pour justifier, et peut-être avais-tu raison, du reste, mais ce n'est pas le problème : on peut ne pas être d'accord, sans pour autant prétendre forcément exercer une "autorité" supposée évidente, même pour des détails. Ici, peut-être veux-tu simplement réagir sur un ton qui serait le même que celui dont tu penses qui l'est le mien. Pourtant, loin de constituer une diatribe, mes propos n'ont, quant à eux, rien de péremptoires, car je ne prétends pas être ni expert en fantasy, ni de Tolkien, ni d'ailleurs de l'université. Que dire, sinon que l'on en revient toujours un peu, hélas, au même point ici : on prend, à tort, des propos pour une agression, et cela justifierait de vigoureuses répliques en retour, mais sans rien savoir des véritables intentions d'autrui pour autant... Depuis mon arrivée, j'ai connu ça avec d'autres intervenants du présent forum (y compris du présent fuseau, même si c'est du passé), et il faut croire que cela ne changera jamais... Mais bon, le mieux est encore sans doute de renvoyer aux sages paroles d'un certain communiqué commun d'il y a dix ans entre Didier et toi : il y a une différence entre l'intention d'un post et ce que les autres peuvent y lire. :-)

Bref... revenons au sujet.

La fantasy est un genre que je crois difficilement définissable précisément, en dehors sans doute de quelques critères de base élémentaires (mondes imaginaires et/ou présence de magie dans le récit, par exemple, mais c'est très flou, et déjà presque réducteur), et encore... mais je crois cependant, pour ce qui est du seul XXe siècle, que c'est la postérité d'auteurs comme Tolkien et Howard - et d'autres - qui fait sens pour tenter d'appréhender un genre finalement aussi protéiforme que peuvent l'être, comme sujet d'étude, Tolkien ou Howard en eux-mêmes, sans même parler des autres auteurs...

Je crois que Anne Besson a raison d'écrire que la postérité de J.R.R. Tolkien dans le domaine de la fantasy semble embarasser un peu les "spécialistes" de cet auteur, alors que cette postérité est un fait. D'où mes propos sur la "légitimation" de Tolkien. Et d'ailleurs, cela s'arrête là, à ce simple constat. En lisant Anne Besson, notamment dans Tolkien aujourd'hui, j'avoue avoir été soulagé de constater que je n'étais pas le seul à penser ce que je pense par rapport à ce sujet. On a tout-à-fait le droit d'étudier Tolkien pour lui-même - ce serait même absurde de ne pas le faire -, mais dissocier à tout prix Tolkien de la fantasy, même au nom de la chasse aux clichés, me parait tout aussi problématique que de l'enfermer absolument dans ce genre, ce que je ne prétend pas faire non plus. Après, tout dépends, je suppose, de l'angle d'approche du sujet. Un sujet comme Tolkien et le Moyen Age ne suppose pas forcément de parler de fantasy, pas plus, du reste, que s'il s'agissait de Robert Howard ou de William Morris. Tolkien, Howard, et d'autres écrivains du premier XXe siècle, ont une particularité : celle d'être à l'origine d'une postérité littéraire d'un ampleur tout-à-fait singulière, phénomène historique qu'a très bien analysé Anne Besson. C'est surtout en pensant à cela que je tiens mes propos, et me pose des questions.

Quant aux "étiquettes", je ne les aime pas plus que toi, et m'en méfie même beaucoup. Je ne crois pas que Tolkien puisse être simplement considéré comme un "auteur de fantasy" au sens où on l'entend aujourd'hui, dans le contexte éditorial actuel. C'est la même chose pour Howard, d'ailleurs. Ce qui est important, c'est ce qui fait sens, sur le fond, en matière, ici, de postérité littéraire.
Et bien entendu, comme tu l'écris, "si des éditeurs / auteurs / chefs de marketing associent à Tolkien tout nouveau livre de fantasy qui sort, pour qu'il se vende... nous ne sommes pas obligés de les croire", d'autant plus qu'en général, cette association ne repose pas, au fond, sur grand-chose : personnellement, quand un parallèle est fait avec Tolkien pour vendre un nouveau livre de fantasy, cela peut même, in fine, être un argument pour ne pas l'acheter, en ce qui me concerne...

En post-scriptum, tu as dit :
quant à essayer de faire de Tolkien un nouveau proust... hum. comment dire ?

Tu seras d'accord que ce n'est pas exactement ce que j'ai écrit, Vincent, mais quant à ta propre formulation, je suis d'accord avec toi, et ose même aller au bout : une telle tentative serait, effectivement, hum... dépourvue de sens... ;-)

Amicalement,

Hyarion.

P.S.: Peace and Love... ;-)

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