30-09-2012, 16:25
Je viens de lire ce passionnant fuseau avec un immense plaisir. Ah, Jrrvf, quand même, tu es unique ! <p>J'ai commencé, il y a peu, <i>A Song of Ice and Fire</i> en anglais, dont Lambertine rappelle avec raison le titre original, après avoir regardé les deux saisons de la série télévisée correspondante, <i>A Game of Thrones</i>. <p><br>Ce titre me permet d'évoquer deux points, parmi tout ce que j'aurais envie de dire (et tout ce à quoi j'aurais envie d'applaudir), mais vu ma longueur habituelle, ce sera déjà beaucoup : la traduction et le rapport à Tolkien. <p>Le premier tome de <i>A Song of Ice and Fire</i> s'appelle <i>A Game of Thrones</i>, repris comme titre de toute la série télévisée, et traduit, en français, par <i>Le Trône de Fer</i> pour la série télévisée comme pour la saga littéraire. <p>Ce changement de titre, déjà présent en anglais entre les livres et les films, me parait très lourd de conséquences. Même si l'intrigue sociopolitique semble au cœur du récit, et surtout semble constituer la colonne vertébrale ou le squelette qui permettent d'articuler entre elles les intrigues les plus variées, le changement de titre réduit l'ensemble de l'histoire aux jeux de pouvoir. Dans cette mesure, on peut même se demander pourquoi, s'il en est ainsi, est-ce aussi une série de Fantasy, et pourquoi pas simplement un ensemble de romans historiques sur le Moyen-Âge, comme ceux de Walter Scott ou ceux, auxquels j'ai aussi pensé en voyant la série (comme Aldaril), de Maurice Druon avec <i>Les rois maudits</i> ? En revanche, le titre original insiste sur l'idée, d'emblée, qu'il y a quelque chose de plus à voir ("more than meets the eye", comme dit souvent Tolkien) dans ce récit de Fantasy que les jeux de pouvoir. À la limite, la violence est mise en avant pour elle-même ("Ice and Fire"). Elle pourrait paraitre quelque chose de moins important que les jeux politiques, mais, en réalité, elle concerne le rapport à la mort, et aussi, dans le titre, une dimension légendaire de confrontation entre des forces primales (la glace et le feu), la lutte de l'homme contre la nature ou des puissances qui le dépassent, etc. C'est tout l'intérêt de l'adage des Starks. Il y a beaucoup de devises dans le texte, pour chacune des 7 grandes familles qui se disputent le trône des 7 royaumes. J'ai lu quelque part que celle des Starks, qui est aussi la première qu'on entend et celle qui revient le plus souvent, et qui résume peut-être l'élément le plus décisif d'un suspense spécifique à la Fantasy, se différencie complètement des autres parce qu'elle ne parle pas d'honneur et de gloire ; cette devise, c'est : "Winter is coming." "L'hiver arrive." <p>J'aime beaucoup, même si je n'ai pas lu les autres discussions auxquelles il renvoie, la question que soulève Yyr (que j'applaudis aussi pour son commentaire sur l'article du <i>Point</i>) : <p><br><DIV class="citeAuteur"><B>Yyr</B> a dit :<DIV class="citeTexte">au-delà de la qualité des pierres si j'ose dire avec lesquelles GRRR Martin (sic) a bâti sa tour, que permet-elle de contempler au loin ? </div></div><p><br>À mon avis, en tout cas, plus que le jeu des rapports politiques. C'est l'intérêt de ce qui se passe aux bordures du royaume : de l'autre côté du mur, au nord, avec une menace surnaturelle très ancienne ("Les autres", "Les marcheurs blancs", pour "Ice") et au sud, avec le retour inattendu des Dragons (pour "Fire"). <p>Or la traduction du titre en français fait perdre toute cette dimension. La glace (les marcheurs du Nord) et le Feu (les dragons du Sud) se réduisent au fer (les jeux de pouvoir autour du trône). Je renvoie aussi à la très belle analyse du "song" chez Tolkien qu'avait fait Marguerite Mouton à Cerisy, et qui fait également écho à l'emploi du même terme dans le titre anglais, qu'on aurait simplement pu traduire par "Un chant de glace et de feu". <p>Bien sûr, le titre est un cas très particulier. Mais ça montre un point qui me semble devoir être rappelé. <p>Il me parait aussi absurde de penser qu'il est obligatoire de lire une œuvre dans sa langue originale que de penser, à de rares exceptions près, qu'il vaut mieux la lire en français qu'en anglais. <p>Si on lit une œuvre traduite, et c'est évidemment la première dimension du problème avant de savoir les langues qui sont impliquées à la source ou comme cible, c'est d'abord me semble-t-il par défaut, faute de mieux, parce qu'on sait qu'on ne pourra pas entrer dans le texte original comme on pourra entrer dans la traduction. En ce sens, vive les traducteurs, effectivement, et vive les œuvres traduites, comme le souligne Aldaril ! <p><br>Cependant, sauf à mépriser l'œuvre originale, comme cela arrive en réalité souvent, ou la langue originale, comme Aldaril tend à s'y laisser entrainer, la traduction est toujours un second choix par rapport à l'œuvre originale pour quelqu'un qui aurait effectivement le choix. <p>Pour moi, il ne pourrait pas y avoir pire traduction que celle qui prétendrait être meilleure ou même valoir l'œuvre originale qu'elle traduit, sauf à considérer que cette œuvre originale est elle-même médiocre et de faible intérêt. Et je ne crois pas, contrairement aux propos révoltants de l'article qu'a cité Jean d'un critique qui semble se croire en faveur de Tolkien, qu'on puisse dissocier l'intérêt d'une œuvre littéraire du travail de son écriture. <p><DIV class="citeAuteur"><B>Le type qui confie sa passion pour Le SdA qu'il a lu 5 fois</B> dit, sans broncher, dans <i>The Independent</i> :<DIV class="citeTexte">Yes, it is badly written.</div></div><p>Et l'on voudrait nous faire croire, dans <i>Le Point</i>, que Tolkien est reconnu comme un canon littéraire ? Tant qu'on parle de son récit comme si l'écriture ou le style y étaient étrangers, il n'y a aucune chance pour que ça arrive... <p>Par ailleurs, il est possible qu'une traduction (ou une adaptation cinématographique...), qui a pour vocation de se mettre au service de l'œuvre traduite, ait ses propres mérites et certaines qualités originales. <p>Aldaril évoque l'épaisseur archaïque du français, même s'il ne la nomme pas comme ça, et, de ce point de vue, il y a un génie propre au français qui est incomparable avec l'anglais. De ce point de vue, même <i>Le Seigneur des Anneaux</i> me parait tout autrement chargé historiquement que <i>The Lord of the Rings</i> ou, pis encore, en allemand, <i>Die Herr von der Ringen</i>. <p>Cependant, une grande œuvre littéraire utilise au maximum les ressources linguistiques de la langue dans laquelle elle est écrite. De ce point de vue, non seulement l'anglais n'est pas inférieur au français, ce qui est une affirmation absurde, mais, en outre, un travail réalisé en anglais exploite des potentialités qu'une langue de traduction, de réception ne peut pas égaler, même si cette langue ajoute d'autres attraits qui ne sont pas dans l'œuvre originale. <p>Isengar défend à juste titre l'égalité de principe entre le français et l'anglais, mais il le fait par endroits de façon maladroite qui semble desservir l'anglais plus que le défendre... (je me demande parfois si votre problème, à vous, n'est pas parfois d'être précisément des Français :D...) <p><DIV class="citeAuteur"><B>Isengar</B> a dit :<DIV class="citeTexte">Non, le français n'est pas "supérieur" à l'anglais. Ce sont deux langues aux origines et aux histoires différentes, avec des périodes de convergences fortes (XI-XIIè siècles du français vers l'anglais et XX-XXIè siècles de l'anglais vers le français). L'une a sans doute un vocabulaire plus varié et une grammaire plus complexe, tandis que l'autre a une variété d'accentuation très riche. Mais ni l'une, ni l'autre ne sont "supérieures".</div></div><p>Je suis vraiment sceptique sur le fait que le français puisse avoir un vocabulaire plus varié et une grammaire plus complexe que l'anglais, et si l'anglais n'a que l'accentuation à opposer à cela, j'en conclurais volontiers, du moins sur le plan littéraire, que le français est supérieur à l'anglais. <p>J'ai pas mal travaillé sur la traduction du SdA pour mon plaisir personnel (et avec une connaissance très moyenne de l'anglais, mais suffisamment bonne du français...). Parvenir à rendre, en traduction, l'incroyable synonymie des verbes et des substantifs utilisés en anglais par Tolkien pour décrire différentes variantes de luminosité est un véritable casse-tête (notamment dans La Vieille Forêt, Chapitre 6 du Livre I si je me souviens bie). Voilà pour l'exemple de la variété du vocabulaire. Pour la grammaire, je vous renvoie à n'importe quelle entrée de dictionnaire à partir d'un verbe courant + préposition... "get of", "get off", "get up", "get over", "get under", etc. La forme verbale et l'adjonction d'une préposition avec le régime que sous-tend le groupe ainsi formé, c'est une alchimie de sémantique et de syntaxe qui est redoutable. Voilà pour la complexité de la grammaire. Dans ces deux exemples, c'est le français qui parait simple en comparaison. Mais il est évident qu'on pourrait trouver autant d'exemples inverses. <p>Je pense qu'il y a, comme le suggère Isengar, effectivement des domaines où chacune de ces langues excelle, qui font leur génie propre et qui les rendent à la fois égales et incommensurables. L'accentuation est un exemple pour l'anglais. Mais le vocabulaire et la grammaire sont des domaines trop massifs. J'ai donné des exemples. Pour le français, je reviens à l'épaisseur historique rigidifiée dans un mot. La version sous-titrée du film du SdA est très révélatrice de ce point de vue. "I care not" ne vaut certainement pas, pour rendre la couche médiévale sensible, "Je n'en ai cure", comme disent les sous-titres français. En revanche, pour retrouver la solennité, l'intensité ET la simplicité d'un poème de Tolkien (comme le poème des Anneaux ou l'énigme de Grand-Pas "All that is gold does not glitter"...), on peut toujours se lever tôt... <p>Enfin, savoir si une traduction est bonne ou mauvaise, comme ça se sent dans les avis rapportés par Aldaril et Yyr, est toujours une question double : il y a la qualité de la traduction pour elle-même puis la question de la fidélité au texte. Je comprends ce qu'Aldaril apprécie dans la traduction du <i>Trône de fer</i> que je n'ai pas lue. Mais il me parait clair que le "style ampoulé" et le vocabulaire rare ne correspondent pas au style de G.R.R. Martin, pas plus qu'à celui de J.R.R. Tolkien, en tout cas comme caractéristiques régulières de leur style.<p>J'avais commencé en français <i>Le vieil homme et la mer</i>, avant de le lire en anglais. La traduction Gallimard que j'avais entamée mettait en scène un dialogue entre le jeune garçon et le vieux pêcheur du début du récit dans un style très argotique qui m'évoquait de nombreux textes américains du début du 20e. Quelle surprise quand j'ai découvert que le style d'Hemingway dans ce petit ouvrage était plus proche du <i>Petit prince</i> que du <i>Voyage au bout de la nuit</i>... Je dois même reconnaitre que la simplicité du style de ce petit ouvrage en anglais (qui a été l'occasion du Nobel pour Hemingway) m'a d'abord déconcerté et même déplu. Il n'empêche qu'une traduction comme celle du français dénote pour moi un profond mépris, même inconscient, du choix de l'auteur. Progressivement, je suis entré dans le récit en anglais d'Hemingway et j'ai compris tout l'intérêt de l'esthétique qu'il avait choisie. <p>Or Tolkien était très attentif à ce mépris que pouvait manifester les traducteurs ou les adaptateurs de son œuvre par rapport à ses choix d'auteurs, tout comme il était très sensible à la "simplicité solennelle" qui faisait à ces yeux le génie de l'anglais, malheureusement en grande partie gâté par l'héritage français... Encore adolescent, en fin de lycée, au <A HREF="http://www.kes.org.uk/" target="_blank">King Edward's School de Birmingham</A>, il avait fait une conférence consacrée à l'"invasion normande de polysyllabiques", si je puis dire, dans la langue anglaise ! :D<p>Il y a des traductions meilleures que d'autres, à la fois pour la valeur propre de la traduction et pour la fidélité au texte original. On peut se foutre totalement du problème de la traduction et de la langue originale et ne se soucier que du plaisir qu'on prend à lire une histoire dans la langue qu'on maitrise suffisamment pour cela. Je le conçois bien, mais, dans ce cas, il n'y a pas lieu d'en discuter. En revanche, si l'on se pose la question, je pense qu'il est important à la fois de lire à sa guise dans sa langue, tout en étant vigilant et conscient des conséquences qu'implique une traduction, même si l'on fait ce travail plus réflexif, plus critique, avant ou après la lecture et pas pendant, histoire de ne pas gâcher son plaisir... <p>J'ai appris à lire en anglais en lisant Tolkien. Au début, c'était extrêmement lent et pénible. À présent, je peux lire G.R.R. Martin avec fluidité, sans que cela ne gâche mon plaisir. Je trouve que l'effort en valait la peine, mais ce qui me frappe le plus, c'est surtout la prise de conscience que ça a entrainé pour moi. Désormais, quand je lis deux textes différents de Kafka, je peux avoir l'impression que l'un d'eux me semble très bien traduit (Le <i>Journal</i> de Kafka, par Marthe Robert), et l'autre non (<i>Le Procès</i>, par je ne sais plus qui). Je ne sais pas si ces impressions sont justes, puisque je ne parle pas l'allemand et je n'ai pas vérifié l'œuvre originale, mais elles sont la trace d'une vigilance à la question de la traduction. <p>*<p><font color=green><SMALL>Argh, je ne peux être que long, c'est terrible... :(</SMALL></font><p>*<p>Pour le rapport à Tolkien qu'Hyarion évoquait très bien de façon critique, je suis parfaitement d'accord (1) avec le fait que G.R.R. Martin se situe de façon saine par rapport à Tolkien et (2) avec la lassitude par rapport au marketing de l'étiquette Tolkien qui prévaut dans la Fantasy. <p>Je suis d'ailleurs perplexe, ne lisant à peu près jamais de Fantasy en dehors de JRRT (GoT est donc une heureuse exception qui tend à changer mes pratiques), par rapport au fait qu'on a entendu de ce point de vue deux sons de cloches assez différents à Cerisy. Selon Alain Névant de Bragelonne, c'est souvent du marketing, et il y a peu de grands auteurs de fantasy qui sont vraiment dans l'héritage de Tolkien et, selon Anne Besson (pour reprendre une citation faite dans un <A HREF="http://www.jrrvf.com/forum/noncgi/Forum1/HTML/001324.html" target="_blank">mémoire</A> récent) : <p> <br><div class="refTexte">Tolkien n’a pas inventé la fantasy, dont on trouve bien d’autres exemples, et d’autres avatars avant lui – et pourtant le genre ne vaudrait sans doute simplement pas que l’on s’y arrête si Tolkien ne l’avait réinventé. <div class="refTitre"><i>La Fantasy</i>, Paris, Klincksieck, 2007, p. 62 (Coll. 50 questions)</div></div><p><br>Bref, personnellement, je ne sais pas trop ce qu'il faut en penser. <p>Toujours est-il qu'en ce qui concerne la saga de G.R.R. Martin, qui parait tout de même avoir la cote, les choses me paraissent suffisamment claires. D'un côté, on ne se trouve pas face à un simple imitateur de Tolkien et la saga a beaucoup d'aspects qui ne doivent rien au SdA. De l'autre, c'est une saga qui est manifestement dans l'héritage de Tolkien, à la fois sur des aspects fort visibles et omniprésents (le naturalisme du merveilleux, le rapport à un passé légendaire et oublié), que sur des aspects plus circonscrits mais caractéristiques (l'usage des devises qui rappelle le style des "proverbes" chez Tolkien, les blasons), en passant par une esthétique moins facilement perceptible mais plus profonde. Ainsi <i>A Song of Ice and Fire</i>, pour revenir en "cycle" à mon début, est un titre qui me semble d'inspiration profondément tolkienienne, contrairement à <i>Game of Thrones</i> ou au <i>Trône de Fer</i>. De la même façon, on retrouve quelque chose, mais de façon beaucoup moins intense et dans une esthétique beaucoup moins aboutie, dans <i>Le chant de glace et de feu</i>, de ce que disait Tolkien du <i>Seigneur des Anneaux</i> : <p><br><div class="refTexte">I do not think that even Power or Domination is the real centre of my story. It provides the theme of a War, about something dark and threatening enough to seem at that time of supreme importance, but that is mainly 'a setting' for characters to show themselves. The real theme for me is about something much more permanent and difficult: Death and Immortality: the mystery of the love of the world in the hearts of a race 'doomed' to leave and seemingly lose it; the anguish in the hearts of a race 'doomed' not to leave it, until its whole evil-aroused story is complete.<p>Je ne pense pas que le Pouvoir ou la Domination puissent vraiment être le centre de mon histoire. Ils fournissent le thème d'une Guerre, concernant quelque chose de suffisamment sombre et menaçant pour sembler à cette époque d'une extrême importance, mais c'est principalement "un cadre" pour que les personnages se révèlent eux-mêmes. Le véritable thème est pour moi lié à quelque chose de beaucoup plus permanent et difficile : la Mort et l'Immortalité : le mystère de l'amour du monde dans les cœurs d'une race "destinée" à le quitter ; l'angoisse dans les cœurs d'une race "destinée" à ne pas le quitter, jusqu'à ce que soit accomplie leur propre histoire déclenchée par le mal. <p><br><div class="refTitre"><i>The Letters</i>, n°186, 1956</div></div><p>

