D'ailleurs, en rigueur de termes, le Légendaire reste étranger à tout manichéisme. Cette doctrine (devenue par la suite une grande religion orientale) fondée par le perse Manès (ou Mani, 216-277) affirme que tout est régi par la dualité de deux premiers principes antagonistes. La lumière (= l'ordre = Dieu) s'oppose depuis toujours aux ténèbres (= chaos = la matière). Les deux grands textes fondateurs sont le Shabuhragan (sur les deux premiers principes) et la Pragmateia (cosmologie manichéenne).
Or, chez Tolkien, il n'y a qu'un seul premier principe, à savoir Eru Ilúvatar. Melkor, qui en émane, est loin d'être son égal. Ilúvatar le tolère comme un moindre mal pour un plus grand bien.
En cela, Tolkien reste fidèle au christianisme. Saint Augustin (354-430), avant sa conversion de 386, professa un temps le manichéisme, pour ensuite le combattre (notamment dans le De Genesi contra Manichaeos (388-389). Pour Augustin, le mal ne provient pas d'un principe fondamentalement mauvais, mais d'un libre choix de la volonté.
En outre, si l'on voulait s'en tenir finalement au sens très large et dérivé de manichéisme comme simple opposition tranchée entre le bien et le mal, cette conception serait encore, il me semble, peu appropriée pour les œuvres de Tolkien. Verlyn Flieger, dans Splintered Light (1983), a montré à quel point l'opposition entre la lumière et les ténèbres connaissait de déclinaisons, de variations et de nuances. Pour le dire de façon sommaire, au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la création d'Arda, la lumière se disperse, s'éclate, comme à travers un prisme, et elle se confronte à autant de types de ténèbres. Verlyn Flieger étudie alors plusieurs personnages du Légendaire pour montrer à quel type de lumière et/ou d'ombre ils appartiennent. Il serait donc préférable de parler d'antagonismes au sein de l'œuvre plutôt que de manichéisme.
Là encore, je vous conseille vivement la lecture du compte-rendu de cet ouvrage ;-))
Sébastien

