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La foi de Tolkien
#1
Suite à la lecture d’un fuseau du légendaire qui a vite dévié (ne me dis pas que tu n’avais rien vu venir Didier… ;-)), j’ai pensé qu’il ne serait pas vain de rappeler ce que nous savons de la manière dont Tolkien vivait sa foi car je trouve toujours lassant de lire « je pense que » sans aucune référence pour supporter la pensée qui alors risque fort bien de ne refléter que ses propres conviction ou alors de découvrir un groupe de mots sorti de son contexte :

Ainsi Mj du Gondor, suite à un post d’Isengar, a pu écrire :
Quote:Notez-bien quand même que je ne dis pas que Tolkien était athée ou même agnostique, j'émets simplement l'idée qu'il pouvait regretter la pratique religieuse,les dogmes et tous les marchands du temple !
Sérieusement existe-t-il une oeuvre de Tolkien ou la religion (je ne dis pas Dieu)soit présente ? Ayant beaucoup écrit pour ses enfants existe-t-il un conte à vocation d'instruction religieuse?
Dans ses oeuvres picturales peut on trouver une croix, un clocher,une chapelle, un oratoire ?
Voilà bien de quoi illustrer la théorie d'Isengar en faveur d'un Tolkien plein de doutes secrets sur la valeur et la véracité de la foi catholique et de sa foi tout court

On peut tout dire, mais il est regrettable d’avancer de telle « théorie » concernant la foi d’un homme écrivain à la seule lecture de ses œuvres de fictions. Si on s’intéresse à Tolkien et non plus seulement à son œuvre, il devient nécessaire de lire autre chose que cette œuvre, en particulier sa correspondance puisque nous avons accès à quelques 350 de ses lettres. Et là nous allons rencontrer « la religion » explicitement « présente », et même de « l’instruction religieuse » ! Et nous allons voir que s’il pouvait regretter le comportement de certains religieux (« marchands du temple »), il ne regrettait absolument pas « la pratique religieuse et les dogmes », loin de là ! en cela il était attaché à la catholicité de manière exemplaire.
Il faudra donc lire ces lettres, et ne pas sortir un groupe de mots hors de son contexte pour chercher dans les écrits de Tolkien des signes de pseudos « doutes secrets sur la valeur et la véracité de la foi catholique et de sa foi tout court » (sic et sickening :-()
Ainsi, faire attention à la réponse de Cathy qui sous-entendait (mais je soupçonne notre chère Cathy d’une démarche propédeutique fondée sur le paradoxe) que Tolkien avait pu douter de l’existence de Dieu en citant le [emphase]« …if there is a God… »[/emphase] dans la Lettre 43 (p.51).

Commençons donc par cette lettre que Tolkien adressen en mars 1941 (pp.48-54) à son fils Michaël et dont le sujet concerne Le mariage et les relations entre les sexes.

[citation][p.48] A man's dealings with women can be purely physical (they cannot really, of course: but I mean he can refuse to take other things into account, to the great damage of his soul (and body) and theirs); or 'friendly'; or he can be a 'lover' (engaging and blending all his affections and powers of mind and body in a complex emotion powerfully coloured and energized by 'sex'). This is a fallen world. The dislocation of sex-instinct is one of the chief symptoms of the Fall.

[normal]Les relations d’un homme avec les femmes peuvent être purement physiques (elles ne peuvent l’être totalement, bien sûr ; mais je veux dire qu’il peut refuser de considérer les autres niveaux, portant atteinte gravement à son âme (et son corps) et ses proches) ; ou « amicales » ; ou l’homme peut être un « amant » (engageant et mêlant toutes ses affections et ses capacités intellectuelles et physiques dans une émotion complexe puissamment colorée et alimentée par « le sexe »). Nous vivons dans un monde déchu. La dégradation de l’instinct sexuel est un des symptômes principaux de la Chute.[/normal]

The world has been 'going to the bad' all down the ages. The various social forms shift, and each new mode has its special dangers: but the 'hard spirit of concupiscence' has walked down every street, and sat leering in every house, since Adam fell.

[normal]Le monde va « de mal en pis » depuis le commencement des âges. Les diverses formes sociales se modifient, et chaque nouvelle manifestation a ses dangers spécifiques : mais le « puissant esprit de concupiscence » a descendu chaque rue, et s’est assis pour lorgner libidineusement dans chaque maison, depuis la chute d’Adam.[/normal]

We will leave aside the 'immoral' results. These you desire not to be dragged into. To renunciation you have no call. 'Friendship' then? In this fallen world the 'friendship' that should be possible between all human beings, is virtually impossible between man and woman.

[normal](…)[/normal]

The devil is endlessly ingenious, and sex is his favourite subject. He is as good every bit at catching you through generous romantic or tender motives, as through baser or more animal ones.

[normal]Le diable est sans cesse ingénieux, et le sexe est son sujet favori. Il est tout aussi malin pour te prendre dans les filets de mobiles au romantisme généreux ou plus tendres que pour le faire par des mobiles plus basiques ou plus bestiaux.[/normal]

But a young man does not really (as a rule) want 'friendship', even if he says he does. (…) He wants love: innocent, and yet irresponsible perhaps. Allas! Allas! that ever love was sinne! as Chaucer says. Then if he is a Christian and is aware that there is such a thing as sin, he wants to know what to do about it.

[normal]Mais un jeune homme (en général) ne désire pas réellement une « amitié », quand bien même il le clame (…) Il veut de l’amour : innocent, et pourtant irresponsable. Comme le dit Chaucer : Hélas !Hélas ! Combien l’amour toujours fut péché ! Alors, s’il est un Chrétien et s’il est conscient qu’il existe une telle chose que le péché, il veut savoir comment se comporter.[/normal]

There is in our Western culture the romantic chivalric tradition still strong, though as a product of Christendom (yet by no means the same as Christian ethics) the times are inimical to it. It idealizes 'love' — and as [p.49] far as it goes can be very good, since it takes in far more than physical pleasure, and enjoins if not purity, at least fidelity, and so self-denial, 'service', courtesy, honour, and courage. Its weakness is, of course, that it began as an artificial courtly game, a way of enjoying love for its own sake without reference to (and indeed contrary to) matrimony. Its centre was not God, but imaginary Deities, Love and the Lady.

La tradition romantique chevaleresque est encore fortement ancrée dans notre culture Occidentale, bien que les temps lui soient hostiles puisqu’elle est un produit de la Chrétienté (ce qui n’est pourtant absolument pas la même chose que l’éthique Chrétienne). Cette tradition idéalise « l’amour » (…) Sa faiblesse, bien entendu, est qu’elle a commencé comme un jeu courtois artificiel, une manière d’apprécier l’amour pour lui-même sans référence à la vie de couple (et en réalité à son encontre). Son centre n’était pas Dieu, mais des Divinités imaginaires, L’Amour et La Dame.

It still tends to make the Lady a kind of guiding star or divinity (…) This is, of course, false and at best make-believe. The woman is another fallen human-being with a soul in peril. But combined and harmonized with religion (as long ago it was, producing much of that beautiful devotion to Our Lady that has been God's way of refining so much our gross manly natures and emotions, and also of warming and colouring our hard, bitter, religion) it can be very noble. Then it produces what I suppose is still felt, among those who retain even vestigiary Christianity, to be the highest ideal of love between man and woman. Yet I still think it has dangers. It is not wholly true, and it is not perfectly 'theocentric'.

[normal]Cette tradition tend encore à faire de la Dame une sorte de guide ou de divinité (…) Ceci bien entendu est faux (… ) La femme est un autre être humain déchu, avec une âme en danger. Mais combinée et harmonisée avec la religion (comme ce l’était autrefois, produisant une grande partie de cette belle dévotion pour Notre Dame, [dévotion] qui a été le choix de Dieu pour réformer nos natures d’homme et nos émotions répugnantes, mais aussi pour apporter de la chaleur et colorer notre religion, dure et amère) [cette tradition romantique] peut être très noble. Alors [la tradition chevaleresque] produit , parmi ceux qui gardent une Chrétienté (même résiduelle), ce que je pense être toujours considéré comme étant l’idéal le plus élevé de l’amour entre un homme et une femme. Pourtant je maintiens qu’elle contient des dangers. Elle n’est pas entièrement véridique, et elle n’est pas parfaitement « théocentrique ».[/normal]

[p.51] They have, of course, still to be more careful in sexual relations, for all the contraceptives. Mistakes are damaging physically and socially (and matrimonially). But they are instinctively, when uncorrupt, monogamous. Men are not. .... No good pretending. Men just ain't, not by their animal nature. Monogamy (although it has long been fundamental to our inherited ideas) is for us men a piece of 'revealed' ethic, according to faith and not to the flesh. (…) It is a fallen world, and there is no consonance between our bodies, minds, and souls.

[Les femmes], bien entendu, doivent encore être plus prudentes dans leurs relations sexuelles, à cause de tous les contraceptifs. Les erreurs sont lourdes de conséquences physiquement et socialement (et dans le cadre matrimonial). Mais elles sont instinctivement, lorsqu'elles ne sont pas corrompues, monogames. Les hommes ne le sont pas… Inutile de le prétendre. Les hommes ne le sont tout bonnement pas, à cause de leur nature animale. La monogamie (…) est pour nous, les hommes, un élément d’éthique « révélée », selon la foi et non pas selon la chair. (…) Nous vivons dans un monde déchu, et il n’y a pas de communion entre notre corps, notre esprit et notre âme.

However, the essence of a fallen world is that the best cannot be attained by free enjoyment, or by what is called 'self-realization' (usually a nice name for self-indulgence, wholly inimical to the realization of other selves); but by denial, by suffering. Faithfulness in Christian marriage entails that: great mortification. For a Christian man there is no escape. Marriage may help to sanctify & direct to its proper object his sexual desires; its grace may help him in the struggle; but the struggle remains. (…)No man, however truly he loved his betrothed and bride as a young man, has lived faithful to her as a wife in mind and body without deliberate conscious exercise of the will, without self-denial. Too few are told that — even those brought up 'in the Church'. Those outside seem seldom to have heard it.

Cependant, l’essence ‘ d’un monde déchu est que le meilleur ne peut être atteint par une jouissance libre, ou par ce qu’on appelle l’« épanouissement personnel » (un joli nom habituellement utilisé à la place de la complaisance envers soi-même, entièrement hostile à l’épanouissement de notre être) ; mais [le meilleur peut être atteint] par l’abnégation, par la souffrance. La fidélité dans le mariage Chrétien entraîne cela : une grande mortification. Pour un homme Chrétien il n’y a aucune échappatoire. Le mariage peut aider à sanctifier et à diriger vers son objet véritable ses désirs sexuels ; sa grâce peut l’aider dans le combat, mais le combat demeure.
(…) Malgré toute la sincérité avec laquelle il aimait sa fiancée et son épouse lorsqu’il était jeune homme, aucun homme n’a vécu fidèle à sa femme dans son esprit et dans son corps sans un exercice conscient et délibéré de la volonté, sans abnégation. Trop peu sont ceux qu’on avertit ainsi – même ceux qui grandissent « dans l’Eglise ». Et rares sont ceux du dehors qui semblent l’avoir entendu.


[normal][et maintenant, le gros morceau qui conduit à la fameuse petite phrase :][/normal]

When the glamour wears off, or merely works a bit thin, they think they have made a mistake, and that the real soul-mate is still to find. The real soul-mate too often proves to be the next sexually attractive person that comes along. Someone whom they might indeed very profitably have married, if only —. Hence divorce, to provide the 'if only'. And of course they are as a rule quite right: they did make a mistake. Only a very wise man at the end of his life could make a sound judgement concerning whom, amongst the total possible chances, he ought most profitably to have married! Nearly all marriages, even happy ones, are mistakes: in the sense that almost certainly (in a more perfect world, or even with a little more care in this very imperfect one) both partners might have found more suitable mates. But the 'real soul-mate' is the one you are actually married to. You really do very little choosing: life and circumstance do most of it (though if there is a God these must be His instruments, or His appearances).

(…) Lorsque le glamour s’efface, ou bien seulement fait moins d’effet, les hommes pensent avoir fait une erreur, et que la véritable âme sœur est encore à découvrir. La véritable âme sœur se révèle trop souvent être la prochaine personne attirante sexuellement qui vient à passer. Quelqu’un dont ils pourraient vraiment tirer profit en se mariant avec, si seulement – . D’où le divorce, pour éviter le « si seulement ». Et bien entendu, ils ont, en général, entièrement raison : il ont effectivement fait une erreur. Seul un homme très sage à la fin de sa vie pourrait juger sainement avec quelle femme, parmi toutes celles possibles, il aurait dû avec le plus de profit se marier ! Presque tous les mariages, mêmes les mariages heureux, sont des erreurs : dans le sens qu’avec une quasi certitude (dans un monde plus parfait, ou même avec un peu plus d’attention dans ce monde très imparfait) les deux partenaires pourraient avoir trouver des conjoints plus appropriés. Mais la « véritable âme sœur » est celle avec laquelle tu est réellement mariée. Tu ne fais en vérité que peux de chose en choisissant : la vie et les circonstances font la plus grande partie (bien que s’il y a un Dieu, celles-ci ne peuvent qu’être Ses instruments, ou Ses apparitions).

[p.52] In this fallen world we have as our only guides, prudence, wisdom (rare in youth, too late in age), a clean, heart, and fidelity of will...

Dans ce monde déchu nous avons pour seuls guides notre prudence, notre sagesse (rare dans la jeunesse, trop tardive dans la vieillesse), un cœur pur, et la fidélité de la volonté…

[p.53] Out of the darkness of my life, so much frustrated, I put before you the one great thing to love on earth: the Blessed Sacrament. .... There you will find romance, glory, honour, fidelity, and the true way of all your loves upon earth, and more than that: Death: by the divine paradox, that which ends life, and demands the surrender of all, and yet by the taste (or foretaste) of which alone can what you seek in your earthly relationships (love, faithfulness, joy) be maintained, or take on that complexion of reality, of eternal endurance, which every man's heart desires.

Depuis les ténèbres de ma vie, tellement frustrée, je place devant toi la seule chose à chérir sur terre : le Saint Sacrement…Là tu y trouveras la romance, la gloire, l’honneur, la fidélité et le véritable chemin de tous tes amours sur la terre, et plus que cela :
la Mort :
selon le divin paradoxe, qui arrête la vie et demande la capitulation en tout,
et pourtant selon le goût (ou l’avant-goût)
de ce qui seul
peut maintenir ce que tu recherches dans tes relations terrestres (amour, fidélité, joie),
[de ce qui seul]
[peut] se charger de cet aspect de la réalité, d’une durée éternelle, que le cœur de chaque homme désire.
[/citation]

Impossible pour moi de voir dans ce traité d’« éthique chrétienne » qui termine en pure théologie le moindre signe de doute de Tolkien quant à l’existence de Dieu, ni même quant à la nécessité de le suivre, pas plus qu’un discours hétérodoxe qui critiquerait « clocher, chapelle ou oratoire » !
Bien au contraire, il termine en mentionnant le Saint Sacrement, cette vision toute catholique de l’eucharistie, célébrée au moment de la Communion, « moment au cours de la Messe où le prêtre et ensuite les fidèles communient, (…) recevant le corps du Christ sous la forme de l’hostie » (Vocabulaire du christianisme, Que Sais-je ? 3652).
Le Saint Sacrement, Tolkien y demeurera attaché toute sa vie, il s’agit selon ses dires (on le verra) d’une véritable histoire « d’amour », et on le rencontre en permanence dans ses lettres. Ce moment spirituel et institué (dans un Église catholique, avec un prêtre et les fidèles, à des heures précises) était pour lui le moyen de renouveler sa foi, de l’affermir et de grandir dans cette foi.
Je n’ai malheureusement pas le temps ce soir, mais je trépigne, car cette lettre n’est pas unique, et assurément, on est bien loin « d'un Tolkien plein de doutes secrets sur la valeur et la véracité de la foi catholique et de sa foi tout court ».
On le verra, Tolkien n’est pas parfait dans sa foi, les défaillances sont nombreuses, mais nous n’avons aucun signe qu’il ait douté de l’existence de Dieu, dans le sens d’un « état » de doute qui l’aurait tiraillé toute sa vie et pas seulement de pensées passagères ; au contraire, uniquement des preuves en sens opposées. Bien entendu, il n’en a pas été à l’abri: car de même que la vie de couple est un acte « de volonté » selon cette lettre, de même la foi est un acte de cette même « volonté » (lettre à venir).

Sosryko

PS : désolé Moraldandil ;-), mais je trouve que Tolkien se livre comme jamais dans les lettres qu'il adresse à ses fils; il sait être très émouvant, et je ressens ce qu'il écrit comme du vécu et non pas de la théorie...
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