07-06-2003, 03:41
Sosryko Wrote:mais je soupçonne notre chère Cathy d’une démarche propédeutique fondée sur le paradoxe
Faut bien un commencement à tout … :o)
Quote:mais je trouve que Tolkien se livre comme jamais dans les lettres qu'il adresse à ses fils; il sait être très émouvant, et je ressens ce qu'il écrit comme du vécu et non pas de la théorie...
Mmouais … j’en doute ;-)) en tout cas dans ces lettres …
Mj Wrote:Ces lettres traduisent ce que sa volonté de catholique lui dicte ; il y a là sermon, profession de foi , elles font office d’enseignement et doivent être appréciées pour telles par tous ceux qui veulent suivre sa voie, mais n’éclairent pas les messages qu’il a pu exprimer plus librement dans ses oeuvres.
Et je pense que c’est dans celles-ci qu’on peut trouver l’autre Tolkien, un second moi torturant
Je te rejoins également (Tiens ;-)) car derrière son rôle de guide spirituel en tant que père ou professeur, se cache un homme qui a souffert.
Sosryko Wrote:On le verra, Tolkien n’est pas parfait dans sa foi, les défaillances sont nombreuses, mais nous n’avons aucun signe qu’il ait douté de l’existence de Dieu, dans le sens d’un « état » de doute qui l’aurait tiraillé toute sa vie et pas seulement de pensées passagères ; au contraire, uniquement des preuves en sens opposées
Je voudrais nuancer qq peu ces affirmations ;-)
Je vais évoquer 2 lettres de 1972, donc écrites par un Tolkien âgé, malade et pleurant encore sa femme Edith, morte en 1971 (Tolkien la suivra en 1973), et ces lettres font en qq sorte le bilan de sa vie.
La première adressée à Christopher en juillet 1972 évoque les horribles souffrances de son enfance, jamais totalement guéries, souffrances qu’il ne peut évoquer qu’à travers mythes et légendes ou de vive voix (mais pas à nous lecteurs) :
[citation=L.340]I will say no more now. But I should like ere long to have a long talk with you. For if as seems probable I shall never write any ordered biography – it is against my nature, which expresses itself about things deepest felt in tales and myths – someone close in heart to me should know something about things that records do not record: the dreadful sufferings of our childhoods [normal][celle d’Edith et de Tolkien tous les 2 orphelins][/normal], from which we rescued one another, but could not wholly heal the wounds that later often proved disabling; the sufferings that we endured after our love began – all of which … might help to make pardonable, or understandable, the lapses and darknesses which at times marred our lives – and to explain how these never touched our depths nor dimmed our memories of our youthful love. For ever (especially when alone) we still met in the woodland glade, and went hand in hand many times to escape the shadow of imminent death before our last parting”.[/citation]
Première remarque, qui rejoint celle de Moraldandil (SdA écrite avec le « sang « de Tolkien) et celle de Didier (« les doutes et les contradictions teintées d'espoir dans ce curieux dialogue qu'est l'Athrabeth Finrod ah Andreth »), c’est dans le Légendaire que l’on pourra dégager les sentiments et les défaillances les plus profonds de notre poète.
Maintenant, à propos des souffrances évoquées par Tolkien, un début de réponse peut se trouver dans cette deuxième lettre de la même année dédiée à un autre de ses fils, Michael :
[citation=L.332]But the feeling of insecurity is possibly … due mainly to the maiming effect of the bereavement we have suffered. I do not feel quite ‘real’ or whole, and in a sense there is no one to talk to … Since I came of age, and our 3 years separation was ended, we shared all joys and griefs, and all opinions …, so that I still often find myself thinking ‘ I must tell E. about this’ – and then suddenly I feel like a castaway left on a barren island under a heedless sky after the loss of a great ship. I remember trying to tell Marjorie Incledon [normal][cousine de Tolkien][/normal] this feeling, when I was not yet thirteen after the death of my mother (nov.9.1904), and vainly waving a hand at the sky saying ‘it is so empty and cold’. And again I remember after the death of Fr Francis my ‘second father’ (at 77 in 1934), saying to CS Lewis: ‘I feel like a lost survivor into a new alien world after the real world has passed away’ … now she [Edith] has gone before Beren … but he has no power to move the inexorable Mandos, and there is no Dor Gyrth i chuinar, the Land of the Dead that Live, in this Fallen Kingdom of Arda, where the servants of Morgoth are worshipped …[/citation]
Tolkien ne parle pas de sa foi (dans aucune de ces 2 lettres ayant trait à la mort vécue), et c’est problématique, car c’est dans des situations de crise, comme celles par exemple de la mort de proches, que l’on devrait puiser consolation et espoir dans sa foi, mais ici le ciel reste désespéremment vide …
Mais Tolkien n’a jamais sombré dans le désespoir (grâce à sa foi).
On retrouve vaguement une idée exprimée dans Beowulf (MC) :
[citation]Man alien in a hostile world, engaged in a struggle which he cannot win while the world lasts … that man, each man and all men, and all their works shall die. A theme no Christian need despise[/citation]
Certes ces lettres n’ont pas le ton solennel et magistral comme celles que tu évoques, Sosryko, mais combien plus touchantes car on découvre un homme dans toute sa « faiblesse » et c’est ce qui fait sa « grandeur ».
Cathy
Heureusement que je n’ai pas fait le Serment du Zimmer, donc ouste au lit ;-))

