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La foi de Tolkien
#21
Sosryko Wrote:bien entendu que ces lettres que tu cites sont émouvantes car on ressent toute la détresse de l’homme face à la perte des êtres qu’il chérit.
Mais…et alors ? oserais-je dire

Ce sont ce genre de propos (sic and sickening ;-() qui cherchent à minimiser la souffrance d’autrui, caractéristiques de la tradition chrétienne (et hérités de l’antiquité avec des idées telles la mort comme délivrance de Platon ou la mort n’est rien selon Epicure), proprement scandaleux, car cette position risque de faire passer celui qui l’adopte au mieux pour qq’un qui n’a jamais subi le mal (la mort), au pire pour un être qui reste indifférent à la souffrance d’autrui (JC n’a-t-il pas sacrifié sa propre éternité afin de connaître pour un court instant la souffrance humaine).

D’ailleurs ce qui explique l’échec de toute théodicée : nécessité du mal du point de vue de l’économie générale de l’univers et de la perfection du tout (St Thomas, Leibniz) et cette notion est aussi présente dans le Légendaire : [emphase]« … The Tale of Arda seems to be this … Its finite ‘story’ when complete will be, like a work of art, beautiful and good (as a whole), and from outside, sc not in Time or its Time … »[/emphase] (HoMEX, p.251).

Echec, car elle méconnaît le droit à l’homme à clamer sa plainte (comme toi par rapport à la L.332, j’y reviendrai). Face à la souffrance, soit l’homme est tragiquement révolté contra Deum (pas le cas de Tolkien, on est d’accord), soit béatement anesthésié dans les fumées du pro Deo (l’impression que tu nous donnes par tes commentaires), ou tel Job (et Tolkien) capable de se tourner ad Deum sans maudire mais en mots disant plainte, lamentation, contestation … En quoi sommes nous concernés par un Dieu qui voit l’ensemble et ne s’inquiète pas du détail.
Ainsi lorsque tu écris :

Quote:Car je ne pense pas qu’il faille traduire [emphase]« at the sky saying ‘it is so empty and cold’ »[/emphase] par [emphase]« vers le ciel en disant « [le ciel] est si vide et froid » »[/emphase]. Le jeune Tolkien parle du monde dans lequel il vit qui est devenu vide et froid sans sa mère qui, elle, est partie au Ciel, une mère qu’il voudrait atteindre de sa main, une mère dont il voudrait un signe, mais de signe point ; ainsi il reste là, seul dans un univers « vide et froid » de l’amour de sa mère

C’est ton interprétation personnelle, qui t’arrange ; moi, j’y vois un enfant se sentant abandonné de Dieu (Tolkien reprend la même image ou ‘euphémisme’ à la mort de sa femme, « a heedless sky ») et se lamentant ; et le Ciel est dit « le symbole quasi universel par lequel s’exprime la croyance en un Etre divin céleste … le ciel est une manifestation directe de la transcendance, de la puissance, de la pérennité, de la sacralité …. Dans la tradition biblique, le ciel est identifié à la divinité, chroniqueurs et prophètes évitant systématiquement l’emploi du nom divin. Ainsi le Ciel remplace l’expression ‘Dieu du Ciel’, qui était une désignation courante à l’époque perse : « Le Ciel nous garde d’abandonner Loi et observances » (IMac, 2,21)… » (Dico des Symboles, ed Robert Laffont/Jupiter).

Pour Dostoïevski, il n’a pas de véritable foi qui ne soit passée par l’épreuve du doute et du tragique de l’existence humaine. L’optimisme ne peut être qu’un aboutissement, le terme d’un long parcours au cours duquel nous rencontrons la tentation, le péché, la souffrance et la mort. C’est à partir de l’expérience du mal/mort, et du scandale de la souffrance qu’il faut mettre à l’épreuve la foi de l’homme et poser la question de l’existence de Dieu : c’est pour cette raison que l’idée de théodicée paraît inacceptable : [emphase]« Toute l’œuvre de Dostoïevski est en désaccord avec l’optimisme des théodicées, qui excluent toute tragédie, dans lesquelles on découvre une construction rationnelle de l’esprit, ingénieuse et plaisante par son harmonie, mais fragile et indifférente au cœur »[/emphase] (Dostoïevski et le problème du mal,p.36). Tolkien est totalement conscient de cela aussi (on n’en est pas à un paradoxe près avec lui), et quand tu écris :

Quote:et la foi n’est pas plus particulièrement attachée à l’un ou l’autre de ces temps, et dans chacun d’entre eux Tolkien me semble s’être tenu à dire [emphase]« Pour moi, je regarderai vers l’Éternel, Je mettrai mon espérance dans le Dieu de mon salut »[/emphase] [c’est cela il me semble l’Athrabeth et HX/FM, et non pas une espérance noyée de doutes]

je crie ;-) pitié, l’Athrabeth n’est pas un traité de théologie :

[citation=HoMe X, p.335]The Athrabeth is a conversation, in which many assumptions and steps of thought have to be supplied by the reader. Actually, though it deals with such things as death and the relations of Elves and Men to Time and Arda,and to one another, its real purpose is dramatic: to exhibit the generosity of Finrod’s mind, his love and pity for Andreth, and the tragic situations that must arise in the meeting of Elves and Men …[/citation]

Et voici un petit commentaire sur l’Athrabeth, in la Feuille de la Compagnie :

[citation=V.Flieger, la Feuille de la Compagnie, p.108]Comprendre la nécessité de ce dialogue revient à apprécier comment il l’a écrit. Trois stratégies possibles se présentaient à lui : 1. laisser des points de vue divergents co-exister, aucun de ces points de vue n’ayant d’autorité absolue, même si 2. la position de Finrod semble devoir s’imposer dans la subcréation. Reste 3. la position la plus indécise, marque des doutes personnels de Tolkien qui ne s’est pas contenté des 2 premières stratégies puisque, dans son commentaire, il requalifie de croyances ce que Finrod avançait comme connaissances (donc certitudes).[/citation]

[espacement]

Sosryko Wrote:Dans le texte que je viens très laborieusement (cf les fuseaux morts dans la section Webmaster :-() de (re)citer, Tolkien mentionne explicitement la [emphase]« mort précoce »[/emphase] de sa mère après [emphase]« des souffrances héroïques »[/emphase] ET son attachement au Saint Sacrement qu’il présente comme une histoire « d’amour » (ce qu’il ne fait nulle part ailleurs il me semble).
[citation]J’ai été le témoin (comprenant à moitié) des souffrances héroïques et de la mort précoce dans une extrême pauvreté de ma mère qui m’amenait à l’Église ; et j’ai reçu l’amour merveilleux de Francis Morgan. Mais je suis tombé amoureux du Saint Sacrement depuis le commencement – et par la grâce de Dieu, je ne l’ai jamais quitté depuis ; mais hélas ! Je ne me suis pas montré digne de lui.[/citation]

En effet, je connais bien ce passage, et encore un petit mot à ce sujet, pour montrer qu’il ne faut pas trop rigidifier la foi de Tolkien.

Mabel, sa mère est une femme exceptionnelle, car elle est à la fois à la source et de sa foi de par sa conversion, et de son œuvre en lui inculpant l’amour des langues et l’art d’écrire (Lp377, L p218 par ex). Je rappelle (j’ose, Cirdan ;-) qu’une personnalité se construit dès la plus tendre enfance ; et cette souffrance qu’il a vécu avec sa mère (même en le comprenant à moitié, car un enfant, par nature ‘égoiste’, n’est pas toujours conscient des réalités matérielles), il l’a ensuite magnifiée :

[citation=L 43, p.52]as if even in this sphere the trealy great and splendid in this fallen world is more nearly achieved by failure and suffering[/citation]

De plus cette image maternelle qu’il a idéalisée au cours des années ([emphase]« a gifted lady of great beauty and wit… »[/emphase], L p.54) fait écho à sa profonde dévotion envers la Vierge ; et s’il est tombé amoureux du Saint Sacrement, c’est bien l’aboutissement d’une souffrance et d’une perte qu’il a ainsi compensées ; son rapport au Saint Sacrement est même « pathologique », d’une certaine manière . On accordera à Hegel que la foi religieuse est par essence inquiète (et plus qu’inquiète chez Tolkien ??). C’est aussi ce qu’exprime Heidegger pour qui la foi est inauthentique dès lors qu’elle ne « s’expose pas constamment à la possibilité de l’incroyance » (Introduction à la métaphysique, p.19). Mais l’inquiétude de la foi n’est pas le doute, seulement le tourment de la fidélité, l’angoisse de trahir, d’où le [emphase]« Je ne me suis pas montré digne de lui »[/emphase], mais de qui, du Saint Sacrement ? ou plus profondément, il n’est pas parvenu à la hauteur de sa mère ?

On sait donc qu’une enfance en souffrance peut bousiller une vie adulte. Tolkien dans son malheur, a eu de la chance de ne pas sombrer dans le désespoir :

[citation=Eliade, le mythe de l’éternel retour, p.181]En effet c’est seulement en présupposant l’existence de Dieu que l’homme moderne conquiert d’une part la liberté … et d’autre part la certitude que les tragédies historiques ont une signification transhistorique, même si cette signification n’est pas toujours transparente pour l’actuelle condition humaine. Toute autre situation de l’homme moderne, à la limite, conduit au désespoir … le christianisme s’avère sans conteste la religion de « l’homme déchu » … [/citation]

Mais des séquelles de souffrance restent et Tolkien a besoin d’en parler à son fils (L.340) mais surtout pas à nous ; dis-moi, que sais- tu de ces restes de souffrance, lui, qui n’aurait point besoin de consolation ??

Quote:Et sa foi proclamée et affirmée dans ses lettres ne l’est pas pour manipuler ses fils mais bien pour leur transmettre le [emphase]« bon dépôt »[/emphase] (2Tm 1:14) ; aussi elle ne saurait être minimisée (et pourquoi pas balayée) par ce qu’il a écrit dans son Légendaire, sachant que ce qu’il a écrit peut confirmer et éclairer cette foi (mais non la diminuer).
Voilà ce que je recherchais avant tout en ouvrant ce fuseau : initier un inventaire de toutes les affirmations de foi de Tolkien.

Tu sembles si sûr de détenir la vérité sur la foi de Tolkien ;-)) Mais je dirais que le Légendaire n’est pas une affirmation de la foi de Tolkien, comme on pourrait l’affirmer par contre à propos des chroniques de Narnia de Lewis. Le SdA nous conte (et non enseigne) la persévérance, le courage, l’humilité et la compassion sans qu’il soit question de foi ouvertement … [emphase]« … you … create a world in which some sort of faith seems to be evreywhere without a visible source, like light from an invisible lamp »[/emphase] dit un jour un incroyant à Tolkien (Lp.413).

La tragédie de Túrin, un beau contre-exemple ;-))
Je préfère dire qu’il a sanctifié la mythologie (c’est moins carnassier ;-))

Cordialement Cathy
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