15-07-2003, 18:31
Bon, on va en rester là pour le bouddhisme (mais il n'y a pas de contradiction dans ce que tu relèves, la charité ne naissant pas d'abord d'une émotion quelconque
Pourquoi vouloir donner à l’Angleterre une mythologie plutôt que la bible ?
Voyons d'abord que Tolkien a eu ce projet, mais qu'il en est quand même revenu :
[citation=Lettre 131 - p.144]Ne riez pas ! Mais il fut un temps (ma cime s'est depuis longtemps affaissée ), j'avais en tête de constituer un corps de légendes plus ou moins connectées, s'étendant du large et du cosmogonique jusqu'au niveau des contes de fée romantiques - le plus large fondé sur le moindre au contact de la terre, le moindre tirant sa splendeur des vastes arrières-courts {backcloths ?} - que je pourrais dédicacer simplement à: l'Angleterre; à mon pays. Cela devait posséder le ton et la qualité que je désirais, de quelque façon frais et clair, être parfumé de notre "air" (le climat et le sol du Nord-Ouest, c'est à dire la Bretagne {Britain} et les plus hautes parties de l'Europe: pas l'Italie ou l'Égéen, encore moins l'Est), et bien que possédant (si je pouvais le terminer) la radieuse {fair} et fuyante beauté que certain appellent Celtique (bien qu'elle soit rarement trouvée dans les véritables et anciennes choses Celtiques), ce devait être 'élevé', largement épuré, et adapté pour l'esprit le plus adulte à une terre depuis longtemps aujourd'hui imbibée de poésie. Je dessinerais certains des grands récits en entier, et en laisserai de nombreux à l'état de projet, et esquissés. Les cycles seraient reliés à un tout majestueux, et pourtant laisseraient le champ libre à d'autres esprits et d'autres mains, maniant la peinture, la musique et le théâtre. Absurde.[/citation]
Il en est revenu, mais il demeure heureux de voir que certains lecteurs comprennent son oeuvre dans ce sens :
[citation=Lettre 180 - p. 231]M'étant moi-même assigné une tâche, dont j'ai absolument reconnu l'arrogance et devant laquelle je tremble: étant précisément de restaurer pour les Anglais une épique tradition et leur présenter une mythologie issue d'eux-mêmes: c'est une chose merveilleuse que d'entendre que j'y ai réussi, au moins avec ceux qui ont toujours le cœur et l'esprit non enténébré.[/citation]
L'esprit non-enténébré !!... On pourrait disserter longtemps sur ce qu'il attend de ses lecteurs ici.
Dans la suite de cette lettre, il explique qu'il a toujours eut ce désir, ayant un goût esthétique pour les langues. Son projet est devenu consistant pendant la guerre de 1914, où il a découvert que [emphase]« les légendes dépendent du langage auquel elles appartiennent; mais un langage vivant dépend également des 'traditions' qu'il véhicule par tradition »[/emphase]. Et il prend l'exemple des autres langues inventées (dont l'Espéranto) pour dire qu'elles sont mortes (et bien plus que les langues dites mortes) faute de légendes. Tolkien, en philologue, a donc commencé, à cause de son goût esthétique pour le langage, par inventer des langues, auxquelles il a ajouté, [emphase]« inventé des légendes du même goût »[/emphase]. Puis il explique que tout cela lui est venu tout seul, les récits s'enchaînant les uns les autres naturellement, et il prend l'exemple de Silvebarbe qui est arrivé de façon nécessaire bien qu'il n'y ait jamais songé auparavant (qu'il dit ! L'article de Sébastien Mallet sur "la disparition des géant" dans la feuille 1 de la compagnie a tendance à montrer le contraire, mais dans l'esprit de Tolkien, bien que préparé, Sylvebarbe n'était pas prévu). Puis il reprend :
[citation=Ibid.]Tout ceci est ennuyant, j'en suis sûr, parce qu'apparemment nombriliste; mais je suis assez vieux (hélas !) pour prendre un intérêt dispassionné {dispassionate} et scientifique, à proprement parler, dans ces matières, et me cite moi-même simplement parce que je suis intéressé dans 'l'invention' mythologique, et le mystère de la création littéraire (ou sub-création comme je l'ai ailleurs appelée) et je suis le plus facilement disponible corpus vile [=bon marché] pour expérimenter ou observer.[/citation]
Je répondrais en conclusion, et suite à certaines choses dites dans le fuseau L'Ainulindalë fait la nique à la genèse que Tolkien recherche la création poétique, et par goût de créer, et par goût esthétique. Or la bible ne lui permet pas de créer, et n'est pas forcément aussi poétique que ses oeuvres. Voilà en tous cas pourquoi répandre le message de le Bible ne répond pas à son désir profond, qui est plutôt de sub-créer.
Pourquoi une mythologie ? Parce qu'il en a le goût, parce qu'il en a besoin pour que ses langues prennent vie, et parce qu'il se rend compte que son pays manque de mythes réellement anglais !
Tout ça n'a donc rien à voir avec la religion... hum ! sauf que si on poursuit la lettre 131 citée en premier, on retombe sur le sujet exact du fuseau : le sens du conte :
[citation=Lettre 131 - p.145]Je n'aime pas l’Allégorie {I dislike Allegory} - l'allégorie consciente et intentionnelle - pourtant toute tentative pour expliquer la portée d'un mythe ou d'un conte de fée doit utiliser le langage allégorique (et bien sûr, plus une histoire a de "vie", plus elle sera facilement susceptible d'interprétations allégoriques: tandis que le mieux une allégorie est délibérément faite, le plus près sera-t-elle acceptable juste comme une histoire). Quoiqu'il en soit, toute cette matière {all this stuff} est principalement au sujet de la Chute, la Mortalité, et la Machine. Avec la Chute, inévitablement, et ce motif revient sous plusieurs modes. Avec la Mortalité, plus spécialement en tant qu'elle affecte l'art et le désir de créer (ou devrais-je dire, de sub-créer), qui semble n'avoir aucune fonction biologique, et se tenir à part des satisfactions de la pure vie biologique, avec laquelle, dans notre monde, il est en effet habituellement en conflit. Ce désir se marrie aussitôt à un amour passionné du véritable monde primaire, et de là empli du sens de la mortalité, et pourtant insatisfait par lui.[/citation]
Suit un long et intéressant développement sur la Machine qu'il lie à la Magie, qui ensemble vont contre l'Art (le désir de reformer le monde, de dominer et de puissance contre celui de compléter, parachever, embellir).
On découvre ici d'abord une nuance très importante sur ce lieu devenu commun concernant la haine de Tolkien contre l'Allégorie: il ne déteste que l'allégorie (avec un petit "a") volontairement écrite telle quelle (telles qu'on peut en trouver dans les romans du Graal). Mais qu'il y a nécessairement interprétation allégorique pour comprendre le vrai sens d'un conte ou d'un mythe (Tolkien ajoutera ailleurs une autre nuance, source de tant de problème, avec la notion d'applicabilité, qui rend cette interprétation relative au lecteur).
On découvre aussi que le premier sujet de son "stuff" (comment il ose parler de son oeuvre, lui !!) est la "Chute" qui me semble difficilement concevable en dehors d'une religion (sauf esprit masochiste sur la vision de l'homme). L'immortalité des elfes, qui met en exergue la mortalité de l'homme, mais finalement aussi son éternité, est aussi un sujet éminemment religieux. Quand à l'opposition qu'il attribue à la machine et à l'Art, c'est un peu extrapoler mais la notion d'accomplissement est tout de même drôlement liée à celle de la Bible, qu'il reprend ailleurs dans sa genèse (Ainulindalë).
Mais sachant que même en argumentant mieux et en m'appuyant sur les textes je ne vous convaincrais pas, je préfère passer le temps qui me reste à d'autres occupations.
Je fatigue, mais il me semble qu'on a presque répondu aussi aux deux autres et dernières questions.
A bientôt (mon modem a du mal à charger cette page, si on poursuivait ailleurs ?)
Pourquoi vouloir donner à l’Angleterre une mythologie plutôt que la bible ?
Voyons d'abord que Tolkien a eu ce projet, mais qu'il en est quand même revenu :
[citation=Lettre 131 - p.144]Ne riez pas ! Mais il fut un temps (ma cime s'est depuis longtemps affaissée ), j'avais en tête de constituer un corps de légendes plus ou moins connectées, s'étendant du large et du cosmogonique jusqu'au niveau des contes de fée romantiques - le plus large fondé sur le moindre au contact de la terre, le moindre tirant sa splendeur des vastes arrières-courts {backcloths ?} - que je pourrais dédicacer simplement à: l'Angleterre; à mon pays. Cela devait posséder le ton et la qualité que je désirais, de quelque façon frais et clair, être parfumé de notre "air" (le climat et le sol du Nord-Ouest, c'est à dire la Bretagne {Britain} et les plus hautes parties de l'Europe: pas l'Italie ou l'Égéen, encore moins l'Est), et bien que possédant (si je pouvais le terminer) la radieuse {fair} et fuyante beauté que certain appellent Celtique (bien qu'elle soit rarement trouvée dans les véritables et anciennes choses Celtiques), ce devait être 'élevé', largement épuré, et adapté pour l'esprit le plus adulte à une terre depuis longtemps aujourd'hui imbibée de poésie. Je dessinerais certains des grands récits en entier, et en laisserai de nombreux à l'état de projet, et esquissés. Les cycles seraient reliés à un tout majestueux, et pourtant laisseraient le champ libre à d'autres esprits et d'autres mains, maniant la peinture, la musique et le théâtre. Absurde.[/citation]
Il en est revenu, mais il demeure heureux de voir que certains lecteurs comprennent son oeuvre dans ce sens :
[citation=Lettre 180 - p. 231]M'étant moi-même assigné une tâche, dont j'ai absolument reconnu l'arrogance et devant laquelle je tremble: étant précisément de restaurer pour les Anglais une épique tradition et leur présenter une mythologie issue d'eux-mêmes: c'est une chose merveilleuse que d'entendre que j'y ai réussi, au moins avec ceux qui ont toujours le cœur et l'esprit non enténébré.[/citation]
L'esprit non-enténébré !!... On pourrait disserter longtemps sur ce qu'il attend de ses lecteurs ici.
Dans la suite de cette lettre, il explique qu'il a toujours eut ce désir, ayant un goût esthétique pour les langues. Son projet est devenu consistant pendant la guerre de 1914, où il a découvert que [emphase]« les légendes dépendent du langage auquel elles appartiennent; mais un langage vivant dépend également des 'traditions' qu'il véhicule par tradition »[/emphase]. Et il prend l'exemple des autres langues inventées (dont l'Espéranto) pour dire qu'elles sont mortes (et bien plus que les langues dites mortes) faute de légendes. Tolkien, en philologue, a donc commencé, à cause de son goût esthétique pour le langage, par inventer des langues, auxquelles il a ajouté, [emphase]« inventé des légendes du même goût »[/emphase]. Puis il explique que tout cela lui est venu tout seul, les récits s'enchaînant les uns les autres naturellement, et il prend l'exemple de Silvebarbe qui est arrivé de façon nécessaire bien qu'il n'y ait jamais songé auparavant (qu'il dit ! L'article de Sébastien Mallet sur "la disparition des géant" dans la feuille 1 de la compagnie a tendance à montrer le contraire, mais dans l'esprit de Tolkien, bien que préparé, Sylvebarbe n'était pas prévu). Puis il reprend :
[citation=Ibid.]Tout ceci est ennuyant, j'en suis sûr, parce qu'apparemment nombriliste; mais je suis assez vieux (hélas !) pour prendre un intérêt dispassionné {dispassionate} et scientifique, à proprement parler, dans ces matières, et me cite moi-même simplement parce que je suis intéressé dans 'l'invention' mythologique, et le mystère de la création littéraire (ou sub-création comme je l'ai ailleurs appelée) et je suis le plus facilement disponible corpus vile [=bon marché] pour expérimenter ou observer.[/citation]
Je répondrais en conclusion, et suite à certaines choses dites dans le fuseau L'Ainulindalë fait la nique à la genèse que Tolkien recherche la création poétique, et par goût de créer, et par goût esthétique. Or la bible ne lui permet pas de créer, et n'est pas forcément aussi poétique que ses oeuvres. Voilà en tous cas pourquoi répandre le message de le Bible ne répond pas à son désir profond, qui est plutôt de sub-créer.
Pourquoi une mythologie ? Parce qu'il en a le goût, parce qu'il en a besoin pour que ses langues prennent vie, et parce qu'il se rend compte que son pays manque de mythes réellement anglais !
Tout ça n'a donc rien à voir avec la religion... hum ! sauf que si on poursuit la lettre 131 citée en premier, on retombe sur le sujet exact du fuseau : le sens du conte :
[citation=Lettre 131 - p.145]Je n'aime pas l’Allégorie {I dislike Allegory} - l'allégorie consciente et intentionnelle - pourtant toute tentative pour expliquer la portée d'un mythe ou d'un conte de fée doit utiliser le langage allégorique (et bien sûr, plus une histoire a de "vie", plus elle sera facilement susceptible d'interprétations allégoriques: tandis que le mieux une allégorie est délibérément faite, le plus près sera-t-elle acceptable juste comme une histoire). Quoiqu'il en soit, toute cette matière {all this stuff} est principalement au sujet de la Chute, la Mortalité, et la Machine. Avec la Chute, inévitablement, et ce motif revient sous plusieurs modes. Avec la Mortalité, plus spécialement en tant qu'elle affecte l'art et le désir de créer (ou devrais-je dire, de sub-créer), qui semble n'avoir aucune fonction biologique, et se tenir à part des satisfactions de la pure vie biologique, avec laquelle, dans notre monde, il est en effet habituellement en conflit. Ce désir se marrie aussitôt à un amour passionné du véritable monde primaire, et de là empli du sens de la mortalité, et pourtant insatisfait par lui.[/citation]
Suit un long et intéressant développement sur la Machine qu'il lie à la Magie, qui ensemble vont contre l'Art (le désir de reformer le monde, de dominer et de puissance contre celui de compléter, parachever, embellir).
On découvre ici d'abord une nuance très importante sur ce lieu devenu commun concernant la haine de Tolkien contre l'Allégorie: il ne déteste que l'allégorie (avec un petit "a") volontairement écrite telle quelle (telles qu'on peut en trouver dans les romans du Graal). Mais qu'il y a nécessairement interprétation allégorique pour comprendre le vrai sens d'un conte ou d'un mythe (Tolkien ajoutera ailleurs une autre nuance, source de tant de problème, avec la notion d'applicabilité, qui rend cette interprétation relative au lecteur).
On découvre aussi que le premier sujet de son "stuff" (comment il ose parler de son oeuvre, lui !!) est la "Chute" qui me semble difficilement concevable en dehors d'une religion (sauf esprit masochiste sur la vision de l'homme). L'immortalité des elfes, qui met en exergue la mortalité de l'homme, mais finalement aussi son éternité, est aussi un sujet éminemment religieux. Quand à l'opposition qu'il attribue à la machine et à l'Art, c'est un peu extrapoler mais la notion d'accomplissement est tout de même drôlement liée à celle de la Bible, qu'il reprend ailleurs dans sa genèse (Ainulindalë).
Mais sachant que même en argumentant mieux et en m'appuyant sur les textes je ne vous convaincrais pas, je préfère passer le temps qui me reste à d'autres occupations.
Je fatigue, mais il me semble qu'on a presque répondu aussi aux deux autres et dernières questions.
A bientôt (mon modem a du mal à charger cette page, si on poursuivait ailleurs ?)

