05-06-2004, 00:38
Une autre [porte] serait la rêverie, au sens où tu l'entends, une autre encore, l'observation - surtout "un certain regard" (par exemple, lors d'une ch'tite promenade matinale dans les rues de Paimpol, qui en deviennent ... disons ... "enfaytées" ;-D).
:)
Et la curiosité scientifique pourrait encore être une de ces portes, à condition qu'elle s'accompagne d'émerveillement[...] Chacune ne donnant accès qu'à un aspect, un niveau du monde faërique? Ca se tient-il ou bernique?
C'est ça :) L'importance est dans le regard que l'on porte au monde : curiosité, sympathie, amour, empathie... et un sourire :) La curiosité scientifique est sans doute une porte aussi (mais là, d'autres sont sans doutes plus doués que moi pour en parler... Pour moi, la curiosité scientifique s'arrête peu ou prou aux artefacts humains, après c'est trop compliqué pour que je comprenne :|).
Et le rêve? Il me semble - d'après le passage que tu cites (je n'ai pas lu Faërie, pas "encore") - que ce que Tolkien réfute, c'est l'utilisation du rêve comme "procédé" littéraire ou explicatif, pas comme porte d'entrée.
En fait, oui, Tolkien ne critique pas le rêve en lui-même (qui lui peut parfois être 'elfique'). Cependant, je ne crois pas que Tolkien aurait voulu présenter les étapes de Smith comme des rêves... Comme le dit Romaine, il utilise un vocabulaire 'percutant', mais cet effet me semble plus dans l'optique (voulue ou non) de nous faire rentrer, de nous faire apercevoir ce que Smith voit...
Evidemment, pour nous, c'est une expérience 'externe', c'est à dire qui n'a pas été faite par nous. Cependant, elle nous sollicite et c'est ainsi que Romaine peut dire "ça n'a l'air de rien, mais on les voit". Mais je ne pense pas que Tolkien ait voulu retracer une série de rêves... quand bien même on retranscrit un rêve, d'autres choses s'y collent... dans le meilleur des cas, on entre en rêverie, dans une sorte "d'écriture automatique", et là, ce n'est plus vraiment un rêve que l'on transmet. Sinon... il devient trop travaillé et perd de son Enchantement pour devenir un ensemble de rouages voulus et orientés par l'auteur.
Le rêve peut donc être une porte, mais elle est encore plus difficile à retranscrire. Pas tant à expérimenter, mais à faire partager.
Le reflet de quoi, ici? Certainement pas du paysage. De l'inconscient de Smith? De ses rêves, de ses désirs ou de ses peurs? De ceux de Tolkien? D'une possibilité non réalisée? D'autre chose, que je ne perçois pas (place à ton imagination!).
... à vrai dire, j'ai du mal à voir de quoi les flammes sont le reflet. Le feu n'est vraiment pas l'élément avec lequel je rêvasse (d'ailleurs, La psychanalyse du feu de Bachelard m'a laissée plutôt indifférente, alors que L'eau et les rêves m'a littéralement enthousiasmée... ma rêverie semble être plus aquatique qu'aérienne, terrestre ou ignée (dans l'ordre :)), aussi je peine à lui trouver un sens... Ceux que tu donnes sont possibles, en tout cas... mais quoi précisément, je pencherai plutôt pour un panaché :)
Dans le SdA, il y a un autre "Lac du Miroir, qui lui non plus ne reflète pas le ciel, ni le paysage, mais les étoiles d'un ciel disparu. [...] Le miroir n'est donc pas une porte vers un ailleurs, un autre monde. Entrer dans le miroir, passer à travers le miroir [...]ce serait donc à nouveau entrer en soi-même?
:) Et même :
Mais encore les étoiles noyées apparaissent
Dans le sombre Lac du Miroir privé de vent;
Là gît sa couronne dans l'eau profonde,
Jusqu'à ce que Durin du sommeil se réveille... [SdA, LIIC4]
Intriguant...
c'est une autre chose qui me titille : le nombre de miroirs qui renvoient à autre chose qu'à un reflet du paysage : celui de Galadriel, celui des Nains, celui de Smith... le thème du miroir est même parfois tissé avec celui de la femme de l'eau/aquatique qui se rencontre souvent : Galadriel, toujours, la femme-Korrigan du Lai d'Aotrou et Itroun, Nimrodel, Baie d'Or (et, ô surprise, on a le schème Eau + Forêt + Femme, auquel on peut ajouter pour Galadriel et la Korrigan la fiole lumineuse)... Beaucoup de points communs, la fiole lumineuse pouvant se rapprocher du lac lumineux de cette troisième étape (ce qui m'incline à concevoir le bouleau comme un être féminin, maternel car protecteur)... De quoi tisser allègrement, toutes ces femmes n'étant pas anecdotiques. Je laisse tout ça cogiter dans un coin de ma tête :)
Pour répondre à ta question, entrer dans le miroir n'est pas forcément entrer en soi-même : Sam et Frodo, par exemple, ne font pas un voyage interne... Par contre, cela nous fait entrer 'ailleurs'. Entrer dans le miroir provoque toujours des sensations fortes
- Qu'avez-vous vu ? demanda Pippin à Sam.
Mais celui-ci était trop perdu dans ses pensées pour répondre. [SdA LIIC6]
Fortes, mais uniques, qui peuvent difficilement se partager. Là encore, je perçois le Lac-Miroir de Smith un peu comme celui de Galadriel :
Ce que vous verrez si je laisse au Miroir sa liberté d'action, je ne saurais vous le dire. Car il montre des choses qui furent, des choses qui sont et des choses qui pourront encore être? Mais lesquelles il voit, même le plus sage ne peut toujours le déterminer.
Je ne sais pas s'il est limité uniquement à une dimension temporelle. A partir du moment où Galadriel peut lui ordonner des visions, il peut nous montrer nous même, il peut nous montrer quelque chose qui nous est cher ou rien du tout, je pense. Mais chacune de ces visions peut nous ramener à nous-même, nous révéler, pour peu que l'on accepte de faire nous-même un travail de... réflexion :)
Est-ce que tout nous ramène à cette idée d'inconscient, ou est-ce moi qui tourne en rond autour d'elle? Vois-tu une sortie à ce cercle, ou bien une entrée vers ... quelque part?
Pas seulement d'inconscient... L'être humain est plus complexe, et même si ce que l'on a nommé 'inconscient' est la plus complexe de ses composantes, elle n'est pas la seule. Je pense plutôt que Faërie peut nous mener à nous connaître nous-même, en entier : c'est quand Smith aura vu la Reine, quand il aura compris que c'était Elle l'objet de tous ses voyages, qu'il pourra retourner dans le monde des Hommes à jamais. Il se connait enfin. D'une certaine manière, il s'est trouvé lui-même (en crayonné léger, avec un point d'interrogation, j'ai noté Reine des Elfes = Anima ?... pour l'instant je ne peux dire... pas assez lu Jung pour savoir ce qu'il appelle anima). Mais attention, encore une fois (je rabâche, mais c'est très important pour moi), même si je finissais par enlever le point d'interrogation, ce ne serait pas une égalité parfaite et absolue, simplement que la Reine pourrait être vue comme l'anima. D'autres y verraient simplement la Vierge Marie, ce qui ne serait pas plus faux :)

