07-06-2004, 23:50
[small]Hé bé, si je pensais lancer une telle boule de neige... :-)[/small]
Je voudrais repartir, de manière plutôt interne, sur le propos de Finrod qui souligne que la différence entre Smith et le personnage de La cloche marine est que ce dernier cherche à s'imposer. Je crois que c'est une piste intéressante. Laegalad a remarqué que le passage du bouleau et du lac est le premier où Smith intervient directement en Faërie. En fait, je crois qu'il est encore plus singulier, car il me semble que c'est aussi le seul moment où il interfère de sa propre initiative, sans avoir été invité. L'entrée dans la danse dans la Vallée du Perpétuel Matin puis la présentation à la Reine viendront plus tard sur sollicitation des habitants de Faërie. Là non. Bien que beaucoup plus précautionneusement que le personnage de la cloche matine qui se proclame présomptueusement roi du pays, Smith fait violence à la Fäerie en troublant le lac, et elle réagit violemment. Les deux scènes ont des points communs : le temps se gâte brusquement, le personnage est soudain réduit à une dimension misérable et cherche refuge auprès du bouleau dans un cas, d'une forêt pourrissante dans l'autre. Quand il en sort, c'est pour sentir les "larmes amères" du bouleau pour Smith, le goût salé de la pluie mêlée d'embruns et d'odeurs d'algues dans La cloche marine :
[colonne][gauche]when the rain in my face took a salt-taste,
and I smelled the smell of sea-wrack.[/gauche][droite]Quand l'ondée sur mon visage devint salée,
Et je sentis l'odeur de la laisse marine.[/droite][/colonne]
Si Smith s'en sort, c'est probablement parce que son acte n'est pas aussi profanatoire, et que d'autre part il est protégé dans une certaine mesure par son étoile, qui en fait un invité, alors que le personnage de La cloche marine est une forme d'intrus.
[colonne][gauche](...) But he had business of its own kind in Faery, and he was welcome there; for the star shone bright on his brow, and he was as safe as a mortal can be in that perilous country. The Lesser Evils avoided the star, and from the Greater Evils he was guarded.
For that he was grateful, for he soon became wise and understood that the marvels of Faery cannot be approached without danger, and that many of the Evils cannot be challenged without weapons of power too great for any mortal to wield. He remained a learner and explorer, not a warrior; and though in time he could have forged weapons that in his own world would have had power enough to become the matter of great tales and be worth a king's ransom, he knew that in Faery they would have been of small account.[/gauche][droite](...) Mais il avait des affaires de leur genre particulier en Faërie, où il était le bienvenu ; car l'étoile brillait à son front, et il était autant en sécurité en ce pays dangereux qu'aucun mortel pourrait l'être. Les Maux Mineurs évitaient l('étoile et, contre les Maux Majeurs, il était protégé.
Il en éprouvait de la reconnaissance, car il ne tarda pas à acquérir de la sagesse et à comprendre que l'on ne peut approcher les merveilles de Faërie sans danger, que l'on ne saurait défier bon nombre de Maux sans armes trop puissantes pour être maniées par aucun mortel; [passage coupé ! : Il demeura un apprenti et un explorateur, non un guerrier]; et si, avec le temps, il avait pu forger des armes assez puissantes dans son propre monde pour faire l'objet de grands récits et valoir une rançon de roi, il savait qu'en Faërie elles n'auraient guère compté. (...)[/droite][/colonne]
Un invité, pas plus, et il apprendra plus tard que l'étoile n'est pas un passeport, mais une faveur - pourrait-on même parler d'une grâce qui lui est accordée ?
[colonne][gauche]She laughed as she spoke to him, saying: "You are becoming bold, Starbrow, are you not? Have you no fear what the Queen might say, if she knew of this? Unless you have her leave." He was abashed, for he became aware of his own thought and knew that she read it: that the star on his forehead was a passport to go wherever he wished; and now he knew that it was not. (...)[/gauche][droite]Elle rit tout en lui disant : "Vous devenez hardi, Front Étoilé, ne trouvez-vous pas ? Ne craignez-vous point ce que pourrait dire la Reine, si elle avait connaissance de ceci ? À moins que vous n'ayez sa permission." Il fut déconcerté, prenant conscience de sa propre pensée et sachant qu'elle la lisait, à savoir que l'étoile qu'il avait au front était un passeport pour aller partout où il le voudrait ; il sut alors que ce n'était pas le cas. (...)[/droite][/colonne]
Lorsque Smith tente, aussi précautionneusement que ce soit, de s'imposer dans la Faërie, il la blesse et gâche son propre enchantement. De fait, il cessera quelque temps de la visiter. Avec en tête le parallèle de La cloche marine, je dirais que le processus commence lorsque le voyageur ne se satisfait plus de parcourir la Faërie, mais veut en être et agir dedans. Là est la faute - qui dans Smith est décrite au sens propre comme une chute (dans le lac) - et le danger, qui est de se perdre en Faërie sans pouvoir vraiment en revenir - comme dans La cloche marine. Si l'on voit dans ce voyage en Faërie une expérience du divin, comme le propose Sosryko, on retrouve le motif de l'hybris : le mortel qui souhaite échapper à son destin et accéder à l'état divin. On se rapproche insensiblement du thème de la chute des Númenoréens : non contents d'habiter un contrée bénie par la grâce des Valar - Andor, le Pays du Don - ils veulent devenir comme des Elfes, refusant la profonde différence qui les en sépare.
Dans tout cela on retrouve une faute et un désir : la confusion du monde habituel et de la Faërie. Or précisément, dans son essai sur le conte de fée, Tolkien insiste que la conscience de cette différence est indispensable à la fantaisie :
[colonne][gauche]Fantasy is a natural human activity. It certainly does not destroy or even insult Reason; and it does not either blunt the appetite for, nor obscure the perception of, scientific verity. On the contrary. The keener and the clearer is the reason, the better fantasy will it make. If men were ever in a state in which they did not want to know or could not perceive truth (facts or evidence), then Fantasy would languish until they were cured. If they ever get into that state (it would not seem at all impossible), Fantasy will perish, and become Morbid Delusion.
For creative Fantasy is founded upon the hard recognition that things are so in the world as it appears under the sun; on a recognition of fact, but not a slavery to it. So upon logic was founded the nonsense that displays itself in the tales and rhymes of Lewis Carroll. If men really could not distinguish between frogs and men, fairy-stories about frog-kings would not have arisen.[/gauche][droite]La Fantaisie est une activité humaine naturelle. Elle ne détruit certainement pas la Raison, non plus qu'elle n'y insulte ; et elle n'émousse pas non plus l'appétit, ni l'obscurcit la perception de la vérité scientifique. Au contraire. Plus la raison est aiguë et claire, meilleure sera la fantaisie qu'elle créera. Si les hommes se trouvaient dans un état où ils ne désireraient pas connaître ou ne pourraient pas percevoir la vérité (faits ou évidence), la Fantaisie languirait jusqu'à leur guérison. Si jamais ils tombent dans cet état (ce qui n'aurait rien d'impossible), la Fantaisie périra et deviendra Illusion Malsaine.
Car la Fantaisie créatrice est fondée sur la dure reconnaissance du fait que les choses sont telles dans le mondes qu'elles paraissent sous le soleil ; une reconnaissance du fait, mais non un esclavage à son égard. C'est ainsi sur la logique que se fondait l'extravagance qui se déploie dans les contes et les vers de Lewis Carroll. Si les hommes ne pouvaient réellement pas faire la distinction entre les grenouilles et les hommes, les contes de fées sur les rois des grenouilles n'auraient jamais vu le jour.[/droite][/colonne]
Ainsi pâtit et pleure le bouleau de Faërie lorsque Smith tente de s'y imposer comme s'il en était un habitant, confondant par là le monde qui est le sien et celui qu'il visite. Brièvement, par bonheur ; ce qui fait qu'ayant reconnu son erreur, il pourra y revenir après un temps.
Bertrand
Je voudrais repartir, de manière plutôt interne, sur le propos de Finrod qui souligne que la différence entre Smith et le personnage de La cloche marine est que ce dernier cherche à s'imposer. Je crois que c'est une piste intéressante. Laegalad a remarqué que le passage du bouleau et du lac est le premier où Smith intervient directement en Faërie. En fait, je crois qu'il est encore plus singulier, car il me semble que c'est aussi le seul moment où il interfère de sa propre initiative, sans avoir été invité. L'entrée dans la danse dans la Vallée du Perpétuel Matin puis la présentation à la Reine viendront plus tard sur sollicitation des habitants de Faërie. Là non. Bien que beaucoup plus précautionneusement que le personnage de la cloche matine qui se proclame présomptueusement roi du pays, Smith fait violence à la Fäerie en troublant le lac, et elle réagit violemment. Les deux scènes ont des points communs : le temps se gâte brusquement, le personnage est soudain réduit à une dimension misérable et cherche refuge auprès du bouleau dans un cas, d'une forêt pourrissante dans l'autre. Quand il en sort, c'est pour sentir les "larmes amères" du bouleau pour Smith, le goût salé de la pluie mêlée d'embruns et d'odeurs d'algues dans La cloche marine :
[colonne][gauche]when the rain in my face took a salt-taste,
and I smelled the smell of sea-wrack.[/gauche][droite]Quand l'ondée sur mon visage devint salée,
Et je sentis l'odeur de la laisse marine.[/droite][/colonne]
Si Smith s'en sort, c'est probablement parce que son acte n'est pas aussi profanatoire, et que d'autre part il est protégé dans une certaine mesure par son étoile, qui en fait un invité, alors que le personnage de La cloche marine est une forme d'intrus.
[colonne][gauche](...) But he had business of its own kind in Faery, and he was welcome there; for the star shone bright on his brow, and he was as safe as a mortal can be in that perilous country. The Lesser Evils avoided the star, and from the Greater Evils he was guarded.
For that he was grateful, for he soon became wise and understood that the marvels of Faery cannot be approached without danger, and that many of the Evils cannot be challenged without weapons of power too great for any mortal to wield. He remained a learner and explorer, not a warrior; and though in time he could have forged weapons that in his own world would have had power enough to become the matter of great tales and be worth a king's ransom, he knew that in Faery they would have been of small account.[/gauche][droite](...) Mais il avait des affaires de leur genre particulier en Faërie, où il était le bienvenu ; car l'étoile brillait à son front, et il était autant en sécurité en ce pays dangereux qu'aucun mortel pourrait l'être. Les Maux Mineurs évitaient l('étoile et, contre les Maux Majeurs, il était protégé.
Il en éprouvait de la reconnaissance, car il ne tarda pas à acquérir de la sagesse et à comprendre que l'on ne peut approcher les merveilles de Faërie sans danger, que l'on ne saurait défier bon nombre de Maux sans armes trop puissantes pour être maniées par aucun mortel; [passage coupé ! : Il demeura un apprenti et un explorateur, non un guerrier]; et si, avec le temps, il avait pu forger des armes assez puissantes dans son propre monde pour faire l'objet de grands récits et valoir une rançon de roi, il savait qu'en Faërie elles n'auraient guère compté. (...)[/droite][/colonne]
Un invité, pas plus, et il apprendra plus tard que l'étoile n'est pas un passeport, mais une faveur - pourrait-on même parler d'une grâce qui lui est accordée ?
[colonne][gauche]She laughed as she spoke to him, saying: "You are becoming bold, Starbrow, are you not? Have you no fear what the Queen might say, if she knew of this? Unless you have her leave." He was abashed, for he became aware of his own thought and knew that she read it: that the star on his forehead was a passport to go wherever he wished; and now he knew that it was not. (...)[/gauche][droite]Elle rit tout en lui disant : "Vous devenez hardi, Front Étoilé, ne trouvez-vous pas ? Ne craignez-vous point ce que pourrait dire la Reine, si elle avait connaissance de ceci ? À moins que vous n'ayez sa permission." Il fut déconcerté, prenant conscience de sa propre pensée et sachant qu'elle la lisait, à savoir que l'étoile qu'il avait au front était un passeport pour aller partout où il le voudrait ; il sut alors que ce n'était pas le cas. (...)[/droite][/colonne]
Lorsque Smith tente, aussi précautionneusement que ce soit, de s'imposer dans la Faërie, il la blesse et gâche son propre enchantement. De fait, il cessera quelque temps de la visiter. Avec en tête le parallèle de La cloche marine, je dirais que le processus commence lorsque le voyageur ne se satisfait plus de parcourir la Faërie, mais veut en être et agir dedans. Là est la faute - qui dans Smith est décrite au sens propre comme une chute (dans le lac) - et le danger, qui est de se perdre en Faërie sans pouvoir vraiment en revenir - comme dans La cloche marine. Si l'on voit dans ce voyage en Faërie une expérience du divin, comme le propose Sosryko, on retrouve le motif de l'hybris : le mortel qui souhaite échapper à son destin et accéder à l'état divin. On se rapproche insensiblement du thème de la chute des Númenoréens : non contents d'habiter un contrée bénie par la grâce des Valar - Andor, le Pays du Don - ils veulent devenir comme des Elfes, refusant la profonde différence qui les en sépare.
Dans tout cela on retrouve une faute et un désir : la confusion du monde habituel et de la Faërie. Or précisément, dans son essai sur le conte de fée, Tolkien insiste que la conscience de cette différence est indispensable à la fantaisie :
[colonne][gauche]Fantasy is a natural human activity. It certainly does not destroy or even insult Reason; and it does not either blunt the appetite for, nor obscure the perception of, scientific verity. On the contrary. The keener and the clearer is the reason, the better fantasy will it make. If men were ever in a state in which they did not want to know or could not perceive truth (facts or evidence), then Fantasy would languish until they were cured. If they ever get into that state (it would not seem at all impossible), Fantasy will perish, and become Morbid Delusion.
For creative Fantasy is founded upon the hard recognition that things are so in the world as it appears under the sun; on a recognition of fact, but not a slavery to it. So upon logic was founded the nonsense that displays itself in the tales and rhymes of Lewis Carroll. If men really could not distinguish between frogs and men, fairy-stories about frog-kings would not have arisen.[/gauche][droite]La Fantaisie est une activité humaine naturelle. Elle ne détruit certainement pas la Raison, non plus qu'elle n'y insulte ; et elle n'émousse pas non plus l'appétit, ni l'obscurcit la perception de la vérité scientifique. Au contraire. Plus la raison est aiguë et claire, meilleure sera la fantaisie qu'elle créera. Si les hommes se trouvaient dans un état où ils ne désireraient pas connaître ou ne pourraient pas percevoir la vérité (faits ou évidence), la Fantaisie languirait jusqu'à leur guérison. Si jamais ils tombent dans cet état (ce qui n'aurait rien d'impossible), la Fantaisie périra et deviendra Illusion Malsaine.
Car la Fantaisie créatrice est fondée sur la dure reconnaissance du fait que les choses sont telles dans le mondes qu'elles paraissent sous le soleil ; une reconnaissance du fait, mais non un esclavage à son égard. C'est ainsi sur la logique que se fondait l'extravagance qui se déploie dans les contes et les vers de Lewis Carroll. Si les hommes ne pouvaient réellement pas faire la distinction entre les grenouilles et les hommes, les contes de fées sur les rois des grenouilles n'auraient jamais vu le jour.[/droite][/colonne]
Ainsi pâtit et pleure le bouleau de Faërie lorsque Smith tente de s'y imposer comme s'il en était un habitant, confondant par là le monde qui est le sien et celui qu'il visite. Brièvement, par bonheur ; ce qui fait qu'ayant reconnu son erreur, il pourra y revenir après un temps.
Bertrand

