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Le lac et le bouleau dans Smith
#32
J'ai maintenant revu le chapitre concerné de The Road To Middle Earth et décidément j'en ressors déçu... Shippey pose d'emblée que Smith "n'est pas une pièce difficile" (ah bon ?) et se limite à chercher le sens de chaque élément séparément. Au sujet du passage qui nous concerne, il écrit par exemple : "What is the birch that saves, the wind that threatens ?". La question n'est pas inintéressante mais elle me semble très secondaire pour parvenir à une bonne compréhension de ce passage. Cela a peut-être un sens que Tolkien ait choisi un bouleau plutôt qu'un autre arbre, et Shippey montre bien qu'on en retrouve des échos ailleurs dans l'œuvre (et au-delà), que cet arbre avait peut-être une signification particulière pour lui. Mais cela importe-t-il vraiment pour le lecteur ? Je n'en ai vraiment pas l'impression. Heureusement, car sinon Smith serait inaccessible à la plupart ; en un mot, raté.

Au passage : la comparaison avec Éadig béo þu m'échappe assez, j'ai beaucoup de mal à voir ce qu'il a de commun avec Smith hors la présence du bouleau. La note 2 au chapitre 8 de The Road To Middle Earth oriente vers une toute autre lecture, pour le coup parfaitement allégorique (ce qui explique l'obscurité relative du propos pour le non-initié). Le cœur du poème est la louange du bouleau aux dépens du chêne, en vieil-anglais beorc et ác respectivement, qui sont aussi les noms des runes anglaises pour B et A. Il est très tentant d'y voir un renvoi aux luttes d'influence oxoniennes entre les camps de la 'lit(erature)' et du 'lang(uage)', mi-sérieusement renommés 'A' et 'B' par Tolkien. Cette galéjade ne serait pas déplacée dans le contexte bien peu sérieux des "Songs for the philologists". Mais cela n'a rien à voir avec Smith !

Même sur Ides Ælfscýne et Ofer wídne Gársecg je trouve maintenant que j'ai été rapide. Dans Ides Ælfscýne, il est question d'un jeune homme entraîné par une mystérieuse jeune-fille (une fée probablement) en une navigation qui les mène dans une contrée paradisiaque de l'autre côté de l'océan. Le jeune homme se lasse pourtant de cet exil et prie Dieu ; il retraverse l'océan et retrouve son pays natal ; mais cinquante ans ont passé, il se retrouve vieux et seul et poigné de regret. Dans Ofer wídne Gársecg 'un jeune marin tombe à l'eau et se retrouve au pouvoir du peuple de la mer. Il est séduit par une sirène, et l'épouse en abandonnant son propre peuple, disant à l'équipage de partager ses biens. Le timonier lui répond sévèrement en le promettant à l'Enfer. Les deux parlent bien des dangers de féérie, mais ils évoquent plus The Sea-bell que Smith. Tous contiennent une idée de malédiction que l'on ne saurait vaincre, et montrent des mortels qui se perdent en Féérie ; alors que si Smith manque de le faire, il échappe finalement, et s'il montre de la douleur, il finit par trouver l'apaisement de sa nostalgie dans la compagnie des siens. La nature de la Féérie n'est pas la même dans les deux groupes de textes : dans Ides Ælfscýne, Ofer wídne Gársecg et The Sea-bell, auxquels on peut ajouter The Lay of Aotrou et Itroun pour ce thème, la Féérie est tentatrice et mensongère ; ses représentants sont plus ou moins diaboliques, ils font des promesses fallacieuses, et l'on en retire surtout de la souffrance ; on peut même y perdre son âme. Smith au contraire gagne beaucoup, même si ce n'est pas sans chagrin lorsqu'il lui faut rendre l'Etoile, et que celle ci ne le préserve pas entièrement du danger.

La nature précise des éléments me paraît beaucoup moins importante que le rôle qu'ils remplissent, les actes qui sont accomplis : dans le cas qui nous occupe nous avons la trangression d'une limite, qui entraîne un châtiment dont le protagoniste échappe grâce à une aide, mais non sans dommage et avec un sévère avertissement. La leçon sera retenue.

Une autre interprétation m'est venue, toujours dans l'idée que Smith fait violence à la Féérie, mais pas pour la même raison. Il est fasciné par le lac aux créatures de flamme et c'est pour cela qu'il veut le toucher. Il est clair dans le conte qu'il fait là quelque chose de "mal", mais pourquoi ? Perte de la différence entre Féérie et monde habituel, avais-je suggéré. Mais je me demande si son acte ne peut pas aussi être considéré comme un élément désenchanteur. Smith ne se satisfait pas de l'émerveillement ("wonder") qu'il ressent face à l'étrangeté de ce lac, il veut comprendre ce que c'est et y met le pied. Ce faisant, il brise l'enchantement (quoiqu'il ne soit pas dit qu'il brise la surface du lac : nous ne sommes informés que d'un grondement), et la parole du bouleau lui enjoignant de partir n'est plus que le constat qu'il n'a plus sa place en Féérie.

Tolkien serait-il en train de sous-entendre que le voyageur en Féérie devrait se contenter d'observer, de ressentir sans chercher d'explication ? Que passer à ce stade ci ferait immanquablement sortir de l'enchantement, échouer le conte ? Cela fait écho, d'une certaine manière, aux interrogations d'Yyr sur le magnifique fuseau Etude et créance secondaire.

B.

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