Voici d’autres extraits de
« Histoire des Cathares » - Michel Roquebert aux éditions Perrin :
« Mais pas plus pour Platon, pour les gnostiques ou pour les cathares, Dieu n’est pour les catholiques cause du mal ! Deux mythes rendent compte en effet, très clairement, de leur position sur l’origine du mal, celui de la chute des anges rebelles, devenus des démons, et celui du péché d’Adam et Eve, séduits par le prince de ces anges félons, et, de ce fait, voués en punition à la pénible, douloureuse et mortelle condition humaine ; le mal a donc pour cause le mauvais usage que les créatures de Dieu, des anges d’abord, puis l’homme et la femme, ont fait de leur liberté, Dieu n’y est pour rien.
A quoi le « livre des deux principes » des cathares italien du XIIIe siècle répond, tout d’abord, que Dieu, qui est parfait, n’a pu créer des êtres capables de faire le mal et par là même imparfaits ; le libre arbitre conçu comme la faculté de pécher volontairement est en soi une imperfection, mais aussi, de surcroît, une impossibilité formelle ; Dieu, dans son omniscience, savait en effet que ses anges pécheraient ; ils ne pouvaient donc pas ne pas pécher, c’est-à-dire faire autre chose que ce que Dieu savait, de toute éternité, qu’ils feraient ; autrement dit, ils n’avaient aucun libre arbitre.
Ce n’est pas leur chute, conçue comme une rébellion volontaire, qui est l’acte de naissance du mal ; s’ils sont « tombés » dans le mal, c’est qu’ils n’ont pu faire autrement que d’y tomber. Et pour ce faire il fallait bien que le mal leur préexistât…
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Il faut, à la matière, et au temps qui la corrompt, trouver une autre cause, un autre principe que le Dieu parfait et bon, le quel ne saurait être responsable, à quelque niveau que ce soit, directement ou indirectement, de l’existence du mal.
De ce dernier, Dieu est donc totalement innocenté. Mais c’est au prix de l’affirmation qu’il existe à coté de lui, ou en face de lui, comme on voudra, de toute façon en dehors de lui, un autre principe créateur responsable, lui, de la matière transitoire, corruptible et souffrante, et par là même – je cite toujours le « Livre des deux principes » source de tout mal.
Force est donc d’appeler « dualiste » une telle doctrine qui prétend que Dieu ne peut pas être cause unique, quels que soient la conception qu’on possède de l’autre cause, le statut qu’on lui confère et le nom qu’on lui donne, qu’on le conçoive comme substance mauvaise ou comme travail destructeur du néant.
Qu’on l’appelle « mauvais principe », démiurge, diable, Satan, Prince de ce monde, Dieu étranger, Ennemi, etc.- toutes choses secondes par rapport à cette affirmation fondamentale qu’il y a nécessairement deux principes et non un seul.
Il reste à savoir quand une doctrine entre réellement dans le champ du dualisme. Car il n’est guère de religion qui n’oppose le bien et le mal, la matière et l’esprit, l’âme et le corps, le temps et l’éternité, la terre et le ciel, la lumière et les ténèbres, le fini et l’infini, le diable et le bon Dieu, et les philosophies ne sont pas en reste, de Platon à Hegel, voire à Marx, pour percevoir la totalité du réel à travers des ordres de réalités contraires, non plus que pour faire progresser la connaissance par position et dépassement de notions antithétiques. Bref, en un sens, le dualisme est partout, il semble fonder à la fois l’Être et le discours sur l’Être.
Dans la plupart des cas cependant, la mise en évidence de ces couples de contraires ne porte nullement atteinte à la conception de Dieu comme unique et absolu principe, comme cause première de toutes choses – le ciel et la terre, l’âme et le corps, la matière et l’esprit, etc.
Autant de dualité qui viennent finalement mourir au bord de l’ultime unicité, qui les sous-tend toutes, que ce soit l’unicité de la matière incréée ou celle du pur esprit qu’est le Dieu créateur.
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Le dualisme des principes est évidemment tout autre chose que l’attention portée à ces séries de contraires qui ressortissent tour à tour à la morale, à la psychologie, à la logique, à la cosmologie, mais qui n’instillent nulle dualité au sein même de la racine des choses. Poser en revanche qu’à coté de Dieu il y a une autre cause, principe de la matière et source du mal, c’est toucher au tréfonds des choses, c’est en quelque sorte opérer une véritable fission au sein même du noyau de l’Être.
A partir de là, bien des choses seraient encore à préciser, qui permettraient d’ailleurs d’éclairer les divergences entre catharisme et manichéisme. Rappelons simplement que le dualisme cathare, dualisme des principes, dualisme des causes premières, n’implique nullement l’opposition simplificatrice d’un « Dieu du bien » et d’un « Dieu du mal ». Si les principes étaient égaux en puissance, c'est-à-dire s’ils pouvaient agir tous les deux sans limitation aucune, et égaux en valeur, c'est-à-dire agissant tous les deux soit dans le bien, soit dans le mal, un seul suffirait, et il n’y aurait pas de vrai dualisme. « Il ne peut y avoir deux infinis… »,fait dire Huysmans à l’un des personnages de là-bas. Le dualisme ne peut impliquer la parfaite égalité des deux termes en présence ; au contraire, il l’exclut.
Il est évident que lorsqu’il arrive aux cathares de parler du mauvais principe comme du Dieu mauvais ou du Dieu étranger, c’est uniquement par commodité de langage, il ne s’agit en rien d’un authentique Dieu.
Si d’ailleurs, dès qu’on nomme le mauvais principe, on lui oppose quasi systématiquement le « vrai Dieu » - une vingtaine de fois dans le « livre des deux principes » -, c’est qu’il n’est pas Dieu, ou qu’il en est un faux. De « Dieu suprême et vrai », il n’y en a qu’un, seul et unique, et son unicité est fortement proclamée ; mais c’est l’unicité du Dieu bon, unique créateur, certes, mais unique créateur de la « bonne création », laquelle est purement spirituelle et invisible : les anges, les âmes, la « terre nouvelle » et le « ciel nouveau » dont parle l’apocalypse, miroir immatériel et céleste du monde d’ici-bas.
Tant est si bien que les cathares peuvent impunément affirmer : « nous croyons en un seul Dieu » - et même ajouter « créateur du ciel et de la terre » - sans se départir du dualisme absolu, puisque l’autre principe n’est pas (un) dieu, et que le ciel et cette terre ne sont pas ceux que nous voyons de nos yeux de chair…

