10-08-2011, 18:09
La pitié a une histoire dans le Conte d’Arda, elle naît avant la fondation du monde (), dans les « régions du firmanent » (heavenly regions, LR, p. 158 = Route perdue p. 183), lors de l’irruption de la Discordance melkorienne dans la Grande Musique :
Mais en Nienna la Pitié l’emporte sur l’espoir, au contraire de Manwë pour qui la pitié est noyée dans un espoir supérieur, fondé sur une intuition plus grande des choses à venir :
Nienna n’en attend pas moins une forme de guérison en Arda, elle l’espère, la désire d’un profond désir :
Car depuis sa venue en Arda, elle qui n’a pu, dans son chant, tenir ferme face à la Discordance se tient désormais face au monde, et témoigne de ses multiples blessures et besoins :
Le témoin devient acteur lorsqu’il s’agit de pleurer avec ceux qui pleurent (Rm 12, 15) ou pour ceux qui pleurent, afin de laver le corps « des souillures faites par Ungoliant » et l’âme de « toute l’amertume du monde et du Marrissement d’Arda » (QS, ch. 9, SCLI, p. 74 = S, p. 79).
La pitié de Nienna puise effectivement dans cet amour-agape qui « ne cherche pas son intérêt » mais qui, dans l’espoir de la guérison, pardonne sans retenir (1Co 13, 5.7) :
C’est à une telle école qu’Olórin s’est formé :
Devenu Gandalf en Terre-du-milieu
C’est donc aux pieds d’un maître en compassion que Frodo reçoit sa première leçon sur la pitié :
La Pitié devient la face opposé de la Convoitise. L’Anneau réduit son porteur au seul désir de la possession, alors que la Pitié n’est qu’abandon de soi. Ce commentaire de Gandalf donne une toute autre image de l’apparente faiblesse de Nienna au cours de la Grande Musique. Si la pitié face à la Discordance n’était pas advenue au cœur de Nienna, la submergeant de souffrances au point d’interrompre son chant, peut-être n’aurait-elle fait qu’ajouter blessure à la Blessure. « Retenir sa main » par pitié, ne pas s’enfermer dans toutes les bonnes raisons de poursuivre sa route (achever son chant pour Nienna, achever Gollum pour Bilbo) mais, face à l’horreur du Mal à l’œuvre, abandonner son droit ou ses désirs, et laisser place à une possible guérison :
La pitié n’a rien à voir non plus avec le bien-être personnel mais tout à voir avec la conversion du regard :
Un tel regard dépasse les premiers voiles de la réalité (la méchanceté de Gollum et la frayeur justifiée qu’elle fait naître dans le cœur de Frodo) pour accéder à une vérité cachée (Gollum est une créature brisée). La pitié conduit le cœur de la répulsion de la blessure à l’amour du blessé.
Enfin, de même que Nienna s’oppose à Mandos et inversement, la pitié n’a rien à voir avec la justice rétributive (et inversement) :
Ainsi, la Pitié, « Cœur de Nienna », est au cœur du « destin de plusieurs », c’est-à-dire de tous :
La Pitié devient chaîne de compassion qui unit les créatures de proche en proche : Nienna, Gandalf, Bilbo, Frodo, Sam, Gollum…
Qui brisera la chaîne (Sam) a le pouvoir de briser le monde — à moins que la providence ne veille…
« Nienna, sœur des Fëanturi, est au-dessus de Estë, et elle vit seule. Son domaine est la souffrance, elle pleure encore toutes les blessures que la Terre a reçue sous les coups de Melkor. Sa douleur était telle [So great was her sorrow], à mesure que la Musique se déroulait, que bien avant sa fin le chant de Nienna s’était changé en lamentation et sa voix endeuillée s’entremêla aux thèmes du monde avant même sa création. Mais pour elle-même [20] elle ne pleure pas, et ceux qui l’écoutent apprennent la pitié et l’espoir [learn pity, and endurance in hope]. »
(Valaquenta, SCLI, p. 20-21 = S, p. 28)
Mais en Nienna la Pitié l’emporte sur l’espoir, au contraire de Manwë pour qui la pitié est noyée dans un espoir supérieur, fondé sur une intuition plus grande des choses à venir :
« For it is said that even in the Music Nienna took little part, but listen intent to all that she heard. Therefore, she was rich in memory, and farsighted, perceiving how the themes should unfold in the Tale of Arda. But she had little mirth, and all her love was mingled with pity, grieving for the harms of the world and for the things that failed in fulfilment. So great was her ruth, it is said, that she could not endure to the end of the Music. Therefore she has not the hope of Manwë. He is more farseeing; but Pity is the heart of Nienna. »
(note de bas de page dans les Annales d’Aman, HoMe X, p. 68)
Nienna n’en attend pas moins une forme de guérison en Arda, elle l’espère, la désire d’un profond désir :
« ceux qui l’écoutent apprennent la pitié et l’espoir [learn pity, and endurance in hope]. »
(Valaquenta, SCLI, p. 20-21 = S, p. 28)
Car depuis sa venue en Arda, elle qui n’a pu, dans son chant, tenir ferme face à la Discordance se tient désormais face au monde, et témoigne de ses multiples blessures et besoins :
Ses demeures sont à l’ouest de l’Ouest, aux limites du Monde (…). Les fenêtres de sa demeure tournent le dos aux Muraille du Monde [look outward from the walls of the world] »
(Valaquenta, SCLI, p. 20-21 = S, p. 28)
Le témoin devient acteur lorsqu’il s’agit de pleurer avec ceux qui pleurent (Rm 12, 15) ou pour ceux qui pleurent, afin de laver le corps « des souillures faites par Ungoliant » et l’âme de « toute l’amertume du monde et du Marrissement d’Arda » (QS, ch. 9, SCLI, p. 74 = S, p. 79).
Si la pitié n’est pas la guérison (ainsi, les larmes de Nienna sont sans effets contre « les blessures mortelles » des arbres ; QS, ch. 11, SCLI, p. 95 = S, p. 99), elle participe de l’amour. Pour Tolkien, elle est une des manifestations de l’amour, la Faërie représentant
« l’amour et le respect de toute les choses, “animées” ou “inanimées”, un amour des choses en tant qu’“autres”, libre de toute volonté de posséder [qui] produit à la fois la pitié [ruth] et la joie [delight] »
(Commentaire de Smith, dans Smith, Flieger éd., p. 101).
La pitié de Nienna puise effectivement dans cet amour-agape qui « ne cherche pas son intérêt » mais qui, dans l’espoir de la guérison, pardonne sans retenir (1Co 13, 5.7) :
« Melkor (…) se prosterna devant Manwë et implora son pardon. Il fit vœu de rester la plus humbles des créatures de Valinor si on lui accordait d’aider les Valar (…) à guérir les nombreuses blessures qu’il avait portées au monde. Nienna plaida pour lui [And Nienna aided his prayer] (…). »
(QS, ch. 6, SCLI, p. 60 = S, p. 65)
C’est à une telle école qu’Olórin s’est formé :
« Le plus sage des Maiar fut Olórin. Lui aussi vivait à Lórien, mais il se rendit souvent dans les domaines de Nienna de qui il apprit la patience et la compassion [he learned pity and patience]. »
(Valaquenta, SCLI, p. 22 = S, p. 30)
Devenu Gandalf en Terre-du-milieu
« il fut l’ami de tous les enfants d’Ilúvatar, et prit en pitié leurs souffrances [took pity of their sorrows] ; et ceux qui l’écoutaient abandonnaient leur désespoir et leurs noires pensées. »
(Valaquenta, SCLI, p. 22 = S, p. 31)
C’est donc aux pieds d’un maître en compassion que Frodo reçoit sa première leçon sur la pitié :
– Quelle pitié que Bilbon n'ait pas poignardé cette ville créature quand il en avait l'occasion!
– Quelle pitié ? C’est la Pitié qui a retenu sa main. La Pitié et la Miséricorde : ne pas frapper sans nécessité. Et il en a été bien récompensé, Frodon. Soyez assuré que, s’il fut si peu atteint par le mal et s’il échappa en fin de compte, ce fut parce qu’il avait commencé sa possession de l’Anneau de cette façon. Avec Pitié.
=
« “What am I to do? What a pity that Bilbo did not stab that vile creature, when he had a chance!’
“Pity ? It was Pity that stayed his hand. Pity, and Mercy. not to strike without need. And he has been well rewarded, Frodo. Be sure that he took so little hurt from the evil, and escaped in the end, because he began his ownership of the Ring so. With Pity.” »
– Quelle pitié ? C’est la Pitié qui a retenu sa main. La Pitié et la Miséricorde : ne pas frapper sans nécessité. Et il en a été bien récompensé, Frodon. Soyez assuré que, s’il fut si peu atteint par le mal et s’il échappa en fin de compte, ce fut parce qu’il avait commencé sa possession de l’Anneau de cette façon. Avec Pitié.
=
« “What am I to do? What a pity that Bilbo did not stab that vile creature, when he had a chance!’
“Pity ? It was Pity that stayed his hand. Pity, and Mercy. not to strike without need. And he has been well rewarded, Frodo. Be sure that he took so little hurt from the evil, and escaped in the end, because he began his ownership of the Ring so. With Pity.” »
(SdA, I.2)
La Pitié devient la face opposé de la Convoitise. L’Anneau réduit son porteur au seul désir de la possession, alors que la Pitié n’est qu’abandon de soi. Ce commentaire de Gandalf donne une toute autre image de l’apparente faiblesse de Nienna au cours de la Grande Musique. Si la pitié face à la Discordance n’était pas advenue au cœur de Nienna, la submergeant de souffrances au point d’interrompre son chant, peut-être n’aurait-elle fait qu’ajouter blessure à la Blessure. « Retenir sa main » par pitié, ne pas s’enfermer dans toutes les bonnes raisons de poursuivre sa route (achever son chant pour Nienna, achever Gollum pour Bilbo) mais, face à l’horreur du Mal à l’œuvre, abandonner son droit ou ses désirs, et laisser place à une possible guérison :
« I have not much hope that Gollum can be cured before he dies, but there is a chance of it. »
(SdA, I.2)
La pitié n’a rien à voir non plus avec le bien-être personnel mais tout à voir avec la conversion du regard :
« “I am sorry,” said Frodo. “But I am frightened; and I do not feel any pity for Gollum.”
“You have not seen him,” Gandalf broke in. »
“You have not seen him,” Gandalf broke in. »
(SdA, I.2)
Un tel regard dépasse les premiers voiles de la réalité (la méchanceté de Gollum et la frayeur justifiée qu’elle fait naître dans le cœur de Frodo) pour accéder à une vérité cachée (Gollum est une créature brisée). La pitié conduit le cœur de la répulsion de la blessure à l’amour du blessé.
Enfin, de même que Nienna s’oppose à Mandos et inversement, la pitié n’a rien à voir avec la justice rétributive (et inversement) :
« “I can’t understand you. Do you mean to say that you, and the Elves, have let him live on after all those horrible deeds? Now at any rate he is as bad as an Orc, and just an enemy. He deserves death.”
“Deserves it! I daresay he does. Many that live deserve death. And some that die deserve life. Can you give it to them? Then do not be too eager to deal out death in judgement. For even the very wise cannot see all ends.”
“Deserves it! I daresay he does. Many that live deserve death. And some that die deserve life. Can you give it to them? Then do not be too eager to deal out death in judgement. For even the very wise cannot see all ends.”
(SdA, I.2)
Ainsi, la Pitié, « Cœur de Nienna », est au cœur du « destin de plusieurs », c’est-à-dire de tous :
« [Gollum] is bound up with the fate of the Ring. My heart tells me that he has some part to play yet, for good or ill, before the end; and when that comes, the pity of Bilbo may rule the fate of many – yours not least. »
(SdA, I.2)
La Pitié devient chaîne de compassion qui unit les créatures de proche en proche : Nienna, Gandalf, Bilbo, Frodo, Sam, Gollum…
Qui brisera la chaîne (Sam) a le pouvoir de briser le monde — à moins que la providence ne veille…
S.

