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La position de Númenor
#1
Je vous mets ici la section que j'ai ajoutée à mon article sur Númenor (sur mon site webHiswelókë), afin qu'elle puisse y être discutée si vous le souhaitez...


La thèse d'une Númenor platonicienne

La mythique Atlantide, à propos de laquelle on a tant glosé du Moyen-Age jusqu'à nos jours, est en fait une invention de Platon dans son Timée et son Critias (deux textes regroupés dans La République), un artifice littéraire pour opposer la civilisation policée d'Athènes à la puissance barbare d'un empire.

La description très détaillée qu'en donne Platon n'a que peu de points communs avec la géographie de Númenor, tout au plus quelques ressemblances éparses (l'Atlantide platonicienne n'a pas une forme d'étoile mais possède une montagne centrale, sacrée aux yeux de ses habitants, etc.), relevant pour la plupart plus probablement d'une coincidence que d'un réel emprunt par J.R.R. Tolkien. La culture et les coutumes des peuples de l'Atlantide rappellent la splendeur de la Crète minoenne et de l'Egypte ancienne, selon l'idéal que s'en faisaient les Grecs de l'époque classique. C'est davantage dans cette direction qu'il faudrait rechercher d'éventuels recoupements: le goût des Númenóréens pour les constructions monumentales et la forme des couronnes des rois du Gondor et de l'Arnor font directement écho à l'Egypte(3). Ce portrait, renforcé par l'existence d'une Vallé des Tombes (Noirinan) où étaient ensevelis les rois et les reines de Númenor, à mettre en miroir avec la Vallée des Rois egyptienne(4), se complète linguistiquement: toutes proportions gardées, la langue de Númenor (l'Adûnaic) s'apparente par sa structure tri-consonantique au type chamito-sémitique, évoquant ainsi le pourtour méditerranéen (arabe, hébreu, araméen, et dans une certaines mesure seulement l'egyptien)(5).

Avec les précautions qu'il se doit, il n'est donc pas inutile de confronter l'Atlantide de Platon aux écrits de J.R.R. Tolkien. Au demeurant, l'auteur lui-même s'y emploie, jouant avec les réferences linguistiques, les allusions et les démentis: sa Númenor, son Atalantie engloutie est l'Atlantis (ou une Atlantide) mais sans tout à fait l'être(6).

Platon situe son continent imaginaire au-delà du détroit de Gibraltar, qui n'existerait pas encore dans cette uchronie vieille de 9000 années. La Méditerranée s'ouvrait alors sur l'océan, faisant face à une île plus vaste que la Lybie et l'Asie Mineure réunies, et c'est la submersion cataclysmique de cette île qui aurait provoqué son actuel enfermement entre l'Afrique et l'Espagne(7). Tout cela, encore qu'une fois, n'est qu'un prétexte, un argument rhétorique pour décrire une civilisation tyrannique mais si puissante qu'il faudra toute la ruse et la persévérance de la petite Athènes pour s'y opposer, jusqu'à ce que les Dieux s'en lassent et effacent cette hérésie de la surface de la Terre.

Cependant J.R.R. Tolkien n'a eu de cesse de rappeler que son Monde Secondaire est un reflet, certes déformé, de notre propre univers tangible. Dans une de ses lettres il précise que l'embouchure du fleuve Anduin et la cité de Pelargir - soit dit en passant une ville fondée par les Númenóréens - se situaient environ à la latitude de l'ancienne Troie(8).

Une Númenor platonicienne devrait donc se trouver sensiblement à la même latitude, à hauteur de la grande baie de Belfalas, de ces côtes où les Númenoréens ont construit tant de ports... Voilà qui nous renvoie à nos études.


3. The Letters of J.R.R. Tolkien, George Allen & Unwin: 1981, lettre n°211, p. 281.

4. J.R.R. Tolkien, Unfinished Tales, George Allen & Unwin : 1980, p. 166.

5. Caractère qu'elle partage avec la langue des Nains (le Khuzdul ou "Khazadian"), J.R.R. Tolkien, Sauron Defeated, Harper Collins Publishers : 1992, p. 415 ("This structure is somewhat reminiscent of Semitic; and in this point Adunaic shows affinity with Khazadian rather than with [Elvish]"), à nuancer par les différences qu'observe ensuite l'auteur.

6. The Letters of J.R.R. Tolkien, op. cit., lettre n°257, p. 387. Dans une mesure moindre, lettres n°144 et n°151, pp. 175 et 186.

7. Platon, Critias 108 E et suivants; Timaeus 25 A.

8. The Letters of J.R.R. Tolkien, op. cit., lettre n°294, p. 376.

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