La différence d'attitude entre les Elfes et les Hommes à l'égard des anneaux doit s'expliquer par la différence entre les anneaux eux-mêmes.
Je t'invite à aller voir ce que les intervenants du forum en ont dit, dans les messages suivants : "les anneaux : les 7" ; "les Trois Anneaux des Elfes" ; "les 9 anneaux".
Toutefois, pour résumer, on peut déjà rappeler que les Trois Anneaux des Elfes, Narya, Nenya et Vilya, forgés par Celebrimbor, ne furent jamais touchés par Sauron. Le risque de corruption fut donc très amoindri. Les Trois ont été cachés dès que les Elfes se sont aperçu de la traîtrise de Sauron. Comme le rappelle Olosta, ils furent confiés à des sages.
De plus, les anneaux n'avaient pas tous les mêmes pouvoirs. Les Trois permettaient d'"échapper aux effets du temps et [de] reculer la fatigue du monde" (Silm., Pocket p. 375). Les Neuf apportaient la gloire et un prolongement indéfini de la vie (sans que le porteur se doute de quelle vie il s'agirait...). Les Sept attiraient les richesses. Ces trois types d'anneaux correspondaient donc aux différentes aspirations des trois races. Chaque race recherchait donc avant tout ce que pouvait lui offrir l'un des anneaux appropriés. On verrait mal pourquoi, par exemple, un Elfe voudrait posséder l'un des Neuf, censés allonger la vie, puisque les Elfes sont "immortels".
Reste la question plus délicate de la résistance à l'Anneau Unique. Un Elfe était-il plus apte à résister à la tentation qu'un Humain ou qu'un Nain ? L'Unique représentait le Pouvoir. On l'a vu, chaque race possède ses désirs de pouvoir particulier : la tentation de rassembler tous les pouvoirs risque donc de toucher tout le monde.
Mais si l'on regarde qui a eu l'occasion soit de porter l'Anneau, soit de l'approcher, cela restreint les cas de figure. Ceux qui ont, à un moment ou un autre, passé l'Unique sont les suivants :
- Sauron
- Isildur
- Sméagol-Gollum
- Bilbo
- Frodo
- Tom Bombadil
- Sam
A part Tom Bombadil (mais on ne va pas revenir sur son cas), tous connurent la tentation, à divers degrés. Mais cela ne permet pas de comparer, puisqu'il n'y a aucun Elfe à avoir eu l'Anneau en sa possession.
Par contre, on connaît des Elfes, et non des moindres, qui ont été soumis à la tentation en approchant l'Anneau. Galadriel en fait l'épreuve lorsque Frodo lui propose de prendre l'Unique (SdA, II, 7 ; Pocket, vol. 1, pp. 483-485). C'est la sagesse, issue de l'expérience, qui lui permet de résister. Elle dit avoir longuement désiré posséder l'Anneau. Tolkien, dans le brouillon de la lettre à Mrs. Eileen Elgar de septembre 1963, revient sur ce point (Letters, n° 246, p. 332) : Galadriel, tout comme Elrond qui a dû être également tenté, réussit à vaincre par ses méditations antérieures sur les effets irrémédiablement néfastes de l'Anneau et par sa résolution. Prendre l'Anneau, ce ne serait pas vaincre Sauron mais reviendrait à le remplacer. L'Anneau resterait vainqueur.
Tolkien ajoute même, à la fin de cette lettre (pp. 332-333), que si Gandalf avait pris l'Anneau, il aurait été pire que Sauron, car il aurait imposé sa propre vision des choses. Il aurait contraint chacun à agir droitement. Paradoxalement, imposer la droiture à autrui est pire que lui faire du mal, car on le prive alors de sa liberté. Si Gandalf était devenu le Seigneur de l'Anneau, la distinction entre le bien et le mal aurait été ruinée : chacun aurait été contraint à obéir au bien. "Gandalf aurait rendu le bien détestable et semblable au mal" (p. 333), car il aurait supprimé la liberté morale de choisir entre les deux. Ainsi, l'avantage, pour ainsi dire, de Sauron comme Seigneur de l'Anneau, c'est que ses adversaires ont encore la liberté de choisir le bien contre lui.
Galadriel est sortie grandie de cette épreuve, car elle a dépassé son propre orgueil. Elle avait en effet quitté Valinor avec les Noldor, au cours du Premier Age, pour posséder son propre royaume sur la Terre du Milieu (Silm., ch. 9 ; Pocket p. 104). Elle n'avait pas prêté le serment Fëanor et de ses fils, mais elle avait encouru quand même le bannissement des Valar pour les avoir suivi. Tolkien, dans le brouillon de sa lettre d'août 1967 à un certain Mr Rang (Letters, n° 297), précise dans une note qu'elle a été pardonnée (et a pu revenir en Valinor) pour sa lutte contre Sauron, mais surtout parce qu'elle a résisté à la tentation de devenir la maîtresse de la Terre du Milieu (p. 386, note ++).
Cependant, cette résistance ne provient pas de sa nature d'Elfe. Je ne pense pas d'ailleurs qu'elle provienne de la nature de quelque race que ce soit. Ainsi, Gandalf a su résister également à la tentation (SdA I, 2 ; Pocket, vol. 1, p. 91), alors que Saruman a succombé au désir de le posséder. Aragorn a triomphé lui aussi de l'épreuve (SdA I, 10 ; Pocket, vol. 1, p. 233), tandis que Boromir s'est perdu. Les Istari comme les Humains ont connu la tentation : ce sont les personnes, et non les races, qui ont résisté ou chuté.
A chaque fois, les êtres à avoir résisté sont des sages, d'une longue expérience dans la lutte contre le mal. Saruman semblerait constituer une objection : il est même dit qu'il était le plus savant dans l'étude de l'Anneau. Or, il faut faire une différence entre savant (ou érudit) et sage. Le savant possède, par définition, un grand savoir ; mais rien n'indique comment il se servira de ce savoir. Le sage s'efforce d'accorder ses connaissances à la droiture de ses actions. En fait, est sage celui qui connaît la vraie place des choses et qui la respecte. Gandalf, Aragorn et Galadriel semblèrent grandir sous l'effet de la tentation. Mais, à chaque fois, au terme de leur lutte intérieure, ils reprennent leur aspect habituel : ils ont fait preuve d'humilité en acceptant la place qui leur était échue.
La tentation et la résistance sont proportionnelles à la nature des races. Plus un être est fort, plus grande sera la tentation, et plus importante devra être la résistance. C'est la sagesse qui fait la différence. On la retrouve dans les différentes races.

