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Dryades
#25
Sans remettre en question l’hypothèse formulée par Fangorn le 05/01/2003 (et complétée le 07/01/2003)*, je souhaiterai en avancer une autre que mes interrogations sur le personnage d’Éowyn m’amènent à vous soumettre aujourd’hui. Ces questionnements m’ont en effet conduit à m’interroger sur les différentes descriptions de sa chevelure pour tenter de mieux cerner la construction progressive de l’identité complexe de ce personnage.

Dénouée ou nattée, peignée ou dépeignée, ce n’est pas moins de quatre images de sa coupe de cheveux (sur cinq occurrences pour « cheveux » associées à Éowyn) qui nous sont données à lire dans le SdA. À deux reprises, elle est ainsi décrite les cheveux épars et flottants, autrement dit « échevelés » selon la définition du Littré en ligne.

Dans le Livre V, chapitre vi, lors de la bataille des Champs du Pelennor, elle révèle son identité aux yeux de tous en retirant son heaume, « ses brillants cheveux, relâchés de leur lien, luisaient comme de l'or pâle sur ses épaules. Ses yeux d’un gris de mer étaient durs et féroces, et pourtant les larmes coulaient sur ses joues. Elle avait une épée à la main, et elle levait un bouclier […] ». Tout à la fois « si belle [et] si désespérée », elle fait à cet instant face à « l’Ombre du désespoir », le Roi-Sorcier d’Angmar. Cette image d’une Éowyn en armes et nue tête n’est pas sans évoquer un vers de l’ubi sunt récité par Aragorn à Meduseld, poème « chargé de la tristesse des Hommes Mortels », dans le Livre II, chapitre v : « Où sont le heaume et le haubert, et les brillants cheveux flottants ? »

Dans le Livre VI, chapitre v, lors de sa convalescence dans les Maisons de guérison, Éowyn se tient à côté de Faramir sur les murs de Minas Tirith quand « un grand vent s'éleva et souffla, et leurs cheveux, noir de jais et blond d'or, flottèrent mêlés dans l'air ». Sa beauté n’est pas sans émouvoir le frère de Boromir qui lui avouait peu de temps avant : « Il est dans les vallées de nos montagnes des fleurs jolies et colorées, et des jeunes filles plus jolies encore ; mais je n’ai vu ici jusqu’ici nulle fleur en Gondor ni dame aussi ravissante, et aussi triste ». Peu de temps après, Faramir lui déclare ouvertement son amour et, alors, « le cœur d’Éowyn changea, ou bien enfin comprit-elle ». Elle lui répond ainsi : « Je ne serai plus une vierge guerrière, je ne le disputerai plus aux grands Cavaliers, et je ne trouverai plus la joie dans les seuls chants de massacres. Je serai guérisseuse, et j’aimerai tout ce qui pousse et n’est pas stérile ». Ce à quoi Faramir lui rétorque : « J’épouserai […] la Dame Blanche de Rohan, si telle est sa volonté. Et si elle le veut, alors traversons le Fleuve pour demeurer, en des jours plus heureux, dans la belle Ithilien, où nous ferons un jardin. Toutes choses pousseront là avec joie, si la Dame Blanche y vient ».

Faramir n’est pas le premier à comparer Éowyn à une fleur. Ainsi, dans le Livre V, chapitre viii, Aragorn, qui perçoit sa tristesse, la compare à un lys, fleur blanche « droite et fière », la trouvant même dans le Livre III, chapitre vi, aussi froide qu’un « pâle matin de printemps qui n’a pas encore atteint la maturité de femme ». À l’image d’une fleur, Éowyn est belle et pure, mais aussi fragile et éphémère. Beauté et tristesse apparaissent ainsi comme deux motifs récurrents dans la description de ce personnage. Dans le Livre VI, chapitre v, les mots « loveliness » et « grief » sont d'ailleurs utilisés à deux reprises (sur un total de huit occurrences pour « loveliness » dans le SdA) par Faramir pour décrire Éowyn :

- He [Faramir] looked at her [Éowyn], and being a man whom pity deeply stirred, it seemed to him that her loveliness amid her grief would pierce his heart (« Il la regarda, et, profondément sensible à la pitié, il lui sembla que sa beauté au milieu de son chagrin allait lui percer le cœur »).
- The mantle was wrought for his mother, Finduilas of Amroth, who died untimely, and was to him but a memory of loveliness in far days and of his first grief; and her robe seemed to him raiment fitting for the beauty and sadness of Éowyn (« La mante avait été faite pour sa mère, Finduilas d'Amroth, qui, morte prématurément, ne représentait pour lui qu'un souvenir de beauté dans un temps lointain et son premier chagrin ; et ce vêtement lui paraissait convenir a la beauté et a la tristesse d'Éowyn »).

États physique et mental apparaissent donc étroitement imbriqués dans la description du personnage d’Éowyn. De fait, la deuxième et dernière entrée pour « dishevelled » dans le SdA est également associée à la tristesse, dans le Livre 1, chapitre III : Bag End seemed sad and gloomy and dishevelled (« Cul-de-Sac paraissait triste, morne et désordonné »). Le désordre y apparaît aussi bien matériel que moral.

Peut-on alors associer Éowyn à cette image de jardin abandonné qu’est devenu l’Ithilien, perçu comme « une belle dryade échevelée » (a dishevelled dryad loveliness) ? Outre son association avec le terme « loveliness » et ses liens indirects (mais néanmoins prégnants) avec le mot « dishevelled », en quoi ce personnage qui doit tant à la figure nord-germanique de la valkyrie peut-il être associé à une dryade, figure issue de la mythologie classique gréco-latine ? Rappelons déjà ce qui a été évoquée précédemment. Citant le dictionnaire de Pierre Commelin, Mythologie grecque et romaine (1983), Eurydice rappelait (le 08/01/2003) que « [les dryades] possèdent une abondante chevelure qui flotte sur leurs épaules au gré du vent », tandis que Cédric évoquait (le 03/04/2000) leur rôle de protectrice des forêts.

Au-delà de ces rapprochements, l’article de Miryam Librán-Moreno intitulé « Greek and Latin Amatory Motifs in Éowyn’s Portrayal », publié dans Tolkien Studies, vol. IV (2007) s’avère utile pour mon propos. Elle y dégage en effet quatre topoi érotiques de la mythologie classique, popularisés au Moyen Âge et à la Renaissance, et que Tolkien aurait associé à la description du personnage d’Éowyn : i/ l’être aimé perçu comme une fleur, ii/ l’amour doux-amer, iii/ la fille intransigeante et iv/ l’hiver de l’amour, associé au printemps, la saison de l’amour. Tolkien aurait ainsi souligné les différentes étapes de la « carrière » d’Éowyn, qui de vierge froide devient une épouse aimante. Grâce à la « chaleur » de l’amour de Faramir, la « fleur blanche et glacée » aurait en effet fondue comme neige au soleil pour laisser éclore un amour pleinement adulte. Ce motif pastoral que l’on retrouve notamment dans les Bucoliques de Virgile est à l’origine lié au pouvoir végétal des divinités Aphrodite et Vénus, les déesses de l’amour et de la germination dans les panthéons grec et romain.

Lorsque je lis la phrase du Livre IV, chapitre iv : « Ithilien, le jardin du Gondor, maintenant désolé, conservait encore une beauté de dryade échevelée », je ne peux donc m’empêcher d’y entendre un lointain écho du devenir d’Éowyn après la Guerre de l’Anneau - et que pourrait souligner son nom de « Dame Blanche d’Ithilien ». Elle devient en effet un agent de la fertilité, de la croissance et du bien-être, autrement dit du renouveau de l’Ithilien. En prenant soin des plantes et de la pousse des fleurs en compagnie de l'être aimé, à la fois mari et amant, elle atteint ainsi à la plénitude de la femme en tant que mère et épouse - soit l’une des trois figures de la Femme Primordiale…

Eric.


* Que ce soient l’hypothèse d’une association entre « dryade échevelée » et Ent-femme ou celle que je m’apprête à vous proposer, il me semble qu’il s’agit fondamentalement dans les deux cas de discuter de la figure (centrale) de la Femme dans Le Seigneur des Anneaux, parfois décrié (à tort) pour son manque de personnages féminins « consistants ». Cette perspective se situe toutefois au-delà du sujet de ce fuseau mais demeure néanmoins le fil conducteur de mon développement ci-dessus.

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