A) Pour Telperion :
- Le texte du Silmarillion ne dit pas explicitement que Melkor a enseigné aux Noldor l'art des Blasons (ch. 7 ; Pocket, p. 85). Il leur a appris à faire des armes. Il se peut donc que les emblèmes aient existé auparavant ; c'est le fait de les exposer sur des boucliers qui dépend directement de l'incitation de Melkor.
- Autre chose : tu dis que la peinture est "une manière de s'approprier une durée et ainsi d'atteindre une certaine forme d'intemporalité", et tu en conclus que les Elfes, qui vivent aussi longtemps qu'existera Arda, la délaissent pour cette raison. Il me semble que cela ne va pas de soi. 1/ Le fait que les Elfes n'aient pas la même existence que les Humains (donc qu'ils n'aient pas la même perception de la durée ou de la temporalité) ne signifie pas nécessairement qu'ils accèdent à l'intemporalité. Si la durée n'est pas la même, elle ne disparaît pas pour autant (ce que l'on retrouve chez les Ents). 2/ D'autre part, je ne suis pas certain que la peinture soit un art intemporel. C'est un art de l'espace, certes, (et non un art du temps, comme la musique par exemple) mais il ne s'excepte pas de toute temporalité. La peinture a tout d'abord une dimension historique. En outre, son appréhension est elle-même temporelle : l'œil ne saisit pas tout immédiatement, et c'est le rôle de la composition du tableau que d'organiser ce "cheminement" du regard.
B) Plus généralement, au sujet du statut de la peinture :
- Je ne pense pas que la peinture soit un procédé imparfait de représentation. Il ne faut pas réduire la peinture à une (simple) imitation de la nature. Ce n'est pas un art descriptif, mais créatif. Le peintre ne prend pas une "photographie", pour ainsi dire, de ce qu'il voit. La composition du tableau, sa tonalité ou encore son style manifestent cette créativité de l'artiste. Je ne crois pas que les Eldar se soient contenté de reproduire ce qu'ils voyaient.
On retrouve cela avec les chants. Ils expriment une réalité, mais ils ne la décrivent pas simplement. Ce sont des formes artistiques tout aussi créatrices que la peinture.
Enfin, l'idée que les Eldar délaisseraient la peinture à cause de la présence de la beauté des Dieux qu'ils contemplent est discutable. Une peintre, dans le Monde primaire (selon l'appellation de Tolkien), peut voir une très belle femme et la peindre. La valeur artistique de son tableau ne tiendra pas dans l'exactitude de la desciption de l'original, mais dans l'originalité de l'artiste qui aurait représenté cette femme de telle ou telle façon.
- L'art est un terme ambigu, qui s'applique soit à l'artiste, soit à l'artisan. L'orfèvrerie ne fait pas partie des beaux-arts traditionnels, mais de l'artisanat. Je ne suis pas sûr, par conséquent, que Fëanor soit un artiste. C'est un artisan exceptionnel, qui a réalisé des ouvrages extrêmement beaux. Mais ce ne sont pas des œuvres d'art, si l'on accorde que l'art ne recherche que la création esthétique. Les Silmarils ne sont pas une véritable création, mais des ouvrages de conservation. Fëanor n'a pas créé la Lumière dans les Silmarils : il s'est "contenté" de la prélever. A la différence des œuvres d'art qui créent leur réalité idéale (un monde secondaire, comme dit Tolkien), les Silmarils sont des échantillons, des parties de la Lumière réelle.
C) Pour Cédric :
- Enfin, au sujet d'une connaissance scientifique chez les Elfes, on peut rappeler que Tolkien a hésité en permanence sur la cosmologie à adopter. Il en est venu à dire que la description mythologique (un Monde plat ; Soleil et Lune issus des Arbres, etc.) était une interprétation des Humains dans leurs propres concepts imagés. En fait, Tolkien est confronté à la difficulté suivante : si les Elfes ont longtemps conversé avec les Valar, ils ne peuvent se tromper sur la forme du monde. Ils sont censés avoir une connaissance "scientifique" du monde.
Sébastien

