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Happy End
#40
Pour moi, la fin du SDA, c’est d'abord les notes d'espoir, promesses de continuation du monde (rendue possible par la destruction finale de l'Anneau), et de sa reconstruction dans un esprit de bien.
L'avenir, je le vois surtout dans les mains des couples Aragorn/Arwen, Faramir/Eowyn, Sam/Rosie. Dépositaires, chacun à leur manière, de la sagesse des Elfes et de Gandalf. Pour moi, tout ne se perd donc pas avec leur départ. Les graines de leur histoire, de leur sagesse ou encore , par exemple, de l'amour de la beauté et de la nature, sont appelées à grandir ou se perpétuer à travers ces couples (Sam replante les arbres de son pays et à une bien grande descendance - , "j'aimerai tout ce qui pousse et n'est pas stérile" (Livre VI chap. V), dit Eowyn.).
Le monde est à construire et les graines ont été semées pour donner aux hommes la chance que ça se passe bien. A eux (à nous) la liberté de s’en servir pour qu’il en soit ainsi.


Mais, il faut bien dire aussi que la Terre du Milieu se vide de tout son "merveilleux". C'est clair à la fin du SDA avec le départ de Gandalf et consorts, mais aussi tout au long du récit. Depuis le début du SDA, on sait que les Elfes s'en vont, que leur temps s'achève. De nombreux éléments littéraires sont là pour l'évoquer, soit littéralement soit par des métaphores. (Dans le fond pourquoi les Elfes s'en vont-il vraiment ? La lassitude de la vie et la nécessité laisser la place aux humains ? Mais alors pourquoi tous dans un même mouvement, pourquoi ne peuvent-ils vivre côte à côte ?… Parce que c'est le destin qui leur est assigné, sans doute… Décidément il faudrait bien revenir un jour ou l'autre sur cette question du destin…).
Même plus : toute l'histoire du Silmarillion baigne aussi dans ce climat de mélancolie, où il semble que les acteurs vivent avec la nostalgie du temps qui précède ou alors du Paradis perdu, celui des Origines du Monde, de la Grande Musique, le temps de l'innocence, de la naissance, de la Création. Lorsque ce n'est pas évoqué clairement, c'est à tout le moins le style de Tolkien qui plonge le lecteur dans ce sentiment mélancolique.
La fin des aventures dramatiques, mais aussi exaltantes, (aussi, dans une certaine mesure dans le Hobbit), la dissolution de la Communauté dans le SDA, où chacun part mener ses tâches de son côté, la fin présentée comme définitive de cette fraternité pourtant improbable, née de la nécessité, laisse bien, pour moi, un petit goût triste.


Triste aussi lorsque l'on évoque la séparation de Sam et Frodo (même si c'est peut-être une étape obligée dans la vie de Sam).
En fait, franchement triste lorsque l'on se penche plus particulièrement sur l'avenir ou plutôt le non-avenir dans le monde concret, qui est réservé à Frodo Je ne vais pas revenir sur tout ce que j'ai déjà eu l'occasion d'exprimer sur le fuseau "Plaidoyer pour Frodo", mais je ne peux m'empêcher de trouver particulièrement injuste le sort de celui qui aura au sens plein du terme, tout donné de lui-même pour sauver la Terre du Milieu. Son départ est présenté beaucoup plus comme une quasi "dissolution" que comme une récompense et le début d'une seconde vie pleine de félicité. (Il en est un peu de même pour les Elfes. Mais si on peut considérer qu'ils retournent vers leur pays d'origine tant désiré, Frodo, lui, c'est la Comté qu'il aimait profondément. Pour moi, il ne part pas vers une terre promise à laquelle il aspire, mais s'en va parce qu'il n'a plus de place chez lui. Je trouve çà fort triste.)


Pour tout dire, plus j'y pense et plus je trouve que, vu du seul côté de Frodo, le SDA a des accents carrément désespérants.
Il est bien l'élément clef qui sauve en définitive la Terre du Milieu, mais que lui reste-t-il personnellement de cet exploit. Malgré son incommensurable courage, son abnégation, le sacrifice jusqu'au plus profond de lui-même, il ne parvient pas à jeter l'Anneau, il est vaincu par lui. La tâche était impossible, personne ne peut lui en vouloir, mais lui, il doit porter le terrible sentiment de cet échec personnel, il est irrémédiablement souillé. Il réussit dans sa mission en tant "qu'instrument" dans un destin (décidément le thème ne me quitte pas !) plus vaste, plus général qui est celui de la Terre du Milieu, mais il échoue complètement sur un plan personnel.
D’une manière générale, c'est comme si, en quelque sorte, Tolkien nous disait que le don de soi, même le plus total, ne sert à rien, ne parvient pas à assurer le salut, s'il n'y a pas un 'miracle', d'aucuns diront, une intervention Providentielle, Divine. Sans intervention divine, qui n'est d'ailleurs ni automatique, ni prévisible, les meilleures intentions, les meilleures actions, les sacrifices les plus grands, sont voués à l'échec.

La "victoire" finale est permise par la compassion dont Frodo fait preuve à l'égard de Gollum, allez-vous m'objecter (ainsi que le dit d'ailleurs Tolkien dans ses Lettres).
C'est vrai, mais là aussi, si cette compassion est un élément clef dans l'épilogue, vu du seul point de vue de Frodo, c'est encore un échec, car cette compassion ne lui a pas permis de sauver Gollum lui-même, qui après avoir paru se tourner petit à petit vers plus de bien, retombe en définitive dans le mal. (Gollum aurait été interdit de rédemption ? prédestiné à rester damné ? Que ce serait-il en fin de compte passé si Gollum avait choisi la voie du bien ? Encore la question du destin…)
C'est ce qui arrive encore beaucoup plus clairement lorsque, à la fin du récit, Frodo laisse aussi leur chance à Saroumane et à Grima. Résultat de son incroyable attitude de compassion à l'égard de celui qui a détruit son pays : un nouvel échec. L’un et l’autre sont tués. Frodo ne parvient pas à éviter le bain de sang dans son propre pays. La sagesse qu’il a acquise durant sa Quête, le message de paix, de compassion, y compris envers les êtres qui semblent les plus abjects, dont il est désormais Porteur, ne recueillent qu’incompréhension et indifférence.
Le départ de Frodo, je le ressens aussi un peu comme si Tolkien nous disait amèrement que ceux qui clament la paix, la compassion et la tolérance n’ont pas leur place dans le monde réel.
A mes yeux, la façon très « réaliste » dont le récit a été volontairement conçu, rend ces messages particulièrement transposables au monde dans lequel nous vivons, et donc particulièrement désespérants.

(Ca me fait penser que cette idée est déjà présente, dans une certaine mesure, dans « the Hobbit . Bilbo renonce à garder l’Arkenstone qu’il a dérobée à Smaug et qui est pourtant un joyau inestimable. Il le donne au Roi des Elfes en vue d’éviter la guerre avec les Nains. Son entreprise altruiste et courageuse se solde aussi par un échec. Il en récolte la malédiction de Thorin et ne doit la vie qu’à l’intervention de Gandalf. Et la guerre survient bien avec son lot de massacres)


Forts accents désespérants,
tristesse face aux séparations, au caractère éphémère de l’histoire du monde et de chacun, à l’injustice,
mélancolie face à la perte du « merveilleux », du temps de l’innocence, de la nature préservée,
puis quelques promesses, quelques lueurs, quelques tâches de couleur, mais bien éphémères aussi, dans un monde décidément très sombre lors des moments de crise ou "entre gris clair et gris foncé", dans le quotidien.
C’est ce mélange de sentiments dont je ne peux me départir, à chaque fois que je relis l’épilogue du SDA.

Ylem.

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