Je reviens sur ce que Eruvike n'a pas eu le temps de développer (à cause d'une connexion limitée ;-), à savoir le concept de subcréation (ou sous-création).
Dans son essai « Sur les contes de fées » (publié et traduit en français dans le volume intitulé _Faërie_), Tolkien définit son rôle de subcréateur. Le préfixe « sub- » n'est pas à prendre en un sens péjoratif. Il signifie que tout homme, au sein de la Création, possède la capacité d'imiter son Créateur. La Création authentique reste donc l'apanage de Dieu, mais, grâce au langage (et à la faculté d'abstraction qu'il offre), l'homme peut façonner et inventer de nouvelles œuvres dans ce cadre.
D'une certaine façon, Tolkien répond lui-même à ta suggestion, notamment dans la lettre n° 153 de septembre 1954 à Peter Hastings (passage du brouillon, p. 188, que je traduis) :
"(...) la libération "à l'égard des voies que l'on sait avoir été employées par le créateur" est la fonction fondamentale de la "subcréation", un hommage à l'infinité de Sa variété potentielle, l'un des modes par lesquels elle se manifeste véritablement (...)".
La subcréation consiste donc à contribuer au développement de la richesse implicite de notre monde créé (que Tolkien appelle le monde primaire). Chaque homme a la liberté de subcréer un monde secondaire, qui était contenu potentiellement dans la Création. L'œuvre de Tolkien, d'après lui, est un hommage (une « action de grâce », pour le dire en termes chrétiens) envers Dieu.
C'est ce qu'il disait déjà dans l'Epilogue de l'essai « Sur les contes de fées » : "Sans doute tout écrivain qui fabrique un monde secondaire, une fantaisie, tout sous-créateur, souhaite-t-il dans une certaine mesure être un véritable créateur ou espère-t-il tirer sa matière de la réalité : il espère que la qualité particulière de ce monde secondaire (sinon tous ses détails) sont dérivés de la Réalité ou y débouchent" (Faërie, tr. fr. de F. Ledoux, Pocket, p. 201). C'est une façon de participer à la richesse de la Création.
Mais Tolkien ne tient pas le rôle d'Eru Ilúvatar. Il attribue une réalité à ce monde secondaire et s'en fait l'intermédiaire, de la même façon qu'il considérait l'Histoire chrétienne comme un mythe, qui aurait comme privilège d'être vrai. Je cite à nouveau l'Epilogue : "Mais cette histoire [i.e. l'Histoire chrétienne] est suprême ; et elle est vraie. (...) Dieu est le Seigneur des anges et des hommes - et des elfes. Légende et Histoire se sont rencontrées et ont fusionné" (ibid., p. 203). Il ajoute que les mythes (inventés par les hommes) n'entrent pas en contradiction avec ce Mythe, mais qu'au contraire ce dernier les "consacre". Cela signifie que les mythes recèlent une part de vérité, ils en sont un échantillon, un fragment.
Il s'agit donc de concevoir le rôle de l'écrivain par analogie avec celui de Dieu. Le propre de l'analogie, c'est de rendre proportionnelles des choses qui n'ont pas de rapport en tant que telles. Comme le rappelle Tolkien (ibid., p. 202), l'homme se caractérise par sa finitude, tandis que Dieu est infini. On ne peut donc pas comparer leurs actions sur un même plan. Il faut renoncer à la similitude (c'est-à-dire l'égalité) et passer à l'analogie. De même que Dieu est le Créateur du monde primaire, l'homme a un pouvoir de subcréation de mondes secondaires. Ils ne sont pas identiques ; bien au contraire, les mondes secondaires s'inscrivent dans le monde primaire.
S'il fallait voir dans l'un des personnages du Légendaire l'analogue de Tolkien, ce serait peut-être Aulë. Le Vala présente la bonne attitude du subcréateur : il désire imiter son Créateur en subcréant. C'est ce qu'Aulë passe son temps à faire (il est forgeron, c'est-à-dire qu'il produit, confectionne, réalise des ouvrages). Il sera même appelé "the Maker" par les Nains (Quenta Silmarillion, ch. 2). Or, lorsqu'il est découvert par Ilúvatar qui déboule pour l'engueuler ;-), il prend conscience que son désir est allé trop loin et fait preuve d'humilité en les offrant à Eru. Le subcréateur doit garder à l'esprit que, si son désir est d'imiter son père, il n'en a ni le pouvoir ni l'autorité (cf. Quenta Silmarillion, ch. 2 ; Pocket, p. 50). Il ne doit pas prétendre que ces œuvres lui appartiennent.
A cette attitude (comme le met en relief Verlyn Flieger, dans le chapitre V « Light into darkness » de son ouvrage intitulé _Splintered Light_, pp. 89-107) s'oppose le désir de possession, qui mène à chute (c'est le cas, entre autres, de Melkor et de Fëanor). Verlyn Flieger va même jusqu'à dire que ce désir de possession est un péché capital dans l'œuvre de Tolkien, et que le seul commandement divin (adressé à Aulë, qui a conçu les Nains) consiste à limiter l'amour porté aux choses que l'on a faites.
Comme Aulë, et à l'inverse de Melkor, Tolkien ne prétend pas être le « Dieu » d'Arda et reconnaît qu'il (ne) s'agit (que) de subcréation.
Toutefois, V. Flieger ne maintient pas jusqu'au bout que c'est à Aulë que Tolkien ressemble le plus. Elle conclut, à juste titre, en rappelant que "pour Tolkien, Eru n'est pas un personnage, ni donc une part de lui-même" (p. 157). Le personnage auquel Tolkien "s'est le plus explicitement identifié n'est pas un subcréateur (...) mais un amoureux" (ibid.) : il s'agit de Beren (cf. sa tombe). Celui-ci désirait la lumière du Silmaril, non pas pour la posséder mais pour obtenir la main de Lúthien. De même, Tolkien ne désirait pas avant tout être un écrivain ; son œuvre, en définitive, n'est qu'un moyen de parler de la lumière de l'amour et de l'espoir.
Il faudrait bien plus que cette rapide paraphrase que je viens de faire en quelques lignes pour travailler la question. L'ouvrage de Flieger, notamment, est développé par ailleurs ;-) De plus, le statut de l'écrivain comme subcréateur réclame de longues analyses.
Bref, si Tolkien transparaît dans plusieurs de ses personnages (comme il l'a plusieurs fois reconnu), il ne faut pas les identifier pour autant.
Sébastien

