Toutefois, entendons-nous bien, il n'est pas question ici de réécrire le Seigneur des Anneaux ni toute autre œuvre que ce soit. Il va de soi que s'interroger sur le texte ne le fera pas changer. Ce n'est donc pas le but.
Les niveaux de lecture d'un texte sont multiples ; par conséquent, les statuts des questions également.
On pourrait s'en tenir à de simples questions informatives (exemple : si je n'ai pas lu tel ou tel texte, je demande de quoi il parle). Si l'on s'en contentait, le forum tournerait rapidement en rond : la réponse serait sempiternellement la même : "va voir tel texte, c'est écrit dedans". Certes, cela a son utilité (celui qui répond se rafraîchit la mémoire, voire clarifie ses idées ou même lit attentivement le texte qu'il n'avait auparavant que survolé, tandis que celui qui a posé la question obtient des pistes pour ses lectures) ; mais on peut aller plus loin. Heureusement, la répétition n'a pas le monopole de la pertinence.
L'un des grands intérêts du Légendaire est de présenter des textes riches de sens. Ils soulèvent donc des interrogations extrêmement variées (en fonction du domaine, du degré de précision ou encore de pertinence). Mais je ne crois pas que beaucoup soient insignifiantes. En parcourant ce forum, tu as dû te rendre compte de cette variété (que ce soit dans les questions ou les réponses).
Le travail d'interprétation en fait partie. Dès que l'on sort de la pure et simple répétition du texte, une part d'interprétation entre en compte. Celle-ci varie elle aussi à divers degrés (ma question sur les raisons de l'étendue de la vie de la Bouche de Sauron porte sur un domaine où l'interprétation sera plus importante que si l'on s'interroge sur les noms des mages bleus).
Tolkien était le premier à interpréter son œuvre, voire reste dans l'indécision (alors qu'il lui aurait été apparemment si simple de décider immédiatement). Sans prétendre au même niveau, nous pouvons donc, à notre tour, nous livrer à cet exercice. Il ne faut donc pas tout lire sur un pied d'égalité, mais varier les niveaux de lecture.
Pour le dire sommairement, on peut voir dans les questions sur l'œuvre de Tolkien différents types d'interprétation :
- La conjecture : lorsque, dans un texte, un élément n'est pas totalement explicite, on peut émettre des conjectures pour savoir ce qu'il pourrait en être. Il ne s'agit pas de dire que c'est dans le texte, ni même que c'est certain ; on s'en tient à imaginer comment cela pourrait être. C'était le cas de ma question sur la Bouche de Sauron : on ignore pourquoi il vit depuis si longtemps, et on cherche à savoir quelles pourraient en être les raisons. Quelles que soient les réponses, elles (n') auront (que) le statut de conjecture, tant que l'on n'aura pas trouvé un texte y répondant explicitement. La seule condition, c'est qu'elles n'entrent pas en contradiction avec les textes. On ne cherche donc pas LA réponse de Tolkien (qui, le plus souvent, n'existe pas), mais ce qui serait plausible. Au pire, on peut considérer ça comme un jeu de l'esprit et de l'imagination. Personne n'est obligé de s'y livrer, mais je ne pense pas qu'il soit pertinent de le compter pour rien ;-)
- Le rapprochement textuel : lorsqu'on constate que deux textes sont assez proches, on peut se livrer à des études pour en dégager les critères communs et les différences. Là encore, Tolkien ne l'a pas fait (on quitte la simple répétition). Ces rapprochements peuvent éclairer différemment la lecture des textes.
- L'interrogation sur les sources : Tolkien, comme n'importe qui (et même, de façon bien plus importante que la plupart), possède une culture susceptible d'influencer son travail de (sous-) créateur. Il n'est pas interdit de chercher les similitudes entre son œuvre et d'autres textes (même si Tolkien n'était pas vraiment favorable à ce que l'on y voit une filiation directe). Même si Tolkien a reconnu à plusieurs reprises avoir emprunté certains éléments à des sources extérieures à son œuvre (tout en soulignant néanmoins à chaque fois que ces éléments avaient acquis leur propre originalité au sein du Légendaire), il n'a que très rarement fait le travail complet d'explicitation. Si donc quelqu'un voit dans un personnage, un lieu, un événement ou que sais-je encore une réminiscence d'un texte étranger au Légendaire, il ne peut se contenter de le dire rapidement. Il devra montrer, textes à l'appui, les similitudes et l'influence de l'un sur l'autre. Cela demande une part d'interprétation (dans le choix des textes, etc.)
- L'hypothèse d'analyse : il s'agit, à mon sens, du travail le plus important (quantitativement et qualitativement) d'interprétation. A la lecture des textes, on trouve une ligne directrice pour commenter une part de l'œuvre. Il s'agit alors de chercher à confirmer (ou infirmer) cette hypothèse en analysant les textes. Ce travail englobe les précédents types d'interprétation pour les réunir sous une conception particulière. Cette étude énonce alors une thèse, qui réclame une réflexion à la fois étendue et précise sur l'œuvre. A ma connaissance, Verlyn Flieger (voir la Bibliographie de la Compagnie de la Comté) est celle qui y est le mieux parvenue jusqu'à maintenant.
Je ne parle même pas du travail gigantesque qu'a fourni Christopher Tolkien pour établir les textes (ce qui demande, là encore, un travail d'interprétation).
Le travail d'interprétation est d'autant plus ardu et fascinant pour l'étude des œuvres de Tolkien que l'on a accès à ses travaux. En d'autres termes, c'est à la pensée "en chantier" de Tolkien que nous avons affaire dans la série The History of Middle-earth (le Silmarillion est composé de textes choisis par Christopher Tolkien parmi les multiples papiers de son père). Nous découvrons les choses laissées en suspens, les éléments hésitants, voire contradictoires. Comment résister à l'envie de chercher, dans la mesure de nos capacités, à envisager quelle hypothèse serait la plus compatible avec le Légendaire tel qu'il a été laissé ?
La Terre du Milieu est un monde fictif, c'est indéniable (à ceci près que "monde imaginaire" serait peut-être plus juste, car Tolkien ne le coupe pas entièrement de notre propre monde). Mais cela ne nous condamne pas pour autant au silence. D'ailleurs, toute œuvre artistique suppose l'intervention de l'imagination : cela n'oblige pas pour autant à ne rien en dire.
Je ne prétends pas, avec ces quelques catégories sommairement présentées, avoir été exhaustif. Mais cette "justification" permettra, j'espère, de donner une idée de la palette d'interrogations possibles, aux statuts très divers.
J'ai tendance à penser qu'il vaut mieux une interprétation argumentée que l'absence de toute interrogation (sans identifier pour autant cette interprétation avec un élément issu directement de l'œuvre). Ce sont les textes pauvres qui ne suscitent aucun commentaire. La force des textes riches de sens, c'est d'offrir une multiplicité de lectures différentes, qui échappent parfois à ce qu'avait prévu l'auteur lui-même (Tolkien a parfois souligné qu'il avait été dépassé par certains aspects de son œuvre).
A toi, désormais, si tu le souhaites, de justifier ton manque d'intérêt pour l'un de ces types d'interrogations ;-))
Sébastien
PS : somme toute, c'est assez cocasse d'avoir à se livrer à ce genre de justification dans un sujet intitulé "la Bouche de Sauron"... ;-))

