Ma profonde conviction est que :
- il n’est pas correct de parler de « faute » de Frodo, car on ne peut pas rendre quelqu’un responsable d’échouer dans une mission qui est irréalisable (Tolkien est, il me semble, très clair à ce sujet dans sa correspondance). Suivant le même raisonnement, il est aussi très relatif de parler d’échec.
- si l’histoire laisse à Frodo une blessure morale inguérissable et un fort sentiment de culpabilité, ça témoigne, non de l’existence effective d’une faute, mais de la profondeur et de la sincérité de son engagement.
Un exemple pour illustrer : un prisonnier qui aurait passé d’interminables journées à résister avec force et courage à la souffrance et à la torture, finit par se voir injecter une drogue qui annihile ce qui lui reste de forces et révèle alors le nom de ses compagnons qu’il voulait justement protéger. C’est extrêmement tragique, mais qui aurait l’outrecuidance de le lui reprocher ou même de le taxer de faiblesse ? D’autre part qui pourra jamais effacer en lui cette blessure, lorsqu’il s’en sera sorti ? Probablement personne, si son attachement à sa cause et à ses amis était profond. (C’est d’ailleurs plus ou moins la réponse de Tolkien au correspondant qui pensait que Frodo aurait dû être fusillé pour trahison).
Autre exemple : qui pourrait taxer de faiblesse quelqu’un qui lutte de longs mois avec courage contre un cancer et qui se voit rattrapé par la mort ? Quelques personnes échappent au cancer de manière inexpliquée. Ce n’est pas pour autant qu’on est en droit de dire que le premier quidam a fait preuve de faiblesse. On me dira que ce n’est pas la même situation, mais, dans ma vision des choses, c’est bien la mort qui a raison de Frodo à Orodruin (Vincent ne me dira probablement pas le contraire (?))
Oui, Mj, le destin de Frodo me semble injuste. Mais il me semble aussi injuste de parler de faute ou même de faiblesse à son égard alors qu’il est de tous les personnages du sda, celui que l’aventure pousse au plus loin de ses forces et qu’il lutte jusqu’à ce que ça ne soit plus possible.
Pour moi, il ne convient pas de parler de faiblesse de Frodo, mais bien de limites inhérentes à la condition humaine. Même en donnant tout, de manière absolue, même en résistant jusqu’au bout, alors qu’il ne reste rien à quoi s’accrocher, l’impossible reste impossible, l’homme est limité, il n’est pas Dieu. Seul Eru/Dieu, la Divine Providence, peut accorder le salut.
Salut, dans un sens « faible » : sauvegarde de la Terre du Milieu, qui peut ainsi poursuivre le cours de l’Histoire. (Tout comme, plus clairement, dans la fin de Numénor)
Salut dans un sens « fort » - salut de l’âme – qui est, par exemple, accordé à Frodo, autorisé à partir à Valinor.
Pour moi, dans le destin de Frodo, Tolkien ne veut pas montrer que tout homme est pécheur (J’ai beau retourner la question dans tous les sens, je ne vois vraiment pas où Frodo « faute », si ce n’est peut-être au début du récit, par insouciance), mais plutôt que l’homme est limité par essence et que le Salut ne peut venir que de Dieu.
(Donc, Cynewulf, je ne partage pas du tout la vision que tu exposais aussi dans ton post dans la section « littérature » concernant le commentaire du travail de Cirdan « imaginaire médiéval et mythologique… » message don j’ai bien pris connaissance mais auquel je n’ai pas eu le temps de répondre)
- Enfin, la notion de gratuité est pour moi fondamentale dans l’œuvre de Tolkien. Ce sont les actes gratuits, sans arrière-pensée, sans motivation ni intérêt personnels d’aucune sorte qui permettent d’adopter les solutions favorables au salut de la Terre de Milieu. Que ce soit de la part d’Aragorn, de Merry, de Pippin, de Sam, et a fortiori de Frodo.
Ce choix est un acte libérateur car celui qui l’opère se libère de ses préoccupations individuelles pour se glisser dans le plan de Dieu (c’est l’Anneau, Sauron, le Mal qui asservit). D’autres ont montré amplement et beaucoup mieux que moi l’importance du concept de « liberté » chez Tolkien.
Comprendre cette « folie » des actes totalement dépourvus de caractère intéressé, est très difficile pour les habitants de la Terre du Milieu (Frodo est totalement incompris, une fois chez lui) – et impossible pour Sauron et peut-être aussi pour Saroumane (ce qui est un gage de victoire).
Il est clair que le fait de porter l’Anneau donne à Frodo une compréhension beaucoup plus intime des ravages qu’il peut causer. Mais je ne partage PAS DU TOUT l’idée que ce soit la raison pour laquelle Frodo épargne Saroumane, ni même Gollum. (et encore moins la perspective d’un quelconque pardon). Une meilleure compréhension des choses est un important « outil » dans sa prise de décision – le conseil passé de Gandalf en est un autre et prouve que Frodo tient compte des leçons du passé – ce que peu de personnages de Tolkien peuvent faire. Il n’en reste pas moins que son choix est libre et gratuit. (La thèse de P. Jackson comme quoi Frodo épargne Gollum parce qu’il pense que c’est une façon de se donner de l’espoir à lui-même, est pour moi une réelle trahison de l’esprit de Tolkien et montre qu’il n’y a pas que les habitants de la Terre du Milieu, qui ne peuvent concevoir la totale gratuité d’un acte… Tolkien me semble parfois si désespérément juste dans sa vision de l’Homme ;-) )
Cette gratuité est d’ailleurs déjà présente dans « Bilbo le Hobbit », œuvre pourtant bien différente : Bilbo se sépare de l’Arkenstone, contre son intérêt personnel, pour éviter une guerre sanglante. D’ailleurs, tout comme Frodo, son acte courageux et altruiste est voué à l’échec, il est tout autant incompris et ne doit la vie sauve qu’à Gandalf. (Oups, il me semble que j’ai aussi déjà dit ça quelque part, je ne sais plus où…. Pardon !… Malgré de bonnes intentions, il m’est décidément impossible d’éviter les bégaiements et de faire court sur le sujet…) Est-ce une preuve de faiblesse ou alors d’engagement et de sincérité ? ;-)))
Ylem.

