… quelques réflexions pêle-mêle suite à tous ces posts…
Tout d’abord, vos interventions, Mj et Yyr, me font penser que j’ai effectivement oublié une précision à mon argumentation. Même dans un monde sans Dieu, la question conserve tout son sens : c’est celle de la réelle part de liberté de l’homme et ce qui relève du Destin, de la Fatalité,
ou formulé autrement, celle des limites de l’homme - que cette limite soit due à l’existence d’un Etre supérieur tout puissant ou à la fatalité, à l’essence de l’homme, à un ordre naturel universel, etc.
Je pense qu’il ne peut y avoir de faute et d’échec de Frodo que dans l’optique d’un monde où l’homme est illimité dans toutes ses possibilités d’agir et de penser et donc intégralement libre. Alors seulement, il peut effectivement être jugé responsable de tout ce qui lui arrive ou de tous les résultats de ses actes et donc coupable quand ceux-ci ne sont pas posés de manière adéquate. On peut opter pour cette philosophie (même si, pour ma part, je la juge bien optimiste (*) et que ce n’est pas, visiblement, celle de Tolkien) Mais penser que l’homme est limité est loin d’être une exclusivité chrétienne. Si l’homme est limité, il ne peut être responsable et donc coupable que de ne pas avoir fait tout son possible. Ce n’est pas le cas de Frodo. Je m’en excuse mais j’ai du mal à comprendre que l’on puisse « dire » à Frodo, dans l’état où il se trouve sur le Mont du Destin, « c’est de ta faute si tu n’en as pas encore fait plus ».
J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer que, à mon sens, et même si Tolkien affirme que le sda est une réflexion sur « la chute, la mort et la machine », cette question de l’exercice possible ou non de la liberté individuelle face au Destin/Providence, est tout à fait centrale dans le sda (et pas seulement en ce qui concerne Frodo). On a pu aborder ça dans les 3 fuseaux « Affaire de volonté ». J’avais pensé que plus personne ne souhaitait poursuivre sur ce thème, mais il semblerait bien que le sujet est loin d’être épuisé... Il serait bien malvenu de ma part de m’en plaindre !
(*) dans le fond c’est un peu stupide ce que je dis là : cette vision de l’homme illimité n’est pas du tout optimiste ! C’est même tout le contraire. Elle lui enlève de manière absolue toute justification pour ses comportements inadéquats et le rend responsable de tout ce qui peut rater dans sa vie – y compris quand on est allé aussi loin dans la résistance et le don de soi que Frodo. Si Frodo est coupable, c’est que c’est toujours de sa faute si l’homme ne réussit pas - c’est que personne ne peut se dire innocent sauf ceux qui ont « réussi » - c’est que personne n’a le droit d’avoir des limites. Décidément, c’est bien trop désespérant… au delà de tous les arguments, je préfère bien penser que ce n’est pas de sa faute si Frodo ne peut pas jeter l’anneau !
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>Cynewulf : « faute » une question de vocabulaire, ou de connotation peut-être ? D’accord pour parler de faute de Frodo si l’on définit ce mot « fauter » comme « ne pas avoir fait ce qui aurait été dû être fait, dans le cadre d’un idéal absolu et sachant que, dans le cas de Frodo, cet idéal était hors de portée. Sinon, la notion de faute comprend, me semble-t-il, celle de culpabilité et celle-ci la notion de responsabilité. En une phrase, si l’on a fauté, c’est que l’on pouvait faire autrement – donc qu’on est coupable de cette faute =et responsable de l’avoir faite.
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Concernant la question du sentiment de culpabilité…
Dans la suite directe de la Lettre 246 citée plus haut, Tolkien indique que Frodo se sent coupable d’abord, du fait que l’espoir d’être accueilli en héros chez lui l’a effleuré Ca montre bien à quel point Frodo ne se juge pas lui-même comme digne de mérite.
Ensuite et surtout, du fait qu’il désire encore l’anneau.
N’est-ce pas particulièrement tragique – cela ne montre-t-il pas à quel point son sentiment est injustifié car, de mon point de vue, on n’est pas coupable d’éprouver un sentiment incontrôlable. (Ce qui rejoint, me semble-t-il, ce que Jean dit aussi). Il est clair que Frodo ne peut pas s’empêcher de ressentir ce vide, ce manque de l’anneau.
D’ailleurs Tolkien conclut ce paragraphe par la phrase de Gandalf : il y a des blessures dont on ne peut pas guérir.
Voilà le passage dont il est question :
« He (Frodo) appears at first to have had no sense of guilt (III224-5) ; he was restored to sanity and peace. But then he thought that he had given his life in sacrifice : he expected to die very soon. But he did not, and one can observe the disquiet growing in him. Arwen was the first to observe the signs, and gave him her jewel for comfort, and thought of a way of healing him. Slowly he fades ‘out of the picture’, saying and doing less and less. I think it is clear on reflection to an attentive reader that when his dark times came upon him and he was conscious of being ‘wounded by knife sting and tooth and a long burden’ (III 268) it was not only nightmare memories of past horrors that afflicted him, but also unreasoning self-reproach : he saw himself and all that he done as a broken failure. ‘Though I may come to the Shire, it will not seem the same, for I shall not be the same’. That was actually a temptation out of the Dark, a last flicker of pride : desire to have returned as a ‘hero’, not content with being a mere instrument of good. And it was mixed with another temptation, blacker and yet (in a sense) more merited, for however that may be explained, he had not in fact cast away the Ring by a voluntary act : he was tempted to regret its destruction, and still to desire it. ‘It is gone for ever, and now all is dark and empty’, he said as he wakened from his sickness in 1420. ‘Alas! There are some wounds that cannot be wholly cured’, said Gandalf (III 268) – not in Middle-earth.”
(La suite a été reprise dans le fuseau “Frodon, Arwen, les havres. » A ce train là, c’est toute la lettre qui finira par figurer sur ce site !)
Bon. Je m’essaye à une traduction approximative :
« Au début, il apparaît que Frodo n’éprouvait pas de sentiment de culpabilité. Il avait été rétabli dans sa santé d’esprit et dans la paix. Mais alors il pensait qu’il avait donné sa vie en sacrifice : il s’attendait à mourir très rapidement. Mais ça ne se produit pas et l’on peut observer l’inquiétude qui grandit en lui. Arwen fut la première à en remarquer les signes, lui donna son bijou comme réconfort et pensa à un moyen pour le guérir. Lentement, il disparaît du paysage, parlant et agissant de moins en moins. Je pense qu’il est clair pour un lecteur attentif que lorsque ténèbres l’envahirent et qu’il prit conscience d’avoir été « blessé par poignard, morsure et un long fardeau », ce n’est pas seulement les souvenirs cauchemardesques des horreurs passées qui l’affligeaient, mais aussi un reproche sans raison, qu’il se faisait à lui-même : il s’estimait lui-même et tout ce qu’il avait fait comme un échec cassé. ‘Même si j’arrive à la Comté, elle ne paraîtra plus la même ; car je ne serai pas le même ». C’était une tentation hors de l’Obscurité, un dernier soupçon de fierté, le désir d’avoir pu revenir en ‘héros’, ne se satisfaisant pas d’être un simple instrument du bien. Et ce sentiment était mélangé avec une autre tentation, plus sombre, et encore (dans un certain sens) plus justifiée, bien que ça puisse s’expliquer, en fait, il n’a pas jeté l’anneau de sa propre volonté, il a été tenté de regretter sa destruction et d’encore le désirer ‘Il est parti pour toujours et maintenant tout est sombre et vide’, dit-il lorsqu’il se réveille de sa maladie en 1420. ‘Hélas ! Il est des blessures qui ne peuvent pas être guéries complètement, dit Gandalf – pas en Terre du Milieu ».
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Concernant la question de la tentation.
Il me semble que tout qui a creusé la question ne peut avoir manqué de se poser la question de savoir ce que l’Anneau avait bien pu proposer à Frodo pour le tenter.
Les discussions passées m’ont déjà donné l’opportunité de développer et argumenter pourquoi, de mon point de vue personnel, ni la gloire ni la possession ne pouvaient être des bons arguments aux yeux de Frodo.
Il me semble que, pour autant qu’il faille poser la question de cette manière, il n’y a qu’une chose qui ait été réellement susceptible de le tenter : que rien de tout cela ne se soit produit – qu’il n’ait pas à porter ce terrible fardeau – qu’il ait pu continuer à vivre dans le temps de l’Innocence – et le monde avec lui. Puisqu’il est naturellement impossible d’effacer le passé (l’Histoire est linéaire !) ni de faire en sorte que le Mal n’existe pas, alors la seule chose qui pouvait le tenter, c’est de refuser les voir – et le seul moyen : ne plus exister lui-même. Pour moi, la tentation de Frodo est celle de la non-existence, du Néant, de la mort en tant que tel.
(Pas une tentation suicidaire à la manière de Denethor, qui, lui, pose un acte violent à l’encontre de lui-même et d’ailleurs de son propre fils, mais un profond désir de ‘ne plus être là’, de ne jamais ‘avoir été là’).
Je pense que c’est là que l’Anneau trouve prise chez Frodo. Ca explique comment il travaille et parvient à le détruire dans son être profond. Ca explique le caractère inguérissable de sa blessure (pas possible de faire en sorte d’effacer ce qui s’est passé, de revenir à l’Innocence) Et c’est aussi ce désir qui reste ancré en lui après la destruction de l’Anneau.
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En mêlant les deux développements ci-dessus, je termine mon raisonnement logique (hum. J’ai subitement le sentiment de me répéter indéfiniment… J’espère que je n’ennuie personne…)
Pour moi donc, on ne peut pas déclarer quelqu’un coupable d’éprouver un sentiment incontrôlable – seulement de ne pas gérer ses conséquences de la meilleure manière.
Même après sa destruction, Frodo éprouve encore un désir incontrôlable de l’Anneau – soit, dans mon interprétation – une forte pulsion de mort (néant).
Ce sentiment, il l’éprouve (pas moyen de faire autrement), mais il le gère parfaitement puisque, même s’il ne peut s’en débarrasser, il ne lui cède pas (il ne fait pas le choix du Turin) et il tente de continuer sa vie normalement (il exerce sa liberté, en tenant compte de son passé et sans se révolter contre sa condition). Qui plus est, la souffrance qu’occasionne cette pulsion, il ne la fait porter à personne d’autre, puisqu’il ne se confie à personne à ce sujet et qu’il tâche constamment de la cacher.
;,,Ca méritait bien qu’on l’autorise à se rendre dans le seul endroit où il avait une chance de trouver la paix, non ? ;-)
Ylem.

