30-10-2004, 12:32
Tasarinan est un lieu de repos, dans un grand nombre de ses évocations au sein du Légendaire.
I.
Cette Vallée des Saules occupe une place importante dans l’histoire de Tuor et de la chute de Gondolin.
I.A.1.
Lorsque Tuor découvre Voronwë, celui-ci ne tarde pas à lui raconter son voyage. Il faisait partie des Eldar envoyés par Turgon pour demander de l’aide à Círdan. Or, Voronwë s’est [emphase]« attardé en chemin »[/emphase] (Contes et légendes inachevés, I, 1 ; Pocket, vol. 1, p. 61).
Il arriva [emphase]« à Nan-tathren au printemps de l’année »[/emphase]. Son récit est donc précieux pour préciser l’évocation qu’en fait Fangorn dans son Chant. Et la première caractéristique que Voronwë donne de Nan-tathren ne porte pas sur la description des lieux mais sur l’effet qu’elle produit : [emphase]« Belle à ravir le cœur est cette terre (...) »[/emphase]. On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’une façon de parler ; or, Voronwë raconte comment il a effectivement été amené à perdre de vue sa mission, [emphase]« abandonnant toute [sa] parenté »[/emphase], c’est-à-dire ce qui lui tenait à cœur.
Tasarinan est d’une paix ensorcelante, bercée par les eaux calmes du Narod et du Sirion. Les prairies, sur les berges du fleuve, sont parsemées de fleurs, joyaux de la nature.
[emphase]« Mais plus beaux encore sont les saules de Nan-tathren, vert pâle ou argentés dans le vent, et la rumeur de leurs feuilles innombrables est une musique enchantée »[/emphase] : tout concourt à l’apaisement de l’être.
Cette musique de la saulaie, dont Fangorn ne parle pas (et qu’il réservera pour l’été d’Ossiriand), est accompagnée du [emphase]« chant des oiseaux et [du] bourdonnement des abeilles et des mouches »[/emphase]. C’est donc un bruissement continu, un paysage musical aux tonalités constantes.
I.A.2.
Si l’on tient compte cette fois-ci du mythe dans le mythe, c’est-à-dire des textes abandonnés que Tolkien a transformés en versions mythiques au sein de l’Histoire de la Terre du Milieu, on peut retrouver une scène analogue dans le Livre des Contes Perdus.
Cette fois-ci, il s’agit directement de Tuor, qui s’attarde en chemin. Vous me pardonnerez, j’espère, une aussi longue citation, elle fait partie de mes préférées...
[citation=« Tuor et les Exilés de Gondolin », in Le Livre des Contes Perdus, II, 3 ; Bourgois, éd. en un vol., p. 447]Le printemps épanoui n'avait pas encore amené l'été lorsqu'il parvint en une région plus douce. Ici le chant de petits oiseaux se fit strident tout autour de lui dans une musique de beauté, car nul oiseau ne chante comme les oiseaux chanteurs du Pays des Saules ; et en cette région était-il maintenant venu. Ici la rivière ondulait en de larges courbes aux rives basses à travers une grande plaine dont l'herbe était de la plus grande douceur et très haute et verte ; des saules sans âge poussaient sur ses bordures, et son large sein était semé de feuilles de nénuphar, dont les fleurs n'étaient encore apparues dans le début de l'année, mais sous les saules, les vertes épées des iris étaient tirées, et les laîches se dressaient, et des roseaux en ordre de bataille. Maintenant demeurait en ces lieux sombres un esprit de murmures, et il chuchota aux oreilles de Tuor au crépuscule et il ne voulut point partir ; et au matin devant la splendeur des renoncules innombrables il lui répugna d'autant plus, et il s'attarda.
Ici, il vit les premiers papillons et fut heureux de cette vision ; et on dit que tous les papillons et leur famille naquirent dans la vallée du Pays des Saules. Alors vint l'été et l'époque des phalènes et des soirées chaudes, et Tuor s'émerveilla de la multitude des mouches, de leur bourdonnement et du vrombissement des scarabées et du fredonnement des abeilles ; et à toutes ces choses il donna ses propres noms, et tissa leurs noms en de nouvelles chansons sur sa vieille harpe ; et ces chansons furent plus douces que ses chants anciens.[/citation]
L’endroit n’a pas changé, d’une version à l’autre : même paysage, même bruissement, même invitation au repos (on pourrait aussi évoquer deux versions du poème « Errantry » où Eärendel s’est endormi au passage des Mares des Saules Pleureurs (Home VII, 91, 97)). Pourtant, Tasarinan, dans le LCP, est habitée par [emphase]« un esprit de murmures »[/emphase]. C’est lui qui inspire à Tuor de s’abandonner au repos. Mais cet abandon est à double tranchant : court, il permettrait de repartir du bon pied ; prolongé, il détourne de ses devoirs. L’apaisement se transforme en insouciance, puis en indifférence, voire en oubli. On s’abandonne (à) soi-même.
Cet « esprit de murmures », dans la suite du Légendaire, s’efface au profit des saules eux-mêmes.
Il me semble que Tolkien procède souvent ainsi : alors que le LCP surabonde de personnages agissant directement sur la nature, la suite du Légendaire tend à réduire l’intervention directe des pouvoirs personnels (des Valar, des Maiar, etc.) au profit d’un pouvoir propre à la nature. De façon rétrospective, le LCP et d’autres textes constituent la mythologie d’Arda, où chaque élément avait son dieu, sa nymphe, ses esprits moindres, ses géants...
Le pouvoir de cet [emphase]« esprit de murmures »[/emphase] s’est-il directement incarné dans le saule ? On y reviendra...
Il faudra l’intervention d’Ulmo — directe dans le LCP où il se manifeste à Tuor, et indirecte dans les CLI (du moins Voronwë l’envisage-t-il) — pour s’arracher à la « magie » de Tasarinan, et reprendre la route, vers son devoir.
Toutefois, Tasarinan continue d’exercer une influence sur Voronwë, dans sa quête maritime :
[citation=CLI, I, 1 ; Pocket, vol. 1, p. 62]Si les paroles des Noldor sont vraies, alors à l’occident se trouvent des prairies auprès desquelles le Pays des Saules est peu de chose. Et là-bas, il n’est rien qui se flétrisse et le printemps n’a point de fin. Et il se peut que moi-même, Voronwë, je puisse y parvenir[/citation]
La beauté de Tasarinan reste le référent, à l’aune duquel l’espoir se mesure : le printemps sera sans fin. Les paroles d’espoir de la Noldo Galadriel porteront, elles, directement sur le rétablissement du Printemps de Tasarinan.
I.B.
Le conte de la chute de Gondolin n’en a pas terminé, pour autant, avec Nan-tathren. Les rescapés de Gondolin atteindront cette terre pour s’y reposer.
I.B.1.
Toutefois, le Silmarillion, tel qu’on le connaît dans son édition de 1977, présente une version qui ne parle pas du récit de Voronwë (et dans l’ouvrage entier, seules deux occurrences précèdent celle de l’arrivée des rescapés, dont une est purement descriptive (Silm, ch. 14 ; Pocket, p. 152)). On ne découvre donc Nan-tathren qu’après la fuite de Gondolin :
[citation=Silmarillion, ch. 23 ; Pocket, p. 323]Ils arrivèrent enfin à Nan-tathren, le Pays des Saules, protégés par le pouvoir d’Ulmo qui courait encore dans les eaux du grand fleuve. Ils se reposèrent quelque temps, soignèrent leurs blessures et leur fatigue mais non pas leur tristesse. Ils donnèrent une fête en souvenir de Gondolin et des Elfes qui avaient péri, des jeunes filles et des épouses et des guerriers du Roi, et beaucoup de chants s’élevèrent en l’honneur de Glorindel le Bien-Aimé sous les saules de Nan-tathren en cette fin d’année.[/citation]
De nouveau, Tasarinan est l’occasion de se reposer et de chanter, mais rien n’est oublié, bien au contraire. Arriver à Nan-tathren, en hiver, ne produit pas le même enchantement sur les esprits.
I.B.2.
L’ancien texte du LCP était plus explicite :
[citation=LCP, II, 3 ; Bourgois, p. 488-489]Pourtant ils vinrent enfin aux vastes étangs et aux bords du si tendre Pays des Saules ; et le souffle même des vents de cette région leur amena paix et repos, et grâce au réconfort de cet endroit la douleur de ceux qui étaient en deuil des morts de cette grande chute fut calmée. Là, femmes et jeunes filles devinrent belles à nouveau et leurs malades furent guéris, et de vieilles blessures cessèrent de les tourmenter : pourtant eux seuls qui avec raison craignaient que leurs familles vécussent encore en esclavage amer dans les Enfers de Fer ne chantèrent point, et non plus ne sourirent. (...) Mais ceux qui se levèrent des herbes du Pays des Saules des années plus tard et qui partirent vers la mer, lorsque le printemps sertit les prés de chélidoine et qu’ils eurent célébré de tristes fêtes en souvenir de Glorfindel (...).[/citation]
On ne peut pas mettre cette absence d’enchantement simplement sur le compte de la saison, car [emphase]« ici ils demeurèrent très longtemps en vérité »[/emphase]. de plus, c’est avec la venue du printemps qu’un grand nombre reprennent la route.
L’esprit de murmures s’est tu. Si la douleur physique peut s’effacer, si les corps peuvent être regénérés et embellir, le bruissement des saulaies ne peut recouvrir les plaies de l’esprit — même si elles se calment. Les souffrances morales restent plus profondes que la rumeur sourde de la beauté des lieux. On n’entend que les chants de deuil. La tristesse est plus diffuse, mais sans se dissoudre.
Tuor / Voronwë a pu s’assoupir, car son devoir ne marquait pas assez le présent. Tout au plaisir du présent, il avait perdu les notions de passé et d’avenir. En revanche, le deuil et l’angoisse impriment le passé et le futur dans le présent, qui s’y porte constamment. Le présent murmurant du Printemps de Tasarinan était un présent continuel, sans autre point fixe que les silhouettes mouvantes des saules, sur les rives du fleuve.
II.
Tasarinan n’était pourtant pas un lieu protégé, isolé du monde (comme purent l’être Doriath ou Gondolin) :
[citation=Silmarillion, ch. 20 ; Pocket, p. 258]Les Orques et les loups parcouraient le Nord en toute liberté, et ils allaient sans cesse plus loin vers le sud du Beleriand, jusqu’à Nan-tathren, le Pays des Saules, et aux frontières d’Ossiriand. Les champs ni les forêts n’étaient plus sûrs pour personne.[/citation]
Même si elle reste vague, cette mention fait suite à Nirnaeth Arnoediad, mais précède la décision de Turgon d’envoyer des messagers à Círdan. Voronwë, par conséquent, passera en Tasarinan après les Orques.
La souillure ne fut pas suffisante pour briser l’enchantement des lieux : le printemps recouvrit les traces des Orques.
Mais la Submersion du Beleriand a désormais englouti la Vallée des Saules, dans laquelle il était si doux de se laisser sombrer.
III.
Tasarinan n’est toutefois pas la seule vallée de saules connue dans le Légendaire.
Une errance, une rivière lente et sinueuse entourée de hautes herbes, des mares, des roseaux, une douce et chaude brise, des armées de mouches qui bourdonnent, de grandes branches grises, une somnolence croissante montant à la fois de la terre et tombant doucement de l’air, la fraîcheur des saules, un faible bruissement comme une chanson murmurée depuis les branches, des mots frais parlant d’eau et de sommeil qui conduisent à s’abandonner au sortilège... autant de pas qui nous conduisent au cœur de la vallée du Tournesaules.
Et si notre cher bombadilophile de Sosryko a soulevé la question des saulaies de Tasarinan dans un autre fuseau, ce n’est sûrement pas le fruit d’une simple coïncidence ;-) Il sait quoi en dire :-).
C’est pourquoi je laisse Bombadil sortir nos Hobbits d’embarras, et je reviens (comme c’est surprenant) à mon vieil Ent...
Dans la cohérence du Légendaire, comment Fangorn réussit-il à échapper à cet engourdissement de Tasarinan ? Plusieurs hypothèses sont envisageables (et je ne vais pas chercher pour l’instant à les départager) :
Un point reste fondamental : le Chant de Fangorn raconte un cheminement. Il lui faut dépasser le Printemps. Il parcourt le cycle des saisons, en un sens non seulement temporel (voire climatique) mais aussi spatial, localisé. Il se promène dans les saussaies au Printemps, vagabonde dans les ormaies en Eté, vient dans les hêtraies en Automne, pour grimper vers les pins en Hiver. Ce Chant est une marche.
Dans la Chanson de l’Ent et de l’Entesse, l’Ent parcourra le Printemps et l’Eté de la même manière (même s’il ne s’agit ni des mêmes arbres, ni des mêmes lieux). L’Automne n’est pas évoqué, et l’Ent quittera colline et forêt pour revenir vers l’Entesse.
[small]Une petite remarque, au passage : l’Entesse reste chez elle, ce sont les saisons qui viennent à elle. L’Ent se balade, et demande à sa compagne de le suivre. Plus je songe à ce couple entique impossible, plus je me dis que ce cher Tolkien y a décidément beaucoup mis de sa conception des rapports entre homme et femme... ;-) A ma connaissance, le peuple entique est le seul où la différence entre les sexes correspond à une différence de lien aux Valar : les Ents suivent Oromë, les Entesses Yavanna (Letters, n°247, p. 335). Mais je m’éloigne du Chant de Fangorn...[/small]
Le parcours des saisons s’accompagne d’une jubilation croissante : le cœur, lui aussi, a ses saisons. Le Printemps est bon, l’Eté est mieux, l’Automne surpasse le désir (tout un programme... ;-)) et l’Hiver exulte en un chant de louanges. J’ai forcé les termes, mais je me demande jusqu’à quel point. Je n’ai pas de Bible en langue anglaise sous le coude, mais il faudra que j’aille voir quelle est la formule exacte de Genèse I, 31 : [emphase]« cela était très bon »[/emphase]. On n’est pas loin d’une Genèse printanière (et en serait alors renforcé l’accent théologique du Printemps de Tasarinan rétablie). En outre, Eärendil, qui plaidera la cause des genres humain et elfique, passa une bonne partie de son enfance à Nan-tathren.
Et si le vers [emphase]« My voice went up and sang in the sky »[/emphase] y trouve également un écho, on aura gagné le gros lot ;-)) Une prière sur la montagne, un chant de louanges vers le ciel... ce n’est peut-être pas au Tournesaules qu’on arrivera cette fois-ci...
En attendant, les saussaies de Tasarinan m’engourdissent, et je préfère marquer une pause avant la seconde partie du Chant, qui restera en Fangorn, après le bouleversement des saisons du Premier Âge, submergées par les flots.
Il me faudra aussi revenir dans les ormaies d’Ossiriand, les hêtraies de Neldoreth et les pineraies (non, non, c’est pas un gros mot ;-) de Dorthonion, mais le voyage est censé durer toute l’année entique... ;-)
Sébastien, rappelé en Tasarinan, par un esprit de murmures bombadilophile ;-)
I.
Cette Vallée des Saules occupe une place importante dans l’histoire de Tuor et de la chute de Gondolin.
I.A.1.
Lorsque Tuor découvre Voronwë, celui-ci ne tarde pas à lui raconter son voyage. Il faisait partie des Eldar envoyés par Turgon pour demander de l’aide à Círdan. Or, Voronwë s’est [emphase]« attardé en chemin »[/emphase] (Contes et légendes inachevés, I, 1 ; Pocket, vol. 1, p. 61).
Il arriva [emphase]« à Nan-tathren au printemps de l’année »[/emphase]. Son récit est donc précieux pour préciser l’évocation qu’en fait Fangorn dans son Chant. Et la première caractéristique que Voronwë donne de Nan-tathren ne porte pas sur la description des lieux mais sur l’effet qu’elle produit : [emphase]« Belle à ravir le cœur est cette terre (...) »[/emphase]. On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’une façon de parler ; or, Voronwë raconte comment il a effectivement été amené à perdre de vue sa mission, [emphase]« abandonnant toute [sa] parenté »[/emphase], c’est-à-dire ce qui lui tenait à cœur.
Tasarinan est d’une paix ensorcelante, bercée par les eaux calmes du Narod et du Sirion. Les prairies, sur les berges du fleuve, sont parsemées de fleurs, joyaux de la nature.
[emphase]« Mais plus beaux encore sont les saules de Nan-tathren, vert pâle ou argentés dans le vent, et la rumeur de leurs feuilles innombrables est une musique enchantée »[/emphase] : tout concourt à l’apaisement de l’être.
Cette musique de la saulaie, dont Fangorn ne parle pas (et qu’il réservera pour l’été d’Ossiriand), est accompagnée du [emphase]« chant des oiseaux et [du] bourdonnement des abeilles et des mouches »[/emphase]. C’est donc un bruissement continu, un paysage musical aux tonalités constantes.
I.A.2.
Si l’on tient compte cette fois-ci du mythe dans le mythe, c’est-à-dire des textes abandonnés que Tolkien a transformés en versions mythiques au sein de l’Histoire de la Terre du Milieu, on peut retrouver une scène analogue dans le Livre des Contes Perdus.
Cette fois-ci, il s’agit directement de Tuor, qui s’attarde en chemin. Vous me pardonnerez, j’espère, une aussi longue citation, elle fait partie de mes préférées...
[citation=« Tuor et les Exilés de Gondolin », in Le Livre des Contes Perdus, II, 3 ; Bourgois, éd. en un vol., p. 447]Le printemps épanoui n'avait pas encore amené l'été lorsqu'il parvint en une région plus douce. Ici le chant de petits oiseaux se fit strident tout autour de lui dans une musique de beauté, car nul oiseau ne chante comme les oiseaux chanteurs du Pays des Saules ; et en cette région était-il maintenant venu. Ici la rivière ondulait en de larges courbes aux rives basses à travers une grande plaine dont l'herbe était de la plus grande douceur et très haute et verte ; des saules sans âge poussaient sur ses bordures, et son large sein était semé de feuilles de nénuphar, dont les fleurs n'étaient encore apparues dans le début de l'année, mais sous les saules, les vertes épées des iris étaient tirées, et les laîches se dressaient, et des roseaux en ordre de bataille. Maintenant demeurait en ces lieux sombres un esprit de murmures, et il chuchota aux oreilles de Tuor au crépuscule et il ne voulut point partir ; et au matin devant la splendeur des renoncules innombrables il lui répugna d'autant plus, et il s'attarda.
Ici, il vit les premiers papillons et fut heureux de cette vision ; et on dit que tous les papillons et leur famille naquirent dans la vallée du Pays des Saules. Alors vint l'été et l'époque des phalènes et des soirées chaudes, et Tuor s'émerveilla de la multitude des mouches, de leur bourdonnement et du vrombissement des scarabées et du fredonnement des abeilles ; et à toutes ces choses il donna ses propres noms, et tissa leurs noms en de nouvelles chansons sur sa vieille harpe ; et ces chansons furent plus douces que ses chants anciens.[/citation]
L’endroit n’a pas changé, d’une version à l’autre : même paysage, même bruissement, même invitation au repos (on pourrait aussi évoquer deux versions du poème « Errantry » où Eärendel s’est endormi au passage des Mares des Saules Pleureurs (Home VII, 91, 97)). Pourtant, Tasarinan, dans le LCP, est habitée par [emphase]« un esprit de murmures »[/emphase]. C’est lui qui inspire à Tuor de s’abandonner au repos. Mais cet abandon est à double tranchant : court, il permettrait de repartir du bon pied ; prolongé, il détourne de ses devoirs. L’apaisement se transforme en insouciance, puis en indifférence, voire en oubli. On s’abandonne (à) soi-même.
Cet « esprit de murmures », dans la suite du Légendaire, s’efface au profit des saules eux-mêmes.
Il me semble que Tolkien procède souvent ainsi : alors que le LCP surabonde de personnages agissant directement sur la nature, la suite du Légendaire tend à réduire l’intervention directe des pouvoirs personnels (des Valar, des Maiar, etc.) au profit d’un pouvoir propre à la nature. De façon rétrospective, le LCP et d’autres textes constituent la mythologie d’Arda, où chaque élément avait son dieu, sa nymphe, ses esprits moindres, ses géants...
Le pouvoir de cet [emphase]« esprit de murmures »[/emphase] s’est-il directement incarné dans le saule ? On y reviendra...
Il faudra l’intervention d’Ulmo — directe dans le LCP où il se manifeste à Tuor, et indirecte dans les CLI (du moins Voronwë l’envisage-t-il) — pour s’arracher à la « magie » de Tasarinan, et reprendre la route, vers son devoir.
Toutefois, Tasarinan continue d’exercer une influence sur Voronwë, dans sa quête maritime :
[citation=CLI, I, 1 ; Pocket, vol. 1, p. 62]Si les paroles des Noldor sont vraies, alors à l’occident se trouvent des prairies auprès desquelles le Pays des Saules est peu de chose. Et là-bas, il n’est rien qui se flétrisse et le printemps n’a point de fin. Et il se peut que moi-même, Voronwë, je puisse y parvenir[/citation]
La beauté de Tasarinan reste le référent, à l’aune duquel l’espoir se mesure : le printemps sera sans fin. Les paroles d’espoir de la Noldo Galadriel porteront, elles, directement sur le rétablissement du Printemps de Tasarinan.
I.B.
Le conte de la chute de Gondolin n’en a pas terminé, pour autant, avec Nan-tathren. Les rescapés de Gondolin atteindront cette terre pour s’y reposer.
I.B.1.
Toutefois, le Silmarillion, tel qu’on le connaît dans son édition de 1977, présente une version qui ne parle pas du récit de Voronwë (et dans l’ouvrage entier, seules deux occurrences précèdent celle de l’arrivée des rescapés, dont une est purement descriptive (Silm, ch. 14 ; Pocket, p. 152)). On ne découvre donc Nan-tathren qu’après la fuite de Gondolin :
[citation=Silmarillion, ch. 23 ; Pocket, p. 323]Ils arrivèrent enfin à Nan-tathren, le Pays des Saules, protégés par le pouvoir d’Ulmo qui courait encore dans les eaux du grand fleuve. Ils se reposèrent quelque temps, soignèrent leurs blessures et leur fatigue mais non pas leur tristesse. Ils donnèrent une fête en souvenir de Gondolin et des Elfes qui avaient péri, des jeunes filles et des épouses et des guerriers du Roi, et beaucoup de chants s’élevèrent en l’honneur de Glorindel le Bien-Aimé sous les saules de Nan-tathren en cette fin d’année.[/citation]
De nouveau, Tasarinan est l’occasion de se reposer et de chanter, mais rien n’est oublié, bien au contraire. Arriver à Nan-tathren, en hiver, ne produit pas le même enchantement sur les esprits.
I.B.2.
L’ancien texte du LCP était plus explicite :
[citation=LCP, II, 3 ; Bourgois, p. 488-489]Pourtant ils vinrent enfin aux vastes étangs et aux bords du si tendre Pays des Saules ; et le souffle même des vents de cette région leur amena paix et repos, et grâce au réconfort de cet endroit la douleur de ceux qui étaient en deuil des morts de cette grande chute fut calmée. Là, femmes et jeunes filles devinrent belles à nouveau et leurs malades furent guéris, et de vieilles blessures cessèrent de les tourmenter : pourtant eux seuls qui avec raison craignaient que leurs familles vécussent encore en esclavage amer dans les Enfers de Fer ne chantèrent point, et non plus ne sourirent. (...) Mais ceux qui se levèrent des herbes du Pays des Saules des années plus tard et qui partirent vers la mer, lorsque le printemps sertit les prés de chélidoine et qu’ils eurent célébré de tristes fêtes en souvenir de Glorfindel (...).[/citation]
On ne peut pas mettre cette absence d’enchantement simplement sur le compte de la saison, car [emphase]« ici ils demeurèrent très longtemps en vérité »[/emphase]. de plus, c’est avec la venue du printemps qu’un grand nombre reprennent la route.
L’esprit de murmures s’est tu. Si la douleur physique peut s’effacer, si les corps peuvent être regénérés et embellir, le bruissement des saulaies ne peut recouvrir les plaies de l’esprit — même si elles se calment. Les souffrances morales restent plus profondes que la rumeur sourde de la beauté des lieux. On n’entend que les chants de deuil. La tristesse est plus diffuse, mais sans se dissoudre.
Tuor / Voronwë a pu s’assoupir, car son devoir ne marquait pas assez le présent. Tout au plaisir du présent, il avait perdu les notions de passé et d’avenir. En revanche, le deuil et l’angoisse impriment le passé et le futur dans le présent, qui s’y porte constamment. Le présent murmurant du Printemps de Tasarinan était un présent continuel, sans autre point fixe que les silhouettes mouvantes des saules, sur les rives du fleuve.
II.
Tasarinan n’était pourtant pas un lieu protégé, isolé du monde (comme purent l’être Doriath ou Gondolin) :
[citation=Silmarillion, ch. 20 ; Pocket, p. 258]Les Orques et les loups parcouraient le Nord en toute liberté, et ils allaient sans cesse plus loin vers le sud du Beleriand, jusqu’à Nan-tathren, le Pays des Saules, et aux frontières d’Ossiriand. Les champs ni les forêts n’étaient plus sûrs pour personne.[/citation]
Même si elle reste vague, cette mention fait suite à Nirnaeth Arnoediad, mais précède la décision de Turgon d’envoyer des messagers à Círdan. Voronwë, par conséquent, passera en Tasarinan après les Orques.
La souillure ne fut pas suffisante pour briser l’enchantement des lieux : le printemps recouvrit les traces des Orques.
Mais la Submersion du Beleriand a désormais englouti la Vallée des Saules, dans laquelle il était si doux de se laisser sombrer.
III.
Tasarinan n’est toutefois pas la seule vallée de saules connue dans le Légendaire.
Une errance, une rivière lente et sinueuse entourée de hautes herbes, des mares, des roseaux, une douce et chaude brise, des armées de mouches qui bourdonnent, de grandes branches grises, une somnolence croissante montant à la fois de la terre et tombant doucement de l’air, la fraîcheur des saules, un faible bruissement comme une chanson murmurée depuis les branches, des mots frais parlant d’eau et de sommeil qui conduisent à s’abandonner au sortilège... autant de pas qui nous conduisent au cœur de la vallée du Tournesaules.
Et si notre cher bombadilophile de Sosryko a soulevé la question des saulaies de Tasarinan dans un autre fuseau, ce n’est sûrement pas le fruit d’une simple coïncidence ;-) Il sait quoi en dire :-).
C’est pourquoi je laisse Bombadil sortir nos Hobbits d’embarras, et je reviens (comme c’est surprenant) à mon vieil Ent...
Dans la cohérence du Légendaire, comment Fangorn réussit-il à échapper à cet engourdissement de Tasarinan ? Plusieurs hypothèses sont envisageables (et je ne vais pas chercher pour l’instant à les départager) :
- L’esprit de murmures n’a pas de prise sur lui. Tout comme Bombadil peut, par son chant, contrecarrer le sortilège du Vieil-Homme-Saule, Sylvebarbe, le berger des arbres, sait ramener à la raison (ou, du moins, au silence) cet esprit de murmures (fait-il partie des Huorns ? aucune idée)
- L’esprit de murmures a cédé la place, dans le Légendaire, au pouvoir de certains saules : l’Ent, n’étant ni un Elfe, ni un Humain, ne se noie pas sous la saussaie printanière... (hum...)
- L’enchantement à Tasarinan correspondrait à la rêverie entique, qui a tendance à laisser courir les affaires externes du monde : l’engourdissement a d’ailleurs gagné de nombreux Ents, et Fangorn reste sous le charme même lorsqu’il n’est plus sous le saule (oui, elle est facile, celle-ci aussi... ;-) Il faudra l’intervention des Hobbits (Ulmo était occupé) pour qu’il se réveille vraiment.
Un point reste fondamental : le Chant de Fangorn raconte un cheminement. Il lui faut dépasser le Printemps. Il parcourt le cycle des saisons, en un sens non seulement temporel (voire climatique) mais aussi spatial, localisé. Il se promène dans les saussaies au Printemps, vagabonde dans les ormaies en Eté, vient dans les hêtraies en Automne, pour grimper vers les pins en Hiver. Ce Chant est une marche.
Dans la Chanson de l’Ent et de l’Entesse, l’Ent parcourra le Printemps et l’Eté de la même manière (même s’il ne s’agit ni des mêmes arbres, ni des mêmes lieux). L’Automne n’est pas évoqué, et l’Ent quittera colline et forêt pour revenir vers l’Entesse.
[small]Une petite remarque, au passage : l’Entesse reste chez elle, ce sont les saisons qui viennent à elle. L’Ent se balade, et demande à sa compagne de le suivre. Plus je songe à ce couple entique impossible, plus je me dis que ce cher Tolkien y a décidément beaucoup mis de sa conception des rapports entre homme et femme... ;-) A ma connaissance, le peuple entique est le seul où la différence entre les sexes correspond à une différence de lien aux Valar : les Ents suivent Oromë, les Entesses Yavanna (Letters, n°247, p. 335). Mais je m’éloigne du Chant de Fangorn...[/small]
Le parcours des saisons s’accompagne d’une jubilation croissante : le cœur, lui aussi, a ses saisons. Le Printemps est bon, l’Eté est mieux, l’Automne surpasse le désir (tout un programme... ;-)) et l’Hiver exulte en un chant de louanges. J’ai forcé les termes, mais je me demande jusqu’à quel point. Je n’ai pas de Bible en langue anglaise sous le coude, mais il faudra que j’aille voir quelle est la formule exacte de Genèse I, 31 : [emphase]« cela était très bon »[/emphase]. On n’est pas loin d’une Genèse printanière (et en serait alors renforcé l’accent théologique du Printemps de Tasarinan rétablie). En outre, Eärendil, qui plaidera la cause des genres humain et elfique, passa une bonne partie de son enfance à Nan-tathren.
Et si le vers [emphase]« My voice went up and sang in the sky »[/emphase] y trouve également un écho, on aura gagné le gros lot ;-)) Une prière sur la montagne, un chant de louanges vers le ciel... ce n’est peut-être pas au Tournesaules qu’on arrivera cette fois-ci...
En attendant, les saussaies de Tasarinan m’engourdissent, et je préfère marquer une pause avant la seconde partie du Chant, qui restera en Fangorn, après le bouleversement des saisons du Premier Âge, submergées par les flots.
Il me faudra aussi revenir dans les ormaies d’Ossiriand, les hêtraies de Neldoreth et les pineraies (non, non, c’est pas un gros mot ;-) de Dorthonion, mais le voyage est censé durer toute l’année entique... ;-)
Sébastien, rappelé en Tasarinan, par un esprit de murmures bombadilophile ;-)

