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Tasarinan
#10
Pour aborder la seconde partie du Chant de Fangorn, je m’appuie sur ce qui a déjà été dit dans le fuseau sur Les saulaies de Tasarinan.

Fangorn est une forêt crépusculaire, obscurcie. Mais, contrairement à ce que l’on envisageait sur ce précédent fuseau, je ne souhaite pas insister sur la symétrie entre les deux parties du Chant.

La première partie présente quatre fois la même structure, au rythme des saisons. En revanche, la seconde partie est une accumulation, qui abandonne cet ordre.
Au cycle de l’année, sans cesse renouvelée, de la première moitié du Chant s’est substitué l’amoncellement pesant des ans. Le psaume s’ordonnait en un mouvement ascendant vers le ciel et la blancheur (pour rejaillir indéfiniment de la source du Printemps de Tasarinan) ; désormais, la rupture que fut la submersion du Beleriand a englouti les saisons. La seconde moitié du Chant est une plongée des racines vers les sombres profondeurs. Fangorn chante la jeunesse perpétuelle perdue, enfouie sous le poids des ans.

Chaque année engloutit encore davantage le temps qui s’épaissit. C’est une forêt [emphase]« où les années font une couche plus épaisse que les feuilles »[/emphase]. Ce vers matérialise la vieillesse entique.

Il y a, chez Gaston Bachelard, une phrase splendide (entre autres) qui semble en être le commentaire direct :

[citation=Gaston Bachelard, L'eau et les rêves. Essai sur l'imagination de la matière, Librairie José Corti, 1942, Livre de Poche, « biblio essais », 2001, ch. II, § 4, p. 67]A chaque heure de sa vie la forêt doit aider la nuit à noircir le monde. Chaque jour l’arbre produit et abandonne une ombre comme chaque année il produit et abandonne un feuillage.[/citation]

L’obscurité est le dépôt du temps. Pire, la forêt semble être prise dans un cercle sans fin. Ses racines se nourrissent des feuilles qui pourrissent, l’obscurité se perpétue. Tauremornalómë reprend les ombres de Tauremorna et d’Aldalómë. Le cycle des saisons est remplacé par le cercle de l’obscurité.

Toutefois, cette obscurité n’est pas maléfique. Sylvebarbe précise que la jeunesse de la Forêt était plus dangereuse (mais on peut supposer qu’il ne la parcourait pas encore) :

[citation=ibid., p. 506]Les gens ont eu des malheurs par ici. Oui, des malheurs. (...) Taurelilómëa-tumbalemorna Tumbaletaurëa Lómëanor [Forêttrès ombreuse-profondevalléenoire-Terresombreprofondevalléeforestière], voilà ce qu’on disait autrefois. Les choses ont changé, mais c’est encore vrai en certains endroits.[/citation]

Il faut distinguer les ténèbres et l’obscurité. La Forêt de Fangorn est obscure (c’est-à-dire qu’elle manque de clarté), mais seules certaines de ses combes sont noires et ténébreuses. Merry nous donne l’occasion de confronter ces deux aspects, lorsqu’il compare la Forêt Noire évoquée par Bilbo et la Forêt de Fangorn :

[citation=SdA, III, 4 ; éd. du Centenaire, p. 500 ; HCP, 482-483][Mirkwood] était toute sombre [dark] et noire [black], et elle abritait de sombres et noires choses. Celle-ci est simplement obscure [dim] et terriblement remplie par les arbres.[/citation]

L’adjectif [dim] désigne, de façon générale, ce qui est diminué, faible, pâle, atténué, trouble, vague, estompé, confus. Qualifiant la forêt, il désigne son ambiance obscurcie — ombrée parce que fouillie. La lumière y est étouffée.
Il s’agit donc d’une diminution de la lumière, et non de ténèbres. Cet éclairage estompé, atténué, est dû à la densité des arbres. La forêt est obscure, car peu ajourée. S’il n’y avait pas risque d’ambivalence, on pourrait dire que c’est une clarté tamisée.

La seconde partie de la remarque de Merry pourrait faire sourire : une forêt [emphase]« terriblement remplie d’arbres »[/emphase] [frightfully tree-ish] semble être une redondance (un peu comme si on parlait d’une mer terriblement remplie d’eau salée...). Or, si la forêt est faite d’arbres, il y en a de plus ou moins clairsemées. La forêt de Fangorn semble proche de la saturation quand on y pénètre pour la première fois. Les années y sont pesantes. La Lórien est hors du temps, tandis que Fangorn croule sous un trop-plein de temps.

Fangorn a donc maintenant l’épaisseur de la vieillesse : les années, comme autant de strates, recouvrent son existence.
C’est pourquoi, s’il est moins ancien que Bombadil, Sylvebarbe est le plus vieux. Bombadil, au contraire, est un jaillissement perpétuel (Sosryko nous l’a si joyeusement montré ! :-)). Fangorn, lui, a perdu le Printemps de Tasarinan. Il ne parcourt plus que la forêt d’Ambaróna, celle du Levant — c’est-à-dire à l’est des terres perdues du Beleriand. A ses yeux, l’Est n’est un symbole ni de renouveau, ni de menace sauronienne : c’est le refuge après la Submersion.

C’est pourtant une autre submersion qui marquera le réveil de Fangorn (même s’il ne s’agira pas du rétablissement du Printemps).
Sous l’impulsion de ces deux cailloux de Hobbits, l’[emphase]« avalanche »[/emphase] entique (SdA, III, 5) s’est précipitée sur l’Isengard, renversant le pouvoir de Saruman, mais aussi l’engourdissement des Ents. Fangorn en sera le premier surpris, une fois la submersion de l’Isengard achevée :

[citation=SdA, III, 10 ; éd. du Centenaire, p. 631]Nous sommes devenus amis en si peu de temps que je dois devenir un peu irréfléchi — je rétrograde vers la jeunesse, peut-être. Mais il faut dire qu’ils sont la première nouveauté que j’aie vue sous le Soleil ou la Lune depuis bien, bien des jours.[/citation]

Peut-être que Fangorn n’aura plus l’occasion de reprendre la seconde partie du Chant, ou que, à l’instar de sa chère Longue Liste, il y apportera des corrections. D’ailleurs, la révision de la Longue Liste, au sujet des Hobbits, marque un changement, voire une révolution : [emphase]« Ils demeureront amis tant que les feuilles se renouvelleront »[/emphase] (ibid.). Les feuilles ne désignent plus le poids des ans qui tombent et s’amassent, mais le renouveau printanier.
On ne s’étonnera plus que Fangorn poursuive directement avec son espoir de retrouver les Entesses... ;-)

Il y aura encore beaucoup à dire sur l’épaisseur entique, mais, déjà, [emphase]« C’est quelque chose d’être partis »[/emphase]... ;-)

Sébastien, [emphase]« en une longue cadence montante et descendante »[/emphase]
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