01-11-2004, 20:09
C’est vrai, Vallis, qu’on pourrait chercher d’autres vallées de saules, afin de voir si ces caractéristiques se confirment.
I. D’autres saulaies en Arda
1) a) Dans le SdA, au confluent du Snowbourn et de l’Entwash, sur les terres du Rohan, s’étend une saulaie :
[citation=SdA, III, 6 ; éd. du Centenaire, p. 548]La terre était verdoyante dans les prairies humides et, le long des rives herbeuses de la rivière, croissaient de nombreux saules. Dans cette terre méridionale, ils rougissaient déjà au bout de leurs doigts, sentant l’approche du printemps.[/citation]
Ce récit mentionnera encore deux autres fois cette saulaie :
b) Grispoil qui ne se laisse pas attraper court [emphase]« là-bas, près du gué, comme une ombre parmi les saules »[/emphase] (ibid., p. 566).
c) Le premier campement de l’armée de Théoden en route vers le Gondor se dresse dans cette saulaie (SdA, V, 3, p. 861).
2) Bien plus au nord, la Grande Route franchit une rivière sur un pont de pierre. Dans Bilbo le Hobbit, il est dit qu’
[citation=Bilbo le Hobbit, ch. 2 ; Livre de Poche, p. 45]il commençait à faire sombre, tandis qu’ils descendaient dans une vallée profonde, au fond de laquelle coulait une rivière. Le vent se leva, et les saules, le long des rives, se courbaient en gémissant. Heureusement, la route passait sur un vieux pont de pierre, car la rivière, enflée par les pluies, descendait impétueusement des collines et des montagnes du Nord.[/citation]
Or, on ne sait pas exactement où se situe cette vallée de saules. Il y a un problème de cohérence entre les textes du Hobbit et du SdA, I, 12 (et les corrections des éditions respectives ne l’ont pas résolu), comme l’a souligné Karen Fonstad dans son Atlas (p. 97-98, 100-101, 162-163). Christopher Tolkien, en Home 199-204, s’en fera l’écho.
a) Si le vieux pont de pierre est le Dernier Pont qui enjambe la rivière Fontgrise (Mitheithel), il semble difficile d’envisager qu’Aragorn et les quatre Hobbits — même s’ils se sont perdus — n’arrivent que plusieurs jours après au camp des trois Trolls pétrifiés (alors que Bilbo et les Nains y étaient le soir-même du franchissement du pont).
b) Si le vieux pont de pierre n’est pas le Dernier Pont et qu’il enjambe un autre cours d’eau (reste à savoir lequel) encore plus à l’est, pourquoi le Dernier Pont se nommerait-il ainsi ?
C’est d’autant plus étrange que le texte de la première version du Hobbit annonçait explicitement que la rivière bordée de saules n’était pas connue. De plus, les voyageurs la franchissaient grâce à un gué (Home VI, 203).
Cette fois-ci, il semblerait que ce soit Tolkien lui-même qui se soit égaré dans la saulaie... ;-)
3) Remontons le cours du temps, et faisons resurgir le Beleriand... Nan-tathren n’est pas la première région plantée de saules que traverse le Sirion. Plus en amont, à sa sortie de Doriath, le Sirion passe par une terre marécageuse, l’Aelin-iual, où abondent roseaux et saules nains [low willows] (CLI, I, 2, Pocket, vol. 1, p. 177). Je ne sais pas si l’on peut parler d’une véritable saulaie, mais il s’y déroule une scène qui fait écho aux saulaies précédemment citées.
Morwen, partie à la recherche de son fils Túrin accompagnée de Mablung et de ses guerriers elfes, découvre en gagnant la rive opposée du Sirion que sa fille Nienor les a suivis. A la faveur de l’obscurité, celle-ci s’était glissée dans la file des gardes.
Les rives de saules semblent se prêter au jeu des dissimulations. Ainsi, les saulaies du Snowbourn abritent le premier campement d’une autre jeune fille partant incognito vers le danger : Dernhelm-Eowyn. C’est également au cours du trajet passant par la vallée de saules que Gandalf fausse compagnie aux Nains et à Bilbo. Les saules voilent les reflets, ils estompent les apparences à la faveur de l’obscurité. Autrement dit, le saule diurne invite à une contemplation rêveuse, tandis que le saule nocturne gomme les silhouettes. Reste un trait commun, le saule engourdit le regard éveillé.
Le rapprochement que fait Vallis entre la saulaie de Lórien et les pouvoirs d’Irmo et d’Estë permet de renforcer ce point. Irmo est le [emphase]« maître des visions et des rêves »[/emphase] (Silm., Valaquenta, Pocket, p. 29), tandis que sa femme Estë[emphase] « soigne les maux et les fatigues. (...) elle apporte le repos, elle n’apparaît pas dans la journée, mais dort sur une île au milieu du lac de Lorellin, à l’ombre des arbres »[/emphase] (ibid., p. 30).
Le repos est un relâchement de la conscience attentive ; on repose le corps dans la nuit de l’esprit. En retour, l’inactivité du corps libère les images dans l’esprit. Irmo et Estë animent le jeu du saule, qui repose et enchante.
II. Les saulaies des poèmes.
Je rassemble ici plusieurs occurrences, qui ne correspondent pas nécessairement à des saulaies d’Arda (du moins dans ses dernières versions).
4) Le long poème « Kortirion parmi les Arbres » (dont les premières versions datent de 1915, et qui sera retravaillé plusieurs fois sur près d’un demi-siècle) chante les saisons perdues de la cité de Kortirion (LCP I, 1, p. 46-58).
a) Le saule n’apparaît pas en 1915
b) En revanche, dans la version de 1937 (strophe I, v. 24, p. 51), il remplace les érables et leurs pompoms (strophe I, v. 24, p. 47). Il est couplé avec le hêtre :
[citation]« Le hêtre sur la colline, le saule dans les marais »[/citation]
Si l’on compare avec Tasarinan, on a un point commun géographique, étant donné que le saule habite les eaux dormantes.
c) « Kortirion » sera de nouveau corrigé, et la dernière version modifie ce vers 24 :
[citation=p. 55]« Le saule à la source, le hêtre sur la colline »[/citation]
On pourrait croire que Tolkien place les arbres dans l’ordre des saisons du Chant de Fangorn, mais la correction du v. 23 invalide cette hypothèse, car saule, hêtre, orme et autres arbres sont évoqués dans leur été. Cette dernière version ne parle plus du printemps, mais des trois autres saisons, ainsi que de leur fin (cette fois-ci, on pourrait faire le lien avec le Chant de Fangorn).
Mais, pour en revenir au saule, il est à la source [by the spring], c’est-à-dire au printemps de l’été, si je puis dire.
Au passage, puisque c’est le jour, toutes les versions de Kortirion chantent « la lumineuse Toussaint » (p. 48, 52, 56)...
5) Le LCP est encadré par deux poèmes chantant la perte des saisons d’une ville, puisque le dernier chapitre du Livre II retranscrit une version de « La Ville des Rêves et la Cité du Chagrin Présent » (1916 ; LCP, II, 6, p. 599-602).
La partie de ce poème intitulée « La Cité du Chagrin Présent » (qui désigne Oxford) commence ainsi :
[citation=p. 601]Il existe une cité qui repose à grande distance
Et une vallée creusée en des jours oubliés —
Là plus large était l’herbe, et les ormes élevés plus rares ;
Le sentiment de la rivière était pesant dans l’air du bas-pays.
Là de nombreux saules changeaient l’aspect de la terre et des cieux (...)[/citation]
Leurs [emphase]« feuilles grises affaissées sur des étangs d’argent / Tricotaient un couvre-lit (...) »[/emphase]. Ce poème de 1916 insiste, cette fois-ci, sur le sommeil.
6) Les saules sont bien sûr présents dans les deux premiers poèmes des Aventures de Tom Bombadil. Là encore, Sosryko le bombadilophile les a chantés...
7) Mais d’autres poèmes du même recueil reprennent l’image de la « saulitude ». Dans « The Mewlips » (in Faërie et autres textes, Bourgois, p. 398-401), les saules hantent un paysage lugubre :
[citation=p. 399]« Le long de la rive abîmée
Pleurent les saules accablés ».[/citation]
Le sanglot des saules habite le cauchemar d’étouffement.
8) Le poème de « La cloche marine » (Bourgois, p. 416-425) redit les pleurs du saule, mais le cadre n’est plus le même. Il s’agit du « beau pays de la nuit éternelle » :
[citation=p. 419]« Les aulnes dormaient, et les saules pleuraient
le long d’une lente rivière dont les herbes ondulaient »[/citation]
La « saulitude » (hum...) du récitant parcourt le poème : il entend des chansons, des bruits de pas, il appelle, mais personne ne lui répond. L’ « esprit de murmures » ne veut pas se dévoiler...
9) « Le dernier vaisseau » (Bourgois, p. 424-433) ferme le recueil. Fíriel est une jeune fille qui sort de chez elle, attirée par la lueur de l’aube pâle :
[citation=p. 427]« Sa robe était ourlée de joyaux,
tandis qu’elle courait jusqu’à la rivière,
elle s’adossa au tronc d’un saule,
et regarda l’eau frissonner. »[/citation]
Cette fois-ci, on ne reste pas seul près du saule, car s’avance en musique un navire elfique, qui offre une place à la jeune fille. Mais son pied s’enfonce dans l’argile, rappel de son appartenance terrestre. Aussi :
[citation=p. 433]« Année après année, à jamais coulent
les Sept Rivières ;
les nuages passent, le soleil rougeoie,
le saule et le roseau frissonnent
matin et soir, mais plus jamais
les navires voguant vers l’ouest ne sont passés
dans les eaux des mortels, comme autrefois,
et leur chant s’est tu.[/citation]
Ce poème parle explicitement de la Terre du Milieu et du départ des Elfes. Ce qui m’a surpris, dans ce texte, c’est l’évocation des Sept Rivières, l’Ossiriand du Chant de Fangorn. Je ne sais pas si l’écho est délibéré.
10) Les Elfes de Rivendell, dans le ch. 19 de Bilbo le Hobbit, chantent une [emphase]« berceuse [qui] réveillerait un gobelin ivre »[/emphase] :
[citation=p. 366]« Chantons à présent doucement, tissons-lui des rêves !
Enveloppons-le dans le sommeil, et là, laissons-le !
Le voyageur dort. Que son oreiller lui soit doux !
Bercez ! bercez ! saules et aulnes ! »[/citation]
Le saule est appelé à bercer le repos du voyageur, en enveloppant d’un sommeil réparateur.
A cette liste, qui n’est pas exhaustive (comme souvent... ;-)), j’ajouterai la rêverie d’eau qui s’empare de Sam sur la route de la Montagne du Destin, alors qu’il s’abstient de boire au profit de Frodo.
[citation=SdA, VI, 3, p. 1001](...) et alors, comme la nuit de Mordor se refermait encore une fois sur eux, le souvenir de l’eau revint dans toutes ses pensées ; et chaque ruisseau, chaque rivière, chaque source qu’il avait jamais vus, sous les ombrages verts des saules ou scintillant au soleil, dansait et gazouillait pour son tourment derrière la cécité de ses yeux.[/citation]
Au delà de cette évocation poignante de l’eau, on a affaire, lorsque l'on parle du saule, à une eau ombragée, une eau « saulaire », si je puis dire. C’est une ombre verte (ou, comme dans d'autres textes, argentée, rouge, etc.), bref une eau qui teinte et voile la lumière. Elle s’oppose aux ténèbres du Mordor, terrifiantes et desséchantes.
Image du saule
Il me semble que le trait qui relie la plupart des saules du Légendaire est que le saule a rapport à une eau ombrée, c’est-à-dire une eau qui entoure, qui enveloppe, voire qui brouille.
A Tasarinan comme au Tournesaules, le saule, proche de l’eau dormante, finit par en devenir une à son tour. L’image se déplace : celui qui s’adosse à un saule est englouti dans son ombrage vert ou argenté. Autrement dit, le déplacement de l’image est une inversion : le feuillage devient le reflet de l’eau dormante à ses pieds : il noie la personne qui s’y arrête. Cet enveloppement s’avère enchanteur et régénérant à Tasarinan ; il est perverti et dangereux chez le Vieil-Homme-Saule, qui va jusqu’à engloutir littéralement ses victimes (tout son être y participe : feuillage, branches, racines et tronc).
Se baigner dans le feuillage d’une saulaie est à double tranchant : on peut s’y laver ou s’y noyer.
Le saule n’est pas une eau courante. Il appelle à s’arrêter. Le saule est un étang de murmures : percevoir un murmure, c’est suspendre son activité pour essayer de le saisir.
Rêver à un saule ou sous un saule n’offre pas une vision d’avenir. Présent, il enveloppe (c’est le cas à Tasarinan) ; absent, il appartient aux brumes du passé qui nourrissent la nostalgie. Les poèmes sur les cités perdues (Kortirion, la Cité du Chagrin Présent) chantent les regrets d’un homme qui ne quitte pas ses souvenirs.
Sébastien, dans l’eau dormante
I. D’autres saulaies en Arda
1) a) Dans le SdA, au confluent du Snowbourn et de l’Entwash, sur les terres du Rohan, s’étend une saulaie :
[citation=SdA, III, 6 ; éd. du Centenaire, p. 548]La terre était verdoyante dans les prairies humides et, le long des rives herbeuses de la rivière, croissaient de nombreux saules. Dans cette terre méridionale, ils rougissaient déjà au bout de leurs doigts, sentant l’approche du printemps.[/citation]
Ce récit mentionnera encore deux autres fois cette saulaie :
b) Grispoil qui ne se laisse pas attraper court [emphase]« là-bas, près du gué, comme une ombre parmi les saules »[/emphase] (ibid., p. 566).
c) Le premier campement de l’armée de Théoden en route vers le Gondor se dresse dans cette saulaie (SdA, V, 3, p. 861).
2) Bien plus au nord, la Grande Route franchit une rivière sur un pont de pierre. Dans Bilbo le Hobbit, il est dit qu’
[citation=Bilbo le Hobbit, ch. 2 ; Livre de Poche, p. 45]il commençait à faire sombre, tandis qu’ils descendaient dans une vallée profonde, au fond de laquelle coulait une rivière. Le vent se leva, et les saules, le long des rives, se courbaient en gémissant. Heureusement, la route passait sur un vieux pont de pierre, car la rivière, enflée par les pluies, descendait impétueusement des collines et des montagnes du Nord.[/citation]
Or, on ne sait pas exactement où se situe cette vallée de saules. Il y a un problème de cohérence entre les textes du Hobbit et du SdA, I, 12 (et les corrections des éditions respectives ne l’ont pas résolu), comme l’a souligné Karen Fonstad dans son Atlas (p. 97-98, 100-101, 162-163). Christopher Tolkien, en Home 199-204, s’en fera l’écho.
a) Si le vieux pont de pierre est le Dernier Pont qui enjambe la rivière Fontgrise (Mitheithel), il semble difficile d’envisager qu’Aragorn et les quatre Hobbits — même s’ils se sont perdus — n’arrivent que plusieurs jours après au camp des trois Trolls pétrifiés (alors que Bilbo et les Nains y étaient le soir-même du franchissement du pont).
b) Si le vieux pont de pierre n’est pas le Dernier Pont et qu’il enjambe un autre cours d’eau (reste à savoir lequel) encore plus à l’est, pourquoi le Dernier Pont se nommerait-il ainsi ?
C’est d’autant plus étrange que le texte de la première version du Hobbit annonçait explicitement que la rivière bordée de saules n’était pas connue. De plus, les voyageurs la franchissaient grâce à un gué (Home VI, 203).
Cette fois-ci, il semblerait que ce soit Tolkien lui-même qui se soit égaré dans la saulaie... ;-)
3) Remontons le cours du temps, et faisons resurgir le Beleriand... Nan-tathren n’est pas la première région plantée de saules que traverse le Sirion. Plus en amont, à sa sortie de Doriath, le Sirion passe par une terre marécageuse, l’Aelin-iual, où abondent roseaux et saules nains [low willows] (CLI, I, 2, Pocket, vol. 1, p. 177). Je ne sais pas si l’on peut parler d’une véritable saulaie, mais il s’y déroule une scène qui fait écho aux saulaies précédemment citées.
Morwen, partie à la recherche de son fils Túrin accompagnée de Mablung et de ses guerriers elfes, découvre en gagnant la rive opposée du Sirion que sa fille Nienor les a suivis. A la faveur de l’obscurité, celle-ci s’était glissée dans la file des gardes.
Les rives de saules semblent se prêter au jeu des dissimulations. Ainsi, les saulaies du Snowbourn abritent le premier campement d’une autre jeune fille partant incognito vers le danger : Dernhelm-Eowyn. C’est également au cours du trajet passant par la vallée de saules que Gandalf fausse compagnie aux Nains et à Bilbo. Les saules voilent les reflets, ils estompent les apparences à la faveur de l’obscurité. Autrement dit, le saule diurne invite à une contemplation rêveuse, tandis que le saule nocturne gomme les silhouettes. Reste un trait commun, le saule engourdit le regard éveillé.
Le rapprochement que fait Vallis entre la saulaie de Lórien et les pouvoirs d’Irmo et d’Estë permet de renforcer ce point. Irmo est le [emphase]« maître des visions et des rêves »[/emphase] (Silm., Valaquenta, Pocket, p. 29), tandis que sa femme Estë[emphase] « soigne les maux et les fatigues. (...) elle apporte le repos, elle n’apparaît pas dans la journée, mais dort sur une île au milieu du lac de Lorellin, à l’ombre des arbres »[/emphase] (ibid., p. 30).
Le repos est un relâchement de la conscience attentive ; on repose le corps dans la nuit de l’esprit. En retour, l’inactivité du corps libère les images dans l’esprit. Irmo et Estë animent le jeu du saule, qui repose et enchante.
II. Les saulaies des poèmes.
Je rassemble ici plusieurs occurrences, qui ne correspondent pas nécessairement à des saulaies d’Arda (du moins dans ses dernières versions).
4) Le long poème « Kortirion parmi les Arbres » (dont les premières versions datent de 1915, et qui sera retravaillé plusieurs fois sur près d’un demi-siècle) chante les saisons perdues de la cité de Kortirion (LCP I, 1, p. 46-58).
a) Le saule n’apparaît pas en 1915
b) En revanche, dans la version de 1937 (strophe I, v. 24, p. 51), il remplace les érables et leurs pompoms (strophe I, v. 24, p. 47). Il est couplé avec le hêtre :
[citation]« Le hêtre sur la colline, le saule dans les marais »[/citation]
Si l’on compare avec Tasarinan, on a un point commun géographique, étant donné que le saule habite les eaux dormantes.
c) « Kortirion » sera de nouveau corrigé, et la dernière version modifie ce vers 24 :
[citation=p. 55]« Le saule à la source, le hêtre sur la colline »[/citation]
On pourrait croire que Tolkien place les arbres dans l’ordre des saisons du Chant de Fangorn, mais la correction du v. 23 invalide cette hypothèse, car saule, hêtre, orme et autres arbres sont évoqués dans leur été. Cette dernière version ne parle plus du printemps, mais des trois autres saisons, ainsi que de leur fin (cette fois-ci, on pourrait faire le lien avec le Chant de Fangorn).
Mais, pour en revenir au saule, il est à la source [by the spring], c’est-à-dire au printemps de l’été, si je puis dire.
Au passage, puisque c’est le jour, toutes les versions de Kortirion chantent « la lumineuse Toussaint » (p. 48, 52, 56)...
5) Le LCP est encadré par deux poèmes chantant la perte des saisons d’une ville, puisque le dernier chapitre du Livre II retranscrit une version de « La Ville des Rêves et la Cité du Chagrin Présent » (1916 ; LCP, II, 6, p. 599-602).
La partie de ce poème intitulée « La Cité du Chagrin Présent » (qui désigne Oxford) commence ainsi :
[citation=p. 601]Il existe une cité qui repose à grande distance
Et une vallée creusée en des jours oubliés —
Là plus large était l’herbe, et les ormes élevés plus rares ;
Le sentiment de la rivière était pesant dans l’air du bas-pays.
Là de nombreux saules changeaient l’aspect de la terre et des cieux (...)[/citation]
Leurs [emphase]« feuilles grises affaissées sur des étangs d’argent / Tricotaient un couvre-lit (...) »[/emphase]. Ce poème de 1916 insiste, cette fois-ci, sur le sommeil.
6) Les saules sont bien sûr présents dans les deux premiers poèmes des Aventures de Tom Bombadil. Là encore, Sosryko le bombadilophile les a chantés...
7) Mais d’autres poèmes du même recueil reprennent l’image de la « saulitude ». Dans « The Mewlips » (in Faërie et autres textes, Bourgois, p. 398-401), les saules hantent un paysage lugubre :
[citation=p. 399]« Le long de la rive abîmée
Pleurent les saules accablés ».[/citation]
Le sanglot des saules habite le cauchemar d’étouffement.
8) Le poème de « La cloche marine » (Bourgois, p. 416-425) redit les pleurs du saule, mais le cadre n’est plus le même. Il s’agit du « beau pays de la nuit éternelle » :
[citation=p. 419]« Les aulnes dormaient, et les saules pleuraient
le long d’une lente rivière dont les herbes ondulaient »[/citation]
La « saulitude » (hum...) du récitant parcourt le poème : il entend des chansons, des bruits de pas, il appelle, mais personne ne lui répond. L’ « esprit de murmures » ne veut pas se dévoiler...
9) « Le dernier vaisseau » (Bourgois, p. 424-433) ferme le recueil. Fíriel est une jeune fille qui sort de chez elle, attirée par la lueur de l’aube pâle :
[citation=p. 427]« Sa robe était ourlée de joyaux,
tandis qu’elle courait jusqu’à la rivière,
elle s’adossa au tronc d’un saule,
et regarda l’eau frissonner. »[/citation]
Cette fois-ci, on ne reste pas seul près du saule, car s’avance en musique un navire elfique, qui offre une place à la jeune fille. Mais son pied s’enfonce dans l’argile, rappel de son appartenance terrestre. Aussi :
[citation=p. 433]« Année après année, à jamais coulent
les Sept Rivières ;
les nuages passent, le soleil rougeoie,
le saule et le roseau frissonnent
matin et soir, mais plus jamais
les navires voguant vers l’ouest ne sont passés
dans les eaux des mortels, comme autrefois,
et leur chant s’est tu.[/citation]
Ce poème parle explicitement de la Terre du Milieu et du départ des Elfes. Ce qui m’a surpris, dans ce texte, c’est l’évocation des Sept Rivières, l’Ossiriand du Chant de Fangorn. Je ne sais pas si l’écho est délibéré.
10) Les Elfes de Rivendell, dans le ch. 19 de Bilbo le Hobbit, chantent une [emphase]« berceuse [qui] réveillerait un gobelin ivre »[/emphase] :
[citation=p. 366]« Chantons à présent doucement, tissons-lui des rêves !
Enveloppons-le dans le sommeil, et là, laissons-le !
Le voyageur dort. Que son oreiller lui soit doux !
Bercez ! bercez ! saules et aulnes ! »[/citation]
Le saule est appelé à bercer le repos du voyageur, en enveloppant d’un sommeil réparateur.
A cette liste, qui n’est pas exhaustive (comme souvent... ;-)), j’ajouterai la rêverie d’eau qui s’empare de Sam sur la route de la Montagne du Destin, alors qu’il s’abstient de boire au profit de Frodo.
[citation=SdA, VI, 3, p. 1001](...) et alors, comme la nuit de Mordor se refermait encore une fois sur eux, le souvenir de l’eau revint dans toutes ses pensées ; et chaque ruisseau, chaque rivière, chaque source qu’il avait jamais vus, sous les ombrages verts des saules ou scintillant au soleil, dansait et gazouillait pour son tourment derrière la cécité de ses yeux.[/citation]
Au delà de cette évocation poignante de l’eau, on a affaire, lorsque l'on parle du saule, à une eau ombragée, une eau « saulaire », si je puis dire. C’est une ombre verte (ou, comme dans d'autres textes, argentée, rouge, etc.), bref une eau qui teinte et voile la lumière. Elle s’oppose aux ténèbres du Mordor, terrifiantes et desséchantes.
Image du saule
Il me semble que le trait qui relie la plupart des saules du Légendaire est que le saule a rapport à une eau ombrée, c’est-à-dire une eau qui entoure, qui enveloppe, voire qui brouille.
A Tasarinan comme au Tournesaules, le saule, proche de l’eau dormante, finit par en devenir une à son tour. L’image se déplace : celui qui s’adosse à un saule est englouti dans son ombrage vert ou argenté. Autrement dit, le déplacement de l’image est une inversion : le feuillage devient le reflet de l’eau dormante à ses pieds : il noie la personne qui s’y arrête. Cet enveloppement s’avère enchanteur et régénérant à Tasarinan ; il est perverti et dangereux chez le Vieil-Homme-Saule, qui va jusqu’à engloutir littéralement ses victimes (tout son être y participe : feuillage, branches, racines et tronc).
Se baigner dans le feuillage d’une saulaie est à double tranchant : on peut s’y laver ou s’y noyer.
Le saule n’est pas une eau courante. Il appelle à s’arrêter. Le saule est un étang de murmures : percevoir un murmure, c’est suspendre son activité pour essayer de le saisir.
Rêver à un saule ou sous un saule n’offre pas une vision d’avenir. Présent, il enveloppe (c’est le cas à Tasarinan) ; absent, il appartient aux brumes du passé qui nourrissent la nostalgie. Les poèmes sur les cités perdues (Kortirion, la Cité du Chagrin Présent) chantent les regrets d’un homme qui ne quitte pas ses souvenirs.
Sébastien, dans l’eau dormante

