On pourrait croire que Túrin et Tuor étaient promis à une destinée similaire, mais que leurs parcours ou leur rôle à jouer dans l'Histoire d'Arda les aient menés sur des voies diamétralement opposées. Plusieurs événements déterminants de leur existence, bien que n'arrivant pas chronologiquement aux mêmes instants pour l'un et pour l'autre, m'ont amené à faire plusieurs comparaisons :
- Tous deux, fils de Húrin et fils de Huor, ne connaissent que peu (ou pas) leur père, voient leur Maison détruite (normal, c'est la même !) et se trouvent en situation d'esclave des Orientaux puis d'hors-la-loi (Tuor) ou d'hommes sans ressources condamnés à l'exil (Túrin).
- Chacun bénéficie d'une éducation similaire dans leur jeunesse : Túrin est adopté par Thingol en Doriath, alors que Tuor est adopté par Annael des Elfes Verts de Mithrim, où ils seront formés dans tous les savoirs elfiques (comme pour le reste, la fin de cette relation sera plus malheureuse chez l'un que chez l'autre…).
- La présence, dans leur parcours, d'un Elfe compagnon, d'un guide, qui chacun les conduira dans le second royaume Elfique que chacun va découvrir : Gwindor qui conduira Túrin à Nargothrond (mais on peut réfléchir aussi à la place du vaillant Beleg en tant que compagnon), et Voronwë pour Tuor, qui le mène à Gondolin.
Ils y gagnent bien vite tous deux une place de choix dans le conseil du Roi.
- L'amour de chacun de ces deux hommes avec la fille du Roi-elfe de leur nouvelle patrie, bien qu'à ce stade, les deux cousins ont déjà bien changé, et les sentiments éprouvés seront, toute en nuance, assez différents. L'amour d'Idril et de Tuor fleurit, celui de Túrin et Finduilas sera empêché et meurt avant d'avoir existé.
S'il y a de nombreuses analogies jusqu'à présent, les conséquences de leurs caractères si différentes se dénote surtout ensuite dans leur différence :
- Le tempérament de Túrin, son assurance et son orgueil amènent la destruction de Nargothrond, alors que l'on voit bien dans La Chute de Gondolin que, bien que le royaume caché sera finalement détruit, Tuor conseillait et oeuvrait avec sagesse, pour le bien de la cité qu'il chérissait désormais. Túrin est la cause de la chute de Nargothrond, Tuor combat quant à lui celle de Gondolin (Maeglin) et sera la "cause" de la survie des rescapés.
- L'amour d'Idril et de Tuor mènera à la naissance d'Eärendil, mi-homme mi-elfe, un des grands héros de l'Histoire d'Arda, l'amour avorté de Túrin et Finduilas, mènera, indirectement, à la conception d'un enfant "contre-nature" avec sa sœur Nienor…
- Tous deux ne connaîtront pas une fin "dans l'ordre des choses". Túrin ne meurt pas d'une "mort naturelle", mais se suicide (peut-on concevoir pire mort dans le monde élaboré par Tolkien ?) alors que Tuor est affranchi de la mortalité et rejoint le peuple qu'il chérit tant des Elfes.
C'est comme si ces deux hommes, princes parmi les leurs, proches parents, véritables héros capables de hauts faits, avaient été promis à des destins hors du commun, l'un aidé par le sort et l'autre maudit par lui, tout en attendant d'eux que leur libre-arbitre seul les mène à accomplir ce qui devait l'être.
Et la venue d'Eärendil montre bien l'importance de leur rôle dans l'Histoire d'Arda (ou devrais-je dire dans les Desseins de l'Unique ?).
Comment les choses auraient tourné si Túrin, agissant autrement, avait aimé Finduilas en retour et que cet amour aurait donné un enfant ? Quelle aurait été cette lignée des Semi-Elfes, disposant d'une grâce spéciale et par laquelle un peu du sang des elfes, et d'une maia, était venu aux hommes au temps de leur Domination ?
C'est en relisant le Silmarillion, et, avec l'histoire des deux cousins en tête, ce passage de Gwindor parlant à Túrin lors du sac de Nargothrond, que cette idée a germé :
Cours à Nargothrond et sauve Finduilas. Et je te dis encore ceci : elle seule se tient entre toi et ton destin. Si tu manques à Finduilas, ton destin ne te manquera pas.
Ce qui m'amène à l'analogie la plus importante, et qui, selon moi, conditionne tout le reste :
- Chacun est soumis à (ou subit) l'influence directe d'un Vala : hérault d'Ulmo pour Tuor, maudit par Morgoth pour Túrin. Cet aspect déterminant de leur Destin les amène rapidement sur des chemins totalement divergents. Túrin ira de chagrin en chagrin, accentuant progressivement les aspects les plus sombres ou négatifs de son tempérament, il apporte le malheur, alors que Tuor connaîtra davantage de joie et d'émerveillement, et de lui naîtra l'espoir.
Peut-on alors encore parler de libre-arbitre chez les hommes quand une des Puissances d'Arda influence aussi directement la vie d'un homme ?
Il s'agit d'ailleurs des deux seuls cas du genre, est-ce pour cela que les Valar n'apparaissent jamais aux humains, n'interviennent jamais directement dans leur histoire ?
Pour ne pas les priver de cette particularité qu'Eru a mis en eux seul d'être toujours en quête des limites du monde (…) qu'ils aient le courage de façonner leur vie, parmi les hasards et les forces qui régissent le monde, au-delà même de la Musique des Ainur (…).
Si c'est le cas, lorsqu'Ulmo dit "qu'il paraît agir contre la volonté de ses frères" en se présentant à Tuor, il ne ferait pas seulement allusion à la Malédiction de Mandos, mais aussi à son choix de faire d'un humain son émissaire…
Bon, pardonnez mes dernières élucubrations (je reste preneur d'avis :-) ), Pour en revenir au départ, il y a quand même plus que de simples hasards dans tous ces parallèles, non ?

