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La question du Libre Arbitre
Comme je l'avais évoqué, la présente recherche a été motivée, entre autres, par la demande d'un article. La rédaction de ce dernier, il y a quelques mois [small](l'occasion sera donnée d'annoncer sa publication en temps et en heure ; les participants de ce fuseau l'ont reçu en attendant)[/small], a été l'occasion, depuis nos derniers échanges, de relever quelques éléments complémentaires, à verser au dossier, comme on dit :), que voici.

[séparation]

À tout seigneur tout honneur : commençons par un passage des Lettres.

Il concerne le lien entre sagesse de Dieu et miséricorde, dont nous avons parlé notamment au moment de caractériser la nature de la toute puissance divine :

<a href='https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88529#88529'>Yyr</a>' Wrote: La Création, dans le Conte d'Arda, se loge aisément dans la théologie de saint Thomas, puisque Eru est le Grand Auteur qui [emphase]« tout en demeurant “au dehors” et indépendant de son œuvre, y “habite” aussi, sur son plan dérivé, [...] comme la source et la garantie de son être »[/emphase], une œuvre où l'[emphase]« on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en [Lui] »[/emphase] et dont on attend un [emphase]« accomplissement »[/emphase], c'est-à-dire où les choses, dont l'existence est [emphase]« dérivée »[/emphase], devront être [emphase]« achevées en forme et en acte »[/emphase]. Où encore les interventions « surnaturelles », c'est-à-dire [emphase]« les ajouts d’Eru, ne sont pas “étrangers” mais s’adaptent à la nature et aux caractéristiques »[/emphase] de l'ordre du monde — selon la « puissance ordonnée » de Dieu, pour reprendre la terminologie scolastique. Où enfin, et surtout, ledit accomplissement des choses y est produit par la pitié, c'est-à-dire, par [emphase]« le pouvoir de miséricorde [qui] ne nous est que délégué et est toujours exercé [...] par l'Autorité Suprême »[/emphase] : on pourrait y lire mot pour mot le Docteur Angélique qui, concluant sur la sagesse qui caractérise la puissance de Dieu, termine en disant qu'[emphase]« en toute œuvre de Dieu apparaît donc, comme sa racine première, la miséricorde. La vertu de ce principe se retrouve dans tout ce qui en dérive, et même là elle agit plus fortement, comme la cause première a une influence plus forte que la cause seconde »[/emphase] (ST Ia.21.4).

Dans une Lettre que nous avons déjà souvent feuilletée, Tolkien écrivait, de façon très thomiste, si je puis dire :

[citation=Lettres n°246 p.457]Frodo a effectivement « échoué» en tant que héros, tel que le conçoivent les gens simples : il n’a pas résisté jusqu’à la fin; il a renoncé, lâché prise. Je ne dis pas « gens simples » avec mépris : ils voient souvent clairement la simple vérité et l’idéal absolu vers lequel il faut diriger effort, même s’il est inaccessible. [Toutefois,] ils ne perçoivent pas la complexité d’une situation donnée située dans le Temps, dans lequel est pris un idéal absolu. Ils ont tendance à oublier cet élément étrange dans notre Monde, que nous appelons Pitié ou Miséricorde, qui est également un impératif absolu du jugement moral (puisqu'elle est présente dans la nature Divine).[/citation]

[séparation]

Une autre lettre nous intéresse, qui cette fois concerne la nature et le sens de la liberté que S.T. Pinckærs appelle liberté de qualité. Nous avons vu, dans le Conte d'Arda, le lien entre liberté, subcréation et morale (cf. la liberté du subcréateur : 1/3, 2/3, 3/3) : choisir le bien consiste à « s'accomplir » :

[url=https://www.jrrvf.com/mybb/showthread.php?tid=4904&pid=69329#pid69329' Wrote: Yyr[/url]]
[...] un résumé de la liberté véritable, qui consiste à sortir de soi (to remove) pour aller vers (into) la lumière, la gloire, la majesté, et ainsi accomplir sa nature, c'est-à-dire déployer ses talents, les offrir, et enrichir le monde [...]

Eh bien, je ne l'avais jamais noté, mais Tolkien l'a écrit noir sur blanc :

[citation=Lettres n°310 pp.558-559]La curiosité humaine en vient rapidement à demander COMMENT : de quelle manière cela en est-il arrivé à exister ? Et puisque la « structure » reconnaissable suggère un dessein, la curiosité peut en venir à POURQUOI ? Mais POURQUOI, en ce sens, sous-entendant des raisons et des intentions, ne peut référer qu’à un ESPRIT. Seul un Esprit peut avoir des buts proches, d’une manière ou à un degré quelconques, des buts d’un humain. Si bien qu'une question comme « Pourquoi la vie, l’ensemble des choses vivantes, est-elle apparue dans l'Univers physique? » induit immédiatement la Question : Y a-t-il un Dieu, un Créateur-Concepteur, un Esprit dont nos esprits sont proches (puisqu'ils proviennent de lui) si bien qu'il nous soit partiellement intelligible ? Par quoi nous en arrivons à la religion et aux idées morales qui en procèdent. À ce propos je dirai seulement que la « morale » a deux aspects, en raison du fait que nous sommes des individus (comme le sont à des degrés variables toutes les choses vivantes) mais ne vivons pas, ne pouvons vivre, dans la solitude, et avons un lien avec les autres choses, de plus en plus étroit jusqu'au lien absolu que nous avons avec notre propre espèce humaine.

La morale devrait donc guider nos buts humains, conduire nos vies : a) la manière dont nous pouvons développer nos talents individuels sans les gâter ni les gâcher ; et b) sans nuire à nos proches ni interférer avec leur développement. (Au-delà de ce point, on trouve le sacrifice de soi par amour.)[/citation]

Évidemment, il y a quelque chose de gratifiant de trouver après coup chez le Professeur confirmation de ses analyses :).

[small]Au passage, le niveau théologique de cette lettre est impressionnant, qu'il s'agisse du premier paragraphe de ma citation, qui synthétise la compréhension de la personne humaine par le Christianisme depuis, disons, le Concile de Chalcédoine jusqu'aux les trois derniers papes, surtout Benoît XVI (la personne comme relation), ou du second, qui récapitule ce qu'est la « morale » « chrétienne » (ni autonomie ni hétéronomie, ni légalisme ni absence de loi, etc. mais la loi de notre être, notre bien).[/small]

[séparation]

Poursuivons maintenant avec la contribution d'un maître-compagnon de JRRVF à côté de laquelle j'étais passé.

Au détour d'une discussion sur les destins de Túrin et Tuor,

[url=https://www.jrrvf.com/mybb/showthread.php?tid=3917&pid=67178#pid67178' Wrote: Tilkalin[/url]][...] le lien établi entre destin et espérance s'avère très heureux. En effet, loin d'être réductibles à la notion classique de fatum, tel que l'explicite FdN dans un précédent post, il me semble que les destins de Túrin et de Tuor relèvent davantage de l'idée que se faisaient les anciens Scandinaves du Destin.

Au-delà de la polysémie de cette notion (une quinzaine de termes en vieux norrois révélant les plus fines nuances qui soient : destin individuel ou collectif, neutre, subjectif ou objectif, passif ou actif, bénéfique ou maléfique, personnifié ou symbolique, etc.), R. Boyer a longuement démontré que, loin d'être écrasés par un fatum inexorable, il est donné aux söguligir, ces hommes reconnus [emphase]« dignes de donner matière à saga »[/emphase], de participer à leur destin, révélant en eux quelque chose qui témoigne du sacré — les incitant à accepter leur sort et à accomplir les arrêts du Destin.

Cet éminent spécialiste de la mythologie nord-germanique souligne à ce propos que cette force immanente n'est pas sans analogie avec la notion de grâce chrétienne. Abondant dans le même sens, G. Dumézil note ainsi dans son essai :

[citation=Du mythe au roman, Paris, PUF, coll. "Quadrige", 1997 (1970), chap. VI, « La première digression mythologique : géants, dieux ases et dieux vanes », p.94][…] il faut admettre, pour des notions comme celle de confiance [normal][je souligne][/normal], selon les individus et les circonstances, une certaine élasticité qui peut les porter au-dessus de leur point d’équilibre, jusqu’à une foi [normal][je souligne][/normal] proche de la notion chrétienne […].[/citation]

On retombe ainsi sur la notion d'espérance telle que l'explicitait Yyr [...] :-)

On voit combien cette vision des choses peut assez aisément se superposer à celle que nous avons montrée : la liberté comme participation à / accomplissement de sa nature ... c'est-à-dire de son destin, d'après la quasi équivalence faite par les Elfes entre les deux notions. Les Elfes qui, une fois de plus, réunissent pour Tolkien [emphase]« le passé scandinave »[/emphase] et [emphase]« la foi nouvelle »[/emphase]. Ainsi que je l'écrivais en conclusion de mon essai :

[citation=« Estel Eruhínion » in Pour la gloire de ce monde, pp.302-303]Bien entendu, le mythe d’Arda n’est pas identique, dans sa narration, au mythe chrétien, il n’est pas non plus identique aux mythes nordiques ; mais il procède de la transformation de ceux-ci au contact de la foi, son auteur s’étant délibérément inscrit dans ce désir de [emphase]« de conserver une forte proportion du passé scandinave pour le mêler à la culture continentale et à la foi nouvelle »[/emphase] [normal][MCE, p.37][/normal]. Cette transformation, dans la perspective tolkienienne, ne résulte ni d’une [emphase]« confusion »[/emphase] ni d’un assemblage, mais d’une [emphase]« fusion »[/emphase] entre deux cultures qui [emphase]« se sont embrasées au contact l’une de l’autre »[/emphase], une rencontre qui, [emphase]« considérant l’ancien et le nouveau »[/emphase], a produit toute sa richesse [normal][MCE, pp.32,39][/normal].[/citation]

[small]Et, hum :) dans une des dernières notes de cette conclusion, j'écrivais que [emphase]« la même rencontre entre la foi et la culture se produit en Arda pour d’autres motifs que l’espérance : exemple (connexe) du destin et du libre arbitre, dont le Conte donnera une sorte de résolution »[/emphase] (Ibid. p.304). Je n'avais fait alors qu'entrevoir de très loin ladite résolution (et encore !) ... Je n'imaginais pas qu'elle fût à ce point parfaite.[/small]

[séparation]

Pour compléter les éléments linguistiques compatibles avec une compréhension thomiste du choix libre (choisir revient à délibérer, acte de la volonté informée par l’intelligence et finalisée par le bien de la personne), à savoir :
  • la relation philologique possible de la volonté avec l’intériorité de la personne (ici) ;
  • la préséance de l’intelligence dans la délibération () ;
On peut ajouter :
  • la relation philologique possible entre le choix et ce qui coupe, donc ce qui clôt la délibération, à travers la proximité (proxémie ?) des racines elfiques [emphase]« √[small]KIR[/small] : ‘cleave, cut’ »[/emphase] (PE n°17 p.157) et [emphase]« √[small]KIL[/small] : ‘choose, select’ »[/emphase] (PE n°22 p.149).

[séparation]

Enfin, nous avions régulièrement croisé des références évangéliques qui, à chaque fois, résumaient ou rassemblaient un aspect de la question. En voici une qui, depuis le début, me semble le faire pour l'ensemble de la question :

[citation=Philippiens 2,12-13]mettez en œuvre votre salut,
car c’est Dieu qui fait en vous et le vouloir et le faire
selon son dessein bienveillant.[/citation]

La contradiction apparente de ce verset (mettez vous à l'œuvre puisque c'est Dieu qui fait en vous le vouloir et le faire) étant manière de poser à la fois la question du libre arbitre et la réponse à cette question. La mythopoésie tolkienienne peut aider à le comprendre.

[séparation]

Voilà. C'est tout pour le moment :).
[small]Si j'en ai le loisir, je reviendrai partager quelques notes de lecture pour une mise en relation avec d'autres auteurs (comme cela a été fait avec Jean Jaurès).[/small]
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