Toutefois, à partir de l'instant où il se nomme lui-même Turambar, "Maître du destin", je pense qu'il accepte au contraire son sort. N'est-ce pas d'ailleurs son dernier nom ? Or, l'on sait par ailleurs qu'un nom illustre souvent chez Tolkien l'histoire si ce n'est le destin de son porteur. En devenant "Maître du Destin dominé par le Destin", il semble enfin l'accepter et l'affronter.
D'ailleurs, à la suite de l'article de Jean sur les "Heurs et malheurs de Túrin", Turambar apparaît bien comme une figure du guerrier héroïque des mythologies et légendes indo-européennes. A ce propos, R. Boyer écrit : "il y a quelque chose en lui [le guerrier héroïque] qui est sacré ou qui témoigne du sacré, c’est cela qui l’incite à s’accepter lui-même, qui le rend digne de vivre et qui rend la vie digne de lui. Tel est le fondement de son courage, et aussi de son honneur. Il revient donc à l’individu de manifester à son tour cette appartenance au monde du transcendant, de faire valoir cette dignité [...]" (L'Edda poétique, Paris, Fayard, 1992, 685 p., p. 19).
Cependant, une limite qui apparaît immédiatement, et qui transparassait déjà dans mon précédent post, c'est que la notion de suicide ne recouvre pas la même chose selon que l'on adopte une approche "païenne" ou chrétienne - me semble-t-il. Autant la notion de suicide ne démontre pas un abandon de l'espérance dans le cadre de la mythologie nord-germanique (au contraire, même : cf. le suicide de Hadingus dans les Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, qui se pend pour rejoindre Odin), autant une lecture chrétienne du suicide de Túrin semble en effet dévoiler une perte complète d'estel.
Mais cette double lecture, a priori antinomique de prime abord, dépend peut-être aussi d'un postulat de départ que cette question du suicide de Túrin soulève (désolé si j'ouvre la boîte à Pandore) : doit-on partir du conte originel "Turambar et le Foalokë" (LCP II) ou bien du "Narn I Hin Húrin" (CLI I) ou encore du chapitre "Túrin Turambar" dans le Silmarillion ? Selon l'approche adoptée par Tolkien dans le temps, antique à ses débuts ou philosophique par la suite, la compréhension du suicide de Túrin peut-elle être unilatérale, selon que l'on adopte une approche "païenne" ou chrétienne - comme je l'ai d'ailleurs fait dans mon précédent post ?
Peut-être que pour débroussailler cette question du suicide, et dépasser ces "clivages", un détour par la lecture de l'essai d'Emile Durkheim sur le suicide pourraît s'avérer riche d'enseignements (E. Durkheim, Le suicide, Etude de sociologie, Paris, PUF, coll. "Quadrige", 1991 [1930], 463 p.). De fait, toute une partie de son ouvrage revient sur le suicide dit "altruiste", dont un bon exemple se trouve chez les soldats qui montent se battre au front alors qu'ils savent qu'ils risquent probablement de mourir.
Nous ne sommes pas loin, me semble-t-il, du héros des sagas islandaises qui affronte son destin, tout en sachant que le salaire de son héroïsme, c'est la mort, comme le rappelle d'ailleurs Tolkien dans sa conférence sur Beowulf...
Cordialement,
Tilkalin.

