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Énigmes et caractère...
#8
(suite du post écrit le 21-03-2002 03:31 )

Le dialogue des deux sages (Immacallam in da thuarad) est un autre texte celtique (irlandais).
Il s'agit d'une dispute académique entre un aspirant (devin) au grade de "docteur suprême d'Ulster" et son examinateur. C'est un dialogue versifié, rédigé en un style rempli de sous-entendu et d'allusions obscures ou métaphoriques, avec un vocabulaire rare et recherché.
Mes renseignements étant de seconde main [6, p.357], je ne peux caractériser la nature énigmatique ou pas des questions, mais tout le porte à croire, même si ce caractère doit seulement traduire la volonté de n'être compris que par des lecteurs initiés.

Jusqu'à présent, nous avons vu des dialogues sous forme de questions d'une partie et de réponses à ces questions par l'autre partie.
On est au niveau : du disciple (Saturne, la reine de Saba) et du maître (Salomon), et/ou plus généralement du testeur (le maître, la femme celte) et du testé (le disciple, le prétendant au mariage).
Il n'y a aucun conflit entre les parties : bien qu'il puisse y avoir un enjeu (le mariage, l'accès du disciple au grade de docteur) il n'y a pas de réel antagonisme, de lutte pour un bien qui ne pourrait être partagé entre les deux personnages. Et puis surtout, il n'y a pas de réciprocité dans le dialogue : le questionnement est à sens unique.

On est loin, formellement et sur le fond, de l'affrontement entre Bilbo et Gollum qui prend la forme d'une véritable joute oratoire chacun posant une série d'énigmes à l'autre, le vainqueur remportant une mise en jeu qui ne peut être partagée. Cette mise en jeu, d'un point de vue narratif, celui du conte, c'est la vie de Bilbo : si Bilbo gagne, il a la vie sauve et se voit indiqué la sortie, sinon, Gollum le mange.

Mais en réalité, cette victoire est liée à la possession de l'Anneau Unique. C'est l'Anneau qui est l'objet de la dernière question de Bilbo et gagner le concours d'énigmes revient à acquérir définitivement l'Anneau pour Bilbo ou à le récupérer pour Gollum (qui aurait fini par fouiller les poches de Bilbo avant même la fin de son repas…).
L'affirmation que l'Anneau a une place prépondérante dans cette compétition d'énigmes se trouve vérifiée de la main même de Tolkien. Pour cela, il faut revenir aux Lettres.
La lettre L128 [1,p.141] nous apprend que ce n'est que suite à un problème de communication entre Tolkien et ses éditeurs que le chapitre V de Bilbo le Hobbit, Enigmes dans l'Obscurité, a la forme que nous lui connaissons. En effet, les éditeurs ont pris pour une version définitive ce qui n'était pour Tolkien qu''un exemple de ré-écriture' envoyé à Allen & Unwin pour leur 'divertissement (L111, [1p.124])…
La version initiale décrivait un Gollum beaucoup moins terrifiant et plus généreux. Je traduis (avec crainte) la note 1 de la lettre L128 [1,p.442] :

"Dans la version originale […] Gollum a réellement l'intention de donner l'Anneau à Bilbo une fois que le hobbit a gagner le jeu des énigmes, et il se répand en excuses lorsqu'il découvre sa disparition :
"Je ne sais pas combien de fois Gollum demanda à Bilbo de le pardonner. Il n'arrêtait pas de dire : "Nous sssommes désolés; nous ne voulions pas tricher, nous voulions le donner notre sseul cadeau, ss'il gagnait le tournoi.' Il proposa même d'attraper pour Bilbo un bon gros poisson juteux à manger en guise de consolation."
Bilbo, qui avait l'Anneau dans sa poche, convainc Gollum de le guider par les passages souterrains jusqu'à la sortie, ce que fais Gollum, et tous deux se séparent avec amabilités."

Cherchons donc des récits mythologiques d'affrontement par énigmes avec enjeu à la clef et si possible la notion de réciprocité dans l'échange…

Ceci va nous transporter très loin dans le temps et dans l'espace, aux débuts de la civilisation, en … Mésopotamie, quelques 2050 ans av. J.-C (!), date à laquelle on estime la rédaction d'une épopée sumérienne, Enmerkar et le seigneur d'Aratta appelé encore Epopée d'Enmerkar ([7,p.285-6] et [8, p.291]).

Enmerkar est le deuxième roi de la première dynastie d'Uruk après le Déluge (le cinquième sera le fameux Gilgamesh; on est autour de 2800 av.J.-C. [7,p.890]). Enmerkar et le seigneur d'Aratta sont tous deux des "rois-prêtres" et sont, à ce titre, époux de la déesse Innana qui devient l'objet de leur lutte. [9] Enmerkar gagnera les faveur de la déesse puisque la tradition fait de la déesse Inanna à la fois sa cousine et son épouse et la patronne d'Uruk.

Dans l'Enmerkar et le seigneur d'Aratta, Enmerkar voudrait construire pour la déesse Innana un temple plus magnifique que celui édifié par le seigneur d'Aratta.
L'épopée précise qu'en ces temps lointains n'existaient ni échanges, ni commerce, ni même l'écriture.
Enmerkar tire parti du fait qu'Innana montre pour lui plus d'inclination que pour son autre époux, le seigneur d'Aratta. Il obtient donc de la déesse qu'elle provoque une famine dans le pays d'Aratta, puis envoie un ultimatum au seigneur de cette ville : il lui ordonne de reconnaître la suzeraineté d'Uruk et de lui envoyer en signe d'allégeance les pierres et métaux précieux (or, argent, lapis lazuli et cornaline) dont Uruk a besoin pour orner le temple d'Innana.
C'est alors que l'épopée devient intéressante pour cette étude : le seigneur d'Aratta voit sa cité-état subir les effets de la famine mais cherche cependant à gagner du temps en proposant à Enmerkar un duel intellectuel…un concours d'énigmes! le souverain d'Uruk doit :

1) lui faire parvenir du grain transporté dans des récipients troués,
2) puis lui envoyer un symbole d'autorité qui ne soit fait d'aucun bois connu, ni de métal, ni de pierre,
3) et enfin, faire venir à Aratta pour un combat singulier un champion portant un habit sans couleur connue.

A chacun de ces défis, l'ingéniosité d'Enmerkar trouve une solution :

1) il envoie du grain germé, qui ne peut s'échapper des paniers de transport,
2) un sceptre en roseau,
3) et un combattant vêtu d'un habit de laine écrue. [10]

En réalité l'ingéniosité d'Enmerkar n'a dû s'exprimer que pour le troisième défi; il lui aura fallu l'aide de Nisaba, la déesse de "la répartition du grain", pour résoudre la première énigme et celle d'Enki, dieu des eaux douces, associé à la magie et à la sagesse, pour résoudre la deuxième.
On peut donc dire que le héros de la première joute par énigmes, vieille de 5000 ans, ne s'en sort pas par sa seule intelligence mais qu'il use d'artifice : il a de son côté le soutient d'Innana, de Nisaba et d'Enki, comment pourrait-il perdre?

Attention, je ne dis pas que Tolkien s'est inspiré de la mythologie mésopotamienne pour rédiger le chapitre V de Bilbo le Hobbit! Il me semblait simplement nécessaire (à y être…) de faire référence à la plus antique trace que nous possédions d'une dispute sous forme de suite d'énigmes. Car il s'agit bien d'énigmes, épreuves intellectuelles par oppositions aux travaux, épreuves physique. Notons que l'enjeu de la dispute par énigmes entre deux hommes est une femme, ce qui nous ramène quelques 4000 ans plus tard, chez les celtes (voir ci-dessus) et les scandinaves (à venir).


Bibliographie et notes :

[6] Les Druides, Françoise Le Roux et Christian-Joseph Guyonvarc'h, 1986 Editions Ouest-France Université.
Ce dialogue a été édité depuis :
Le dialogue des deux sages, Christian-Joseph Guyonvarc'h, 1999 Payot.

[7] Dictionnaire de la Civilisation Mésopotamienne, Francis Joannès et al., 2001 Robert Laffont (Bouquins).

[8] L'Orient Ancien, B. Hrouda et al., 1991 Bordas (Civilisations).

[9] La lutte entre le seigneur d'Aratta et Enmerkar, seigneur d'Uruk pour l'amour de la déesse Innana (et donc le patronnage de la ville par elle) est détaillée dans une autre œuvre sumérienne : Enmerkar et Enshukesdanna. [7, p.286-7]

[10] Pour la suite, cf. le résumé et l'interprétation [7,p.286] ou, en anglais, un résumé et une traduction du texte original 'Enmerkar et le seigneur d'Aratta' (obscur car lacunaire et difficile d'interprétation par endroits).

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