On trouve des récits tout aussi intéressants que les précédents, si ce n'est plus, dans la mythologie nordique.
Je terminerai avec eux car ils me paraissent avoir inspiré Tolkien sur plusieurs points.
J'espère justifier ceci dans la suite de ce message.
Il faudra garder à l'esprit les résumés des situations et les noms des personnages qui vont suivre (enfin, savoir y revenir ;-)) car ils nous seront utiles.
Dans les dialogues des poèmes et chants scandinaves, les questions ne prennent pas forcément une tournure énigmatique au sens fort : ce sont souvent des "colles", des questions de connaissance (assimilée à la 'sagesse'), l'ensemble ayant la forme de dialogue didactique; certainement, le but de ces textes était de transmettre au lecteur un savoir mythologique ou religieux.
1) Ainsi en est-il de la première partie de l'Edda de Snorri Sturluson (autour de 1220), dite la Fascination de Gyfli (la Gylfaginning). Gylfi est un roi de Suède légendaire qui, sous un déguisement et sous le pseudonyme de Gangleri, se rend à Asgardr, la demeure des dieux pour y faire la connaissance des Ases et de leur sagesse. Dans une salle, il rencontre trois dieux qui répondent à ses questions : Harr (le Très-Haut), Jafnharr (l'Egalement haut) et Pridi (le Troisième). Dans leur réponse, Snorri nous offre une présentation systématique de la mythologie nordique qui constitue notre source essentielle sur le sujet. [11, p.29-102].
Dans cette première partie de l'Edda en prose, le ton énigmatique des questions a disparu, mais leur flot incessant (qui nécessite même le concours de trois dieux!) donne parfois à l'échange un aspect de défi.
Par contre, on revient à une matière plus proche des énigmes avec la seconde partie de l'Edda en prose, la Poétique (les Skaldskaparmal), là encore sous forme de questions-réponses entre Aegir (l'apprenant) et Bragi (l'instructeur).
Quelques exemples :
Pourquoi l'or est-il appelé 'chevelure de Sif'? [11, p.117]
Pour quelle raison l'or est-il appelé 'tribut de la loutre'? [11,p.119]
Pourquoi l'or est-il appelé 'semence de Kraki'? [11,p.128]
Pourquoi l'or est-il appelé 'farine de Frodi'? [11,p.127] [12]
Ces questions ne sont pas encore des énigmes puisque leur but étant de demander des explications, à un connaisseur, sur des circonlocutions de poésie scaldique (les kenningar) qui sont impossibles à résoudre si on ne connaît pas les mythes auxquels elles se réfèrent. Mais elles peuvent facilement le devenir si on les reformule ainsi:
Qu'est-ce que la chevelure de Sif?
Qu'est-ce que le tribut de la loutre?
Qu'est-ce que la semence de Kradi?
Qu'est-ce que la farine de Frodi ?
2) Passons à l'Edda poétique maintenant. C'est un recueil anonyme de nombreux chants mythologiques et héroïques qui ont servi de source à Snorri puisque composés entre le VIIIème et le XIIIème siècle (Liste en [13,p.18]). Certains de ces chants sont des plus intéressants pour notre recherche.
Premièrement, considérons les Dits de Fjölsvinnr (les Fjölsvinnsmal [15,p.504-516]) qui, avec un poème (le Grodaldr, [15, p.584-7]), forme les Dits de Svipdagr.
Svipdagr est le héros de ces deux poèmes. Dans le Groladr, il ressuscite sa mère et lui demande des formules magiques afin de mener à bien le périlleux voyage qu'il va entreprendre pour demander la main de la vierge Menglöd; sa mère prononce sur lui neuf formules magiques pour le protéger en toutes occasions.
Dans les Dits de Fjölsvinnr, Svipdagr est arrivé jusqu'à la montagne sur laquelle se trouve, entourée d'une muraille de flamme, la demeure de Menglöd. Sous le pseudonyme de Vindkaldr [16], il provoque par ses questions le géant qui la garde. Ce géant s'appelle Fjölsvinnr ou encore Fjölsvidr ('Celui qui sait beaucoup de choses' [14.I]). Le savoir que Fjölsvinnr révèle traite de la demeure de Menglöd et surtout de thèmes de la mythologie (15 questions-réponses sur 18). Finalement, Fjölsvinnr annonce que Menglöd ne peut appartenir à aucun homme en dehors de Svipdagr, lequel se fait alors connaître et peut alors déclarer son amour à sa promise.
Les 18 questions ne sont pas énigmatiques. Elles relèvent, comme celles de la Fascination de Gyfli, de la pure connaissance. Mais le contexte est plus intéressant (pour nous) car la joute oratoire est liée, d'une manière qui nous échappe, à un enjeu, c'est-à-dire l'accès ou pas du héros à ce qu'il désire : sa fiancée.
3) Dans les Dits d'Alviss (Alvissmal), poème de 35 strophes, Thor entreprend de mettre à l'épreuve la science du nain Alviss, dont le nom signifie 'Qui sait tout' [14.I]. On s'éloigne à nouveau des énigmes, les questions étant en fait des questions de vocabulaire. Par exemple, en Alvissmal 11-12, Thor demande
"Comment ce ciel s'appelle,
Qui n'a point de terme,
Dans chaque monde?"
Et Alviss de répondre :
"'Ciel' s'appelle chez les hommes,
Mais 'corps céleste' chez les dieux,
Les Vanes l'appellent 'tisse-vent',
Les géants, 'monde d'en haut',
Les Alfes, 'beau toit',
Les nains, 'gouttante salle'." [15, p.82]
(a) Toutes les autres interrogations de Thor sont de ce type. Point donc de devinettes, les questions sont directes. Mais, là encore, la formulation peut facilement se renverser pour donner naissance à des énigmes (Il est un toit qui tisse les vents, qui est-il?).
(b) Et ici aussi, il y a une différence essentielle entre la didactique Fascination de Gyfli et les Dits d'Alviss; en effet, il existe un enjeu terrible entre Thor et Alviss : si Alviss ne répond pas à une seule question, il perd son droit d'épouser la fille de Thor! [17]
© Mieux encore! Thor, qui ne veut pas donner sa fille à un nain, use de subterfuge pour emporter le défi qu'il a lancé à Alviss. Or, nous avons vu (cf. Enmerkar) et nous verrons que c'est toujours par ruse (enfin, à ma connaissance, car il doit bien y avoir des exceptions), et non par sagesse ou intelligence, que les tournois d'énigmes entre ennemis sont gagnés.
Voilà la ruse de Thor : ne cessant poser des questions, il s'arrange pour qu'Alviss se prenne au jeu au point que le nain en oublie le lever du soleil; or, comme tous les nains (du moins chez les scandinaves…), Alviss ne peut supporter la lumière et sera pétrifié. Le poème se termine donc (Alv.35) sur Thor reconnaissant la qualité de son "opposant" avant qu'il ne meure :
"En un seul sein
Oncques n'ai vu
Plus antique science.
Grand fourbe,
Je le déclare, t'a abusé.
Sur toi, nain, l'aube point.
Voici que le soleil scintille dans la salle. "[15, p.87]
Ces deux derniers points (l'enjeu et la ruse) rapprochent donc ce dialogue de connaissance, plus encore que les précédents, du jeu des énigmes entre Bilbo et Gollum (qui repose sur un enjeu – la vie/l'Anneau, et sur la ruse qui donne la victoire finale – la dernière question de Bilbo).
4) Nous avons donc assisté à la progression (temporaire) suivante :
La Fascination de Gyfli : dialogue de connaissance
les Dits de Fjölsvinnr : dialogue de connaissance + enjeu
les Dits d'Alviss : dialogue de connaissance + enjeu + ruse
Nous verrons au message prochain que les personnages des ces textes ont des caractéristiques communes intéressantes pour nous et dont certaines se retrouvent dans un texte scandinave de l'Edda poétique qui se rapproche encore plus que ses prédécesseurs de celui de Tolkien : les Dits de Fort-à-l'Embrouille… tout un programme.
Bibliographie et notes :
[11] L'Edda, Récits de mythologie nordique, Snorri Sturluson, trad. F.-X. Dillman, 1991 Gallimard (L'Aube des peuples).
[12] Cette dernière question mériterait qu'on s'y attarde car je pense qu'elle a été une (petite) 'source' pour Tolkien dans son élaboration du Seigneur des Anneaux. Mais ce n'est pas l'objet de ce message.
[13] Dieux et Mythes Nordiques, Patrick Guelpa, 1998 Presses Universitaires du Septentrion (savoir Mieux).
[14] Dictionnaire de la Mythologie germano-scandinave, tomes I et II, Rudolf Simek, 1996 Editions du Porte-Glaive (Patrimoine de l'Europe).
[15] L'Edda Poétique, traduction et présentation de Régis Boyer, 1992 Fayard.
[16] Tout comme dans la 'Fascination de Gyfli', celui qui pose des questions, use d'un pseudonyme. On retrouvera ce stratagème étrange…
[17] Là aussi, étrange comme le dialogue de connaissance/par énigme est lié à la séduction que ce soit chez les Celtes (CuChulainn, le prétendant d'Ailbe) ou chez les Scandinaves (Alviss, Svipdagr). Par contre les femmes celtes sont plus émancipées que les femmes scandinaves : ce sont elles qui interrogent directement leurs prétendants.

