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Énigmes et caractère...
#26
Désolé pour l'absence, mais les activités et les propositions d'Iarwain ont nécessité du temps et de la réflexion. J'ai du faire des modifications, abandonner une vision trop étroite de la notion d'enjeu. Pardonnez donc ce message qui va reprendre en partie le matériel qui précède lorsqu'il a besoin d'être complété ou d'être révisé, mais la bonne compréhension de la suite en dépend. Les ajouts dans le texte que vous avez déjà lu seront en couleur. Pour ne pas surcharger ce fuseau, les compléments plus ou moins indépendants sont donnés avec le numéro de la partie auquel vous êtes priés de vous renvoyés (…en attendant peut être, un texte plus clair et intégral si Cédric est toujours intéressé ;-)).
Des notes supplémentaires étant apparues, j'ai poursuivi, pour simplifier, la notation entamée sur ce fuseau. Donc, les notes 18 et suivantes se trouveront à la fin de ce message et des suivants.
Que cette trop longue introduction ne se termine pas sans prendre le temps de remercier Iarwain pour ses indications et son aide! :-))


Plan des épisodes précédents :

I – Bible, apocryphes et autres élucidaires anglo-saxons
II – Comment juger un mari ou un ollam chez les Celtes?
III – Pause : Bilbo et Gollum (1)
IV – Au commencement…Enmerkar
V – Mythologie nordique



Complément au II

Les poètes émérites d'Irlande ancienne participaient à des concours d'énigmes, et, selon Marbán le Gardien de pourceaux, 'prophète suprême de la terre et des cieux', de telles disputes apparurent à cause des noix qui apportent la connaissance, [noix provenant] des neuf noisetiers de sagesse qui poussaient autour du mystérieux puits de Segais. Dans un concours entre Marbán et Dáel Dulied, le 'docteur' (ollam) de Leinster, on rencontre les énigmes suivantes [5, p.349] :

– Quel bien l'Homme trouva-t-il sur la terre que Dieu ne trouva pas?
– Un bon maître
– Quelle bête vit dans la mer et se noie lorsqu'on l'en sort?
– Gním Abraein.
– Quel animal vit dans le feu et se brûle lorsqu'on l'en sort?
– Tegillus (la Salamandre).

Dáel Dulied perdra cette compétition et se placera alors sous la protection de Marbán.


Complément à la conclusion du IV

Attention, je ne dis pas que Tolkien s'est inspiré consciemment de la mythologie mésopotamienne pour rédiger le chapitre V de Bilbo le Hobbit! Il me semblait simplement nécessaire (à y être…) de faire référence à la plus antique trace que nous possédions d'une dispute sous forme de suite d'énigmes. Car il s'agit bien d'énigmes, épreuves intellectuelles par oppositions aux travaux, épreuves physique.

Cette précaution prise, il ne faudrait pas pour autant affirmer que Tolkien ne connaissait pas ce mythe. Une nouvelle fois, ses Lettres nous renseignent :

"Puisque naturellement, en tant que personne intéressée par l'antiquité et notamment l'histoire des langages et de l''écriture', j'ai connu et lu un grand nombre [de textes] à propos de la Mésopotamie, […]" L297 [1, p.384]

Tolkien lui-même met entre guillemets, pour la souligner, la notion d''écriture'. Or, surprenante coïncidence pour nous, l'épopée d'Enmerkar et du Seigneur d'Aratta se termine avec l'invention de l'écriture par Enmerkar!
Souvenons-nous que lorsque l'épopée commence l'écriture n'existait pas. Les échanges entre les deux seigneurs se faisaient donc par messagers qui récitaient de mémoire ce qu'ils avaient à transmettre. À la fin, l'ultimatum que lance Enmerkar au seigneur d'Aratta se révèle si long et difficile à mémoriser pour son messager qu'il "invente" l'écriture en rédigeant une lettre sur une tablette d'argile.
Et, à ce stade, est-il besoin de rappeler toute l'activité littéraire, en tant que chroniqueur et poète, dans l'univers de la Terre-du-Milieu, de Bilbo Baggins, vainqueur d'un affrontement par énigmes tout comme Enmerkar?

"Il se mit à écrire de la poésie [...] Un soir d'automne, quelques années plus tard, Bilbo, assis dans son bureau, était occupé à écrire ses Mémoires […]".Bilbo le Hobbit, p.311 (Ed.Pocket : p.365)


V – Mythologie nordique

1) L'Edda de Snorri Sturluson

1.1) La Fascination de Gyfli

Ainsi en est-il de la première partie de l'Edda de Snorri Sturluson (autour de 1220), dite la Fascination de Gyfli (la Gylfaginning) [11, p.29-102]. Gylfi, "homme intelligent et versé dans la magie" [Gyl 2], est un roi de Suède légendaire qui, sous un déguisement et sous le pseudonyme de Gangleri, se rend à Asgardr, la demeure des dieux pour y faire la connaissance des Ases et de leur sagesse. Dans une salle, il rencontre trois dieux: Hárr (le Très-Haut), Jafnhárr (l'Également haut) et Thridhi (le Troisième).

Le Très-Haut demanda alors à l'arrivant si d'autres raisons [que celle de savoir qui est le souverain des Ases] leur valaient sa venue, en ajoutant que la nourriture et la boisson étaient à sa disposition comme toutes les autres personnes présentes dans la salle du Très-Haut. Il répondit qu'il voulait en premier lieu s'enquérir s'il se trouvait là quelqu'un de savant. Le Très-Haut lui déclara alors qu'il ne sortirait pas sain et sauf de la halle, à moins qu'il ne se révélât être plus savant qu'eux :
"Tiens-toi debout, là, devant nous
Pendant que tu questionnes!
C'est à celui qui raconte qu'il revient d'être assis.
"
[Gyl 2]

Gylfi ne se démonte pas et questionne les dieux sur l'univers :
- depuis le commencement ("Quelle fut l'origine?"[Gyl 4])
- jusqu'à la fin des temps ("Qu'y a-t-il à dire du Crépuscule des dieux?"[Gyl 51])
- et au-delà ("Certains dieux survivront-ils? Et la terre et le ciel existeront-ils encore?" [Gyl 53]).

À travers les réponses des dieux, Snorri nous offre une présentation systématique de la mythologie nordique qui constitue notre source essentielle sur le sujet. Puis Le Très-Haut de clore la conversation [Gyl 53] :

"À présent, je doute fort que d'autres questions puissent te venir à l'esprit, car je n'ai entendu personne décrire plus avant le cours du temps. Mets à profit maintenant ce que tu as appris!"

Gylfi-Gangleri entend alors 'de grands bruits autour de lui' (le tonnerre?) et se retrouve seul dans une 'vaste plaine' où il n'y a plus 'ni halle ni fort' [Gyl 54]. Gylfi "a eu une vision, une extase, une hallucination, une fascination, d'où le titre de la Gylfaginning : 'La fascination de Gylfi'" [13, p.96]

Dans cette première partie de l'Edda en prose, les questions n'ont pas la forme d'énigmes; Gylfi-Gangleri recherche la sagesse des Ases (prix intellectuel), aussi le dialogue est un dialogue de connaissances. Mais le flot incessant de ces questions (qui nécessite même le concours de trois dieux!) donne parfois à l'échange un aspect de défi.

1.2) La Poétique (rien de changé)

2) Les Dits de Fjölsvinnr (nouvelle conclusion)

Les 18 questions ne sont pas énigmatiques. Elles relèvent, comme celles de la Fascination de Gyfli, de la pure connaissance. Mais le contexte est plus intéressant (pour nous) car si la joute oratoire semble tout aussi dangereuse (affronter les dieux ou affronter un géant), elle est liée, d'une manière qui nous échappe, à l'accès ou pas du héros à ce qu'il désire, sa fiancée; laquelle est un prix physique – par opposition à un prix intellectuel comme la connaissance que recherchait Gylfi auprès des dieux.

3) Les Dits d'Alvíss

Dans les Dits d'Alvíss (Alvíssmál) [15, p.79-87] [18], poème de 35 strophes, Thórr entreprend de mettre à l'épreuve la science du nain Alvíss, dont le nom signifie 'Qui sait tout' [14.I]. On s'éloigne à nouveau des énigmes, les questions étant en fait des questions de vocabulaire.
Par exemple, en Alvíssmál 11-12, Thórr demande :

"Comment ce ciel s'appelle,
Qui n'a point de terme,
Dans chaque monde?
"

Et Alvíss de répondre :

"Ciel s'appelle chez les hommes,
Mais
corps céleste chez les dieux,
Les Vanes l'appellent
tisse-vent,
Les géants,
monde d'en haut,
Les Alfes,
beau toit,
Les nains,
gouttante salle." [15, p.82]

(a) Toutes les autres interrogations de Thórr sont de ce type. Point donc de devinettes, les questions sont directes. Mais, là encore, la formulation peut facilement se renverser pour donner naissance à des énigmes (Il est un toit qui tisse les vents, qui est-il?).

(b) Ce troisième texte confirme que la joute oratoire chez les peuples nordiques est un affrontement extrêmement dangereux (affronter un géant, risquer sa tête devant les Ases) qui peut très bien conduire à la mort (Alvíss). Dans les trois situations, le visiteur (Gylfi, Svipdagr, Alvíss) met sa vie en jeu (Enjeu vital)

© Mais ici aussi, comme pour les Dits de Fjölsvinnr, il y a une différence entre la didactique Fascination de Gyfli et les Dits d'Alvíss; en effet, l'avenir d'une femme est en jeu dans l'affrontement entre Thórr et Alvíss : si Alvíss ne répond pas à une seule question, il perd son droit d'épouser la fille de Thórr! [17]
Toutefois, il ne faut pas que cette différence nous cache un point commun plus important : dans les trois situations, le visiteur recherche un bien, physique ou spirituel, un prix non vital (le savoir, une fiancée, une promise), que possèdent son/ses hôtes (les 3 Ases, Fjölsvinnr, Thórr)

(d) Par contre, les Dits d'Alvíss contiennent un détail supplémentaire qu'il faut relever absolument. Thórr, qui ne veut pas donner sa fille à un nain, use de subterfuge pour emporter le défi qu'il a lancé à Alvíss. Or, nous avons vu (cf. Enmerkar) et nous verrons que c'est toujours par ruse (enfin, à ma connaissance, car il doit bien y avoir des exceptions), et non par sagesse ou intelligence, que les tournois d'énigmes entre ennemis sont gagnés.

Voilà la ruse de Thórr : ne cessant poser des questions, il s'arrange pour qu'Alvíss se prenne au jeu au point que le nain en oublie le lever du soleil; or, comme tous les nains (du moins chez les scandinaves…), Alvíss ne peut supporter la lumière et sera pétrifié. Le poème se termine donc (Alv. 35) sur Thórr reconnaissant la qualité de son "opposant" avant qu'il ne meure :

"En un seul sein
Oncques n'ai vu
Plus antique science.
Grand fourbe,
Je le déclare, t'a abusé.
Sur toi, nain, l'aube point.
Voici que le soleil scintille dans la salle.
"[15, p.87]

Ces trois derniers points (l'enjeu, le prix et la ruse) rapprochent donc ce dialogue de connaisance, plus encore que les précédents, du jeu des énigmes entre Bilbo et Gollum qui repose sur :
- un enjeu vital – la vie de Bilbo, le visiteur,
- un prix non vital – l'Anneau de Gollum, l'hôte,
-
et sur la ruse qui donne la victoire finale – la dernière question de Bilbo.

Dans notre recherche d'un hypothétique modèle mythologique de la joute entre Bilbo et Gollum, nous avons, pour l'instant, la progression suivante :

La Fascination de Gyfli : dialogue de connaissance + enjeu vital + prix intellectuel
les Dits de Fjölsvinnr : dialogue de connaissance + (enjeu vital) + prix physique
les Dits d'Alvíss : dialogue de connaissance + enjeu vital+ prix physique + ruse


Bibliographie et notes :

**Les renvois à Bilbo le Hobbit sans indication d'éditeur font référence à l'édition 2002 Le Livre de Poche.**

[18] Une traduction anglaise en ligne des Dits d'Alvíss se trouve ici.


Voilà, j'espère que cela ne vous aura pas paru trop inutile, mais la distinction enjeu/prix et visiteur/hôte s'est révélée et va être très utile dans la suite et je ne voyais pas d'autre moyen pour vous la présenter que de reprendre ce qui avait été maladroitement exposé.

à très bientôt et au plaisir de vous lire ;-)

Sosryko

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