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Énigmes et caractère...
#32
voilà Iarwain, encore un peu de mythologie scandinave; voilà Cathy, pour que tes longues nuits soient bien remplies; et bonjour à tous les autres!
Je suis étonné d'être arrivé si loin, et de voir qu'il reste encore du chemin; il reste, je pense quelques surprises à venir; j'espère que vous me suivrez ou me direz si je m'égare ;-)



V-5) Les Dits de Vafthrúdhnir

5.1) Présentation

Les Énigmes de Gestumblindi, que nous venons de rencontrer, sont en fait la version profane d'un poème de l'Edda Poétique d'une qualité littéraire exceptionnelle (enfin, je trouve ;-)): les Dits de Vafthrúdhnir (Vafþrúðnismál) [15, p.516-29] [26].
Ce long poème (55 strophes) est constitué de trois grandes parties :

(a) Les Dits de Vafthrúdhnir commencent par une scène domestique entre Ódhinn, le père des armées et des générations [27], et sa femme Frigg. Ódhinn lui demande conseil car il veut rendre visite au sage Vafthrúdhnir (Fort-à-l'Embrouille...). Il a visiblement un projet bien précis en tête [Vaf. 1] :

Conseille-moi à présent Frigg,
Car je brûle d'aller rendre visite à Vafthrúdhnir;
Très curieux
Je suis de l'ancien savoir
Que possède ce très sage géant.

Frigg le met en garde, car ce géant est plus fort que les autres. Cependant, Ódhinn se met en route, avec un refrain qui reviendra dans la dernière partie du poème ('à la fin de l'envoi...') [Vaf. 3, 44, 46, 48, 50, 52, 54] :

Maints voyage j'ai faits,
Maintes choses j'ai tentées,
Maintes puissances j'ai éprouvées

Il arrive chez le géant sous le pseudonyme de Gagnádhr (Bon Conseilleur) et le provoque [Vaf. 6-7] :

Ódhinn dit :
Salut, Vafthrúdhnir!
Me voici dedans la halle entré
Pour te voir en personne;
Mais je veux d'abord savoir
Si tu es savant
Et très sage, géant.

Vafthrúdnhnir dit :
Qu'est-ce que cet homme
Qui dedans ma salle
M'adresse la parole?
Point ne sortira
De notre halle
Si tu n'es pas le plus savant.


Le concours est mortel et conserve une forme que nous avons déjà vue avec la Fascination de Gylfi, normal, celle-ci s'inspire de celui-là! Dans les deux textes, une joute oratoire est provoquée par un visiteur venu chercher la connaissance de son hôte (le Prix) en mettant sa vie en jeu (Enjeu vital).

Les premières strophes de la joute oratoire sont consacrées aux quatres questions que Vafthrúdnir pose à Ódhinn pour savoir :
1) qui fait se mouvoir le jour [11-12] et 2) la nuit [13-14]
3) comment s'appelle la rivière qui constitue la frontière entre les dieux et les géants [15-16]
4) comment s'appelle le champ de bataille où (lors des ragnarök) Surtr affrontera les dieux [17-18]

Ódhinn- Gagnádhr répond à ces questions et éveille la curiosité du Géant qui (par goût du risque?) propose de renverser les rôles [Vaf. 19]!
Dans les strophes restantes, c'est Ódhinn qui interroge le géant à propos :
5) de la genèse du ciel et de la terre [20-21]
6) du soleil et de la lune [22-23]
7) du jour et de la nuit [24-25]
8) de l'hiver et de l'été [26-27]
9-13) des géants [28-37]
14) de Njördhr, l'otage des Ases [38-39]
15) des guerriers morts au combat, les einherjar [40-41]

Ódhinn, qui, jusqu'à présent, a interrogé le géant sur le passé ou le présent, déplace ses questions vers le futur, révélant au lecteur la raison de sa visite : il veut connaître l'étendue des connaissances du géant sur l'avenir du monde. Par avenir, il faut comprendre la fin des temps qui, chez les scandinaves, voit les dieux mourir dans un dernier affrontement avec leurs ennemis (les géants) et provoque l'embrasement du monde. Impatient, il a déjà fait une allusion à sa véritable motivation en Vaf. 38 alors qu'il ne demandait que l'origine (et non le destin) de Njördr :

Dis ceci […]
Puisque tu sais,
Vafthrúdnir, de tous les dieux le destin

Cette impatience peut également être considérée comme une manœuvre habile pour préparer le terrain de ses dernières questions ; il renouvelle alors cette technique de la flatterie qui endort la conscience du géant en Vaf. 42 :

Dis ceci en douzième lieu,
Puisque tu sais,
Vafthrúdnir, de tous les dieux le destin
Des runes des géants
Et de tous les dieux,
Diras-tu la vérité,
Ô très sage géant?

© Suivent des questions de la plus haute importance concernant le destin du monde après les ragnarök, en particulier :

16) le sort des hommes [44-45]
17) le nouveau soleil [46-47]
18) 'les sages, les puissantes vierges'(?)[48-49]
19) les Ases qui survivront [50-51]
20) la cause de la mort d'Ódhinn [52-53]

Vafthrúdhnir comprend trop tard qu'il s'est fait berner par Ódhinn lui-même, dans un jeu perdu d'avance; il accepte le destin du perdant de la joute oratoire selon les règles fixées, c'est-à-dire la mort [Vaf. 55] :

Nul homme de sait
Ce qu'autrefois
Tu dis à l'oreille de ton fils;
D'une bouche vouée à la mort,
J'ai dit mon antique savoir

Vafthrúdhnir s'est fait prendre au jeu, ne voyant pas le déplacement des questions, ne relevant pas l'intérêt de son visiteur pour les destinées divines et surtout sa nature, malgré Valf. 42, 41 et 52 qui pointaient vers Ódhinn. Finalement, Vafthrúdnir, Fort-à-l'Embrouille, le 'rusé' [Vaf. 10], ne l'était pas tant que ça ; en tout cas, pas suffisamment pour Ódhinn [Vaf. 55]:

Voici qu'avec Ódhinn j'ai fait assaut
De ma sagesse en paroles.
Tu es et tu seras toujours le plus sage des hommes.

5.2) Le prix de la connaissance
Sur la forme, ce poème rappelle celui des Dits d'Alvíss : il s'agit d'une joute de connaissance (connaissance du vocabulaire pour l'un, connaissance des faits mythiques pour l'autre). D'autant plus que ce sont les deux seuls textes que nous avons rencontrés qui se terminent explicitement par la mort d'un des deux participants (le visiteur Alvíss et l'hôte Vafthrúdhnir).

Mais, il demeure une différence narrative essentielle! Avec les Dits de Vafthrúdnir, pour la première et dernière fois, nous rencontrons-là une joute oratoire où les risques sont vraiment partagés, chaque participant étant soit le testeur, soit le testé, les deux risquant la mort; thème que j'ai déjà appellé thème de la réciprocité. Cette réciprocité apparaît non seulement dans les faits (réciprocité dans le questionnement et dans l'enjeu vital) mais également dans les mots que le poête utilise ou fait dire à ses personnages; d'un côté il écrit [Vaf. 5] :

Alla alors Ódhinn
Éprouver la sagesse des paroles
Du très savant
géant

De l'autre, il fait dire au géant [Vaf. 11, 13, 15, 17] :

Dis ceci, Gagnrádhr,
Puisque tu veux du bas bout de la halle

Éprouver ton renom

Réciprocité donc dans l'épreuve des personnages. Ce que l'on ne retrouve nulle part sauf chez Tolkien, dans l'échange d'énigmes comme, finalement , dans l'enjeu vital (Cf.VIII à venir).


Bibliographie et notes :

[26] une traduction anglaise en ligne des Dits de Vafthrúdhnir se trouve, par exemple, ici.

[27] C'est ainsi que Frigg appelle son époux en [Vaf. 2,3] : Herjafödr (Père des Armées) et Aldafödr (Père des Générations) [15, p.517]

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