Mais je ne voulais pas partir sans poster l'avant dernière partie de ette recherche sur le chapitre 5 de Bilbo le Hobbit, essentiellement parce qu'elle nous ramène au sujet même.
Si je ne peux pas emporter mes livres, je pourrai passer, alors n'hésitez pas à me faire part de vos remarques ;-)
à très bientôt.
Sosryko
VII - Genèse d'un chapitre : Bilbo et Gollum (2)
1) La version primitive d'Énigmes dans l'Obscurité (1937 : Bilbo le Hobbit I)
Nous avons vu que la chapitre V de Bilbo le Hobbit original a dû faire place, suite à un exercice de ‘ré-écriture’, à une seconde et différente version qui est finalement devenue la version définitive.
Les textes que nous venons de présenter et de résumer, qui étaient, tous ou dans leur majorité, connus de Tolkien, ont bien dû l'inspirer le professeur dès sa rédaction première de Énigmes dans l'Obscurité. Cette première version ne nous est pas accessible, malheureusement, mis à part l'extrait publié dans la note pré-citée de Letters et quelques textes des volumes de History of Middle Earth (HoME). Mais ce sera bien suffisant.
Dans HoME VI [33] nous découvrons une version primitive du début du Seigneur des Anneaux (= SdA); il s'agit d'une conversation entre Gandalf et Bingo qui deviendra, en fin de compte, celle entre Gandalf et Frodo dans L'Ombre du Passé, second chapitre du premier livre du SdA. Gandalf décrit à Frodo le personnage complexe de Gollum, son origine, l'influence qu'il subit de la part de l'Anneau et, sentiment qui n'apparaît pas dans la version finale, son désir de s'en séparer en le donnant à une autre personne [VI, p.79-80] :
" Bien entendu, c'est une longue mais misérable vie que l'Anneau procure, une vie plutôt étriquée qu'une croissance continue - de celle qui s'amenuise et s'amenuise encore. Affreusement fatigante, Bingo, pour tout dire, qui finit par devenir une torture. Il avait même décidé de s'en débarrasser. Mais il était trop plein de malice. Si tu veux savoir, je crois qu'il avait envisagé un plan mais qu'il n'avait plus le courage de l'exécuter. Il n'y avait rien de nouveau à découvrir; rien que les ténèbres, rien à faire que de manger froid et se souvenir avec regrets. Il voulait s'en aller et laisser ces montagnes, sentir le plein air quand bien même cela l'eut-il tué - et il pensait que ce serait probablement le cas. Mais cela aurait signifié laisser l'Anneau. Et ce n'est pas chose facile à faire. Plus tu possèdes un [anneau] depuis longtemps et plus il t'est difficile [de t'en séparer]. Et la difficulté était particulièrement importante pour Gollum, puisqu'il possédait l'Anneau depuis des siècles, cela le blessait et il détestait ça, et il voulait, alors qu'il ne pouvait plus supporter de le garder, le transmettre à quelqu'un d'autre pour qui l'Anneau deviendrait un fardeau […] C'est en fait la meilleure manière de se débarrasser de son pouvoir. "
Avant de donner naissance à L'Ombre du Passé, ce texte a été retravaillé pour devenir II : Histoire Antique. Gandalf de préciser alors [VI, p.262]:
" J'imagine qu'il [Gollum] utilisait le Jeu d'Énigmes (auquel même Gollum osait à peine tricher, tant ce jeu est sacré et remonte à la plus haute antiquité) comme une sorte de pile ou face pour décider à sa place. "
Bien sûr, cette description donnée par Gandalf est une relecture de la part de Tolkien de la première version d'Énigmes dans l'Obscurité destinée à établir une succession logique aux événements qui sont censés commencer dans Bilbo le Hobbit et se poursuivre dans le Seigneur des Anneaux. Nous sommes en juillet 1947 et Tolkien reconnaît, dans une lettre destinée à Stanley Unwin, son éditeur, qu'il exécute une véritable gymnastique pour créer ce lien entre les deux œuvres (L109 [1, p.121]) :
Rayner [fils d'Unwin, premier lecteur de Tolkien depuis Bilbo le Hobbit, qui avait envoyé à Tolkien des commentaires suite à la lecture des premiers chapitres du SdA] a, bien évidemment, mis en évidence une faiblesse (inévitable) : le lien [entre Bilbo et le SdA]. Je suis heureux qu'il trouve que ce lien a dans l'ensemble été convenablement justifié. C'est ce qui pouvait être espéré de mieux. J'ai fait du mieux que j'ai pu, puisque je devais conserver les hobbits (que j'aime), et je dois encore conserver une trace de Bilbo par égard pour le bon vieux temps. Mais je ne me sens pas inquiet par la découverte que l'anneau était plus important qu'il ne le paraissait; c'est juste la [meilleure] solution parmi toutes les solutions de facilité. De même ce ne sont pas les actions de Bilbo, je pense, qui réclament des explications. La faiblesse, c'est Gollum, et son geste lorsqu'il offre l'anneau en tant que cadeau.
[…] Un moyen approprié de contourner la difficulté serait de légèrement remodeler l'histoire primitive au niveau du chapitre V. Ce n'est pas une idée réaliste […]
Et de rajouter en post scriptum [1, p.123] :
Concernant la révision et la correction de Bilbo le Hobbit. Toute modification de quelque manière radicale que ce soit est, bien entendu, impossible, et inutile.
L'envoi de cette lettre ayant été retardé, Tolkien l'enverra avec une autre destinée au même Stanley Unwin, le 21 septembre 1947 (L111 [1, p.124] ):
Avec elle [L109] je renvoie les commentaires de Rayner; également quelques notes sur Bilbo le Hobbit; et (pour votre éventuel amusement et celui de Rayner) un exemple de ré-écriture du Chapitre V de cette œuvre qui simplifierait, bien que sans nécessairement l'améliorer, ma tâche actuelle.
Nous avons là la preuve que la notion de prix matériel (l'Anneau) donné au visiteur (Bilbo) par l'hôte (Gollum) s'il gagnait le concours d'énigmes était une notion de base que Tolkien a longtemps voulu conserver et utiliser. Cette première version du Hobbit, Christopher Tolkien nous en donne un extrait pour commenter le texte que nous venons de rencontrer [VI, p.86] (c'est moi qui souligne):
Il est important de comprendre que lorsque mon père écrit cela, il travaillait à partir des contraintes de l'histoire telle qu'elle était à l'origine racontée dansBilbo Le Hobbit. Lorsque Bilbo le Hobbit parut pour la première fois, et jusqu'en 1951, l'histoire montrait Gollum, rencontrant Bilbo au bord d'un lac souterrain, qui proposait le jeu d'énigmes sous les conditions suivantes :
" Ssi le trésor demande, et que ça ne répond pas, nous le mangeons, mon trésor. Si ça nous demande, et que nous ne répondons pas, nous donnons un cadeau, gollum! "
Une fois que Bilbo eut gagné le concours, Gollum tint sa promesse, revint, dans son bateau, à son île au milieu du lac pour trouver son trésor, l'anneau qui devait être la récompense de Bilbo. Il ne put le trouver, puisque Bilbo l'avait dans sa poche, et, revenant vers Bilbo, lui demanda pardon à de nombreuses reprises:
‘Il n'arrêtait pas de dire : " Nous sssommes désolés ; nous ne voulions pas tricher, nous voulions le donner notre sseul cadeau, ss'il gagnait le tournoi. "’
[[1, 442] précise : Il proposa même d'attraper pour Bilbo un bon gros poisson juteux à manger en guise de consolation]
‘ " Ce n'est pas grave " dit [Bilbo]. " L'anneau aurait été à moi maintenant, si vous l'aviez trouvé; donc vous l'auriez perdu de toutes façons. Aussi vous laisserai-je à une condition. " " Oui, laquelle est-cce? Qu'est-ce que cela désire que nous fasssions, mon trésor? " " Aidez -moi à sortir de ces lieux ", dit Bilbo.’
Et Gollum de faire ainsi.
2) La seconde version d'Énigmes dans l'Obscurité (1947 : Bilbo le Hobbit II)
Il s'agit de l’‘exemple de ré-écriture’ proposé en septembre 1947 mais auquel les éditeurs n'avait pas donné suite jusqu'en …août 1950. Tolkien a alors la (désagréable) surprise de découvrir que cette version alternative est celle qui a été choisie pour l'édition revue et corrigée (L128 [1, p.141]):
Bilbo le Hobbit : je retourne ci-joint les épreuves. Elles ne réclamaient pas de grandes corrections, mais nécessitaient une grande attention. L'objet m'a grandement surpris. Cela fait longtemps maintenant que j'envoyai une proposition de modification du Chapitre V, et suggérai le léger remaniement du premier Bilbo le Hobbit. J'étais alors encore occupé à essayer de mettre en place la suite, tâche qui aurait été plus simple avec la modification, évitant par ailleurs la plus grande partie d'un chapitre dans ce déjà trop long travail [34]. Pourtant, je n'en ai jamais plus entendu parler depuis lors ; et je supposai que la modification du livre original avait été rejetée. La suite actuellement dépend de la première version ; et si l'édition révisée est vraiment publiée, il devra s'ensuivre un considérable travail de ré-écriture de la suite.
Je dois dire que j'aurais aimé avoir été prévenu que (…) ces changements pouvaient être faits avant qu'ils ne me surprennent dans les pages des épreuves. Toutefois, j'ai maintenant décidé d'accepter le changement et ses conséquences. La chose est désormais assez vielle pour que je puisse prendre une décision plutôt impartiale, et il me semble que la version révisée est meilleure, dans son mobile et sa narration - et assurément elle rendrait la suite (si jamais elle est publiée) bien plus naturelle.
Je ne voulais pas que la version [alternative] proposée soit publiée ; mais ça semble s'être plutôt bien arrangé.
Cette version est donc très importante pour le personnage ‘canonique’ de Gollum et les fondements de l'action du Seigneur des Anneaux en général. Elle n'en est pas moins intéressante pour nous, car si elle abandonne un point caractérisant les joutes par énigmes mythologiques (le prix matériel), elle en introduit un autre!
Le prix matériel (l'Anneau) est définitivement remplacé par le prix 'intellectuel' (la connaissance du chemin menant à la sortie). Ce lot de ‘consolation’ de la première version devient la seule récompense que propose Gollum à Bilbo s'il gagne le concours d'énigmes.
La grande différence vient du comportement de Gollum après sa défaite : alors que dans la version primitive il reconnaît sa défaite et mène Bilbo vers la sortie sans problèmes; dans la version définitive, Gollum refuse de s'avouer vaincu par plus astucieux que lui et surtout de voir s'envoler un si bon repas; il envisage donc sans grande difficulté de tuer Bilbo…en utilisant l'Anneau. C'est ce qu'écrit Christopher Tolkien dans HoME VII, p.39 [35] :
Dans la version définitive d’‘Énigmes dans l'Obscurité’ de Bilbo le Hobbit, il n'était pas question que Gollum donne l'Anneau, bien entendu : le prix de Bilbo s'il gagnait la compétition était de se voir indiquer le chemin de la sortie, et Gollum ne revint à son île pour prendre l'Anneau que pour pouvoir attaquer Bilbo en étant invisible.
Bibliographie et notes :
[small][33] The History of Middle Earth, VI, The Return of the Shadow, Christopher Tolkien, 1994 HarperCollins Publishers.
[34] Tolkien fait référence à L'Ombre du Passé; L131 [1, p.161] (14.09.1950) : "Une légère révision (maintenant réalisée) d'un point capital dans Bilbo le Hobbit, clarifiant le caractère de Gollum et sa relation à l'Anneau, me permettra de réduire Livre I Chapitre II ‘L'Ombre du Passé’, de le simplifier, et de l'accélérer - et également de simplifier un peu l'ouverture critiquable du Livre II."
[35] The History of Middle Earth, VII, The Treason of Isengard, Christopher Tolkien, 1993 HarperCollins Publishers.[/small]

