01-05-2002, 03:31
VIII-4) 'À la fin de l'envoi...' ou la fausse énigme
(i) La question 'impossible' est une fausse énigme ; 'fausse' énigme car sans réponse possible, la réponse étant inconnue de tout être pensant de l'univers hormis la personne qui questionne. Cet artifice est essentiel dans notre quête d'une source ayant inspirée Tolkien : il n'est commun qu'à trois texte dont celui qui nous intéresse. Il met Bilbo en parallèle avec Ódhinn qui utilise l'artifice en deux occasions, contre Vafthrúdhnír et contre Heidrekr. Il s'agit d'une véritable tricherie. Pour s'en assurer, il suffit de relever la réaction du roi Heidrekr à la question 'impossible' d'Ódhinn :
Toi seul sais cela, créature monstrueuse[15, p.112]
comme celle de Gollum se remémorant la question 'impossible' de Bilbo :
" Qu'avait-il dans ses poches? " disait [Gollum] " Je ne pouvais le dire, pas de trésor. Petite tricherie. Question pas honnête. Ça a triché d'abord, ça a. Ça a enfreint les règles. On aurait dû l'étouffer, oui, mon trésor. Et on le fera, mon trésor! "[SdA I.I.2, p74]
et déjà, à l'époque, dans un vocabulaire plus concis car sous le coup de la surprise :
" Pas de jeu ! pas de jeu ! s'écria-t-il de sa voix sifflante. C'est pas de jeu, mon trésor, s-si ? de demander ce que ç-ça a dans ses s-sales petites poches ? "
[Bilbo le Hobbit, p.86]
(j) Bien entendu, Tolkien dédouane Bilbo en faisant venir la question 'impossible' de manière non consciente sur ses lèvres :
" Qu'ai-je dans ma poche ? " dit-il tout haut.
Il se parlait à lui-même, mais Gollum crut que c'était une devinette, et il fut terriblement démonté.
" Pas de jeu ! pas de jeu ! s'écria-t-il [...]
Bilbo, voyant ce qui s'était passé et n'ayant rien de mieux à proposer, s'en tint à sa question : " Qu'ai-je dans ma poche ? demanda-t-il d'un ton plus affirmé.
[Bilbo le Hobbit, p.86]
Voilà une circonstance qui éloigne Bilbo, héros d'un conte pour enfants - donc forcément sans malveillance, du personnage d'Ódhinn, dieu pervers qui aime à se déguiser pour surprendre, de manière préméditée, après avoir joué avec eux, ses adversaires savants par une question sans réponse.
Tolkien minimise (un tantinet) cette différence lorsqu'il révise le chapitre. Ainsi, le ton de la phrase de 1937 :
mais tout de même, il sentait qu'il l'avait gagné [son cadeau] sans tellement tricher, compte tenu de circonstances particulièrement difficiles. [cf. VII-1) post du (15-04-02 02:53)]
devient un peu plus critique quant au comportement de Bilbo en 1951 :
N'importe quelle excuse pourrait lui être bonne pour se défiler. Et après tout, cette dernière question n'était pas une énigme authentique selon les anciennes règles.
[Bilbo le Hobbit, p.87]
(k) De plus, le parallèle avec les deux textes scandinaves est renforcé si on remarque que dans le cas d'Ódhinn comme dans celui de Bilbo, la réponse à la question n'est pas donnée au perdant qui ne semble pas avoir le droit de la réclamer.
" Voici qu'avec Ódhinn j'ai fait assaut
De ma sagesse en paroles.
Tu es et tu seras toujours le plus sage des hommes. "
[Vaf. 55 ; 15, p.529]
Les réponses doivent être devinées, non données, dit [Bilbo].
[Bilbo le Hobbit, p.90]
(l) Le tableau en VII.3 [post du (18-04-02 03:29)] nous a montré que cette question est posée trois fois avant qu'une tentative de réponse soit donnée. Et en fait, Gollum arrive à fournir, avec l'autorisation de Bilbo, non pas une mais trois réponses. Voilà une remarque qui vient enrichir le thème de la réciprocité/symétrie : 3 énoncés de la question / 3 réponses permises.
Thème encore et toujours renforcé en constatant que si la question 'impossible' est une tricherie de la part de Bilbo, la réponse (rG5c) est également une tentative de tricher, de la part de Gollum cette fois. Et le narrateur de faire remarquer au lecteur l'une comme l'autre :
- Une ficelle, ou rien ! cria Gollum - ce qui n'était pas tout à fait correct, puisqu'il donnait deux réponses à la fois.(...)
Et après tout, cette dernière question n'était pas une énigme authentique selon les anciennes règles.
[Bilbo le Hobbit, p.87]
Voilà qui est totalement original de la part de Tolkien : dans tous les autres textes, la ruse, la tricherie ne sont utilisées que par un seul des deux protagonistes.

