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Énigmes et caractère...
#70
Bon sang, un mois déjà!! oulalalala...
Il est plus que temps de terminer ce fuseau intimiste. J'espère que les fidèles sont encore là (Eva, Silmo,...) sinon, c'est pas grave, ils auront beaucoup de lecture au retour de vacances ;-)
à tous, bonjour!
zou, c'est parti



EXCURSUS : La racine des Montagnes

Si Tolkien a inventé de toutes pièce l'enigme (E1), est-il pour autant à l'origine de l'expression Mountain's root / roots of the Mountain ('Racine(s) de la montagne') ?
Il faut remarquer que Tolkien l'utilisait avant la rédaction de Bilbo Le Hobbit puisqu'elle apparaît déjà en 1936 dans un poème consacré à Tom Bombadil [44, p.357] :

As well set your boot to the mountain's root,
For the seat of a troll don't feel it.
=
Autant donner des coups de pied dans un roc
Car l'arrière-train d'un Troll ne sent pas le choc.
[Stone Troll = Le Troll de Pierre, Les Aventures de Tom Bombadil, Pocket p.84-5]

Cette expression a en fait une origine biblique. On la trouve une seule fois dans le texte hébreu et les traductions anglaises (King James) ou française (BJ, Bible du rabbinat, Segond) ; c'est en Job 28 :9 :

Man putteth forth his hand upon the rock; he overturneth the mountains by the roots;
= ad silicem extendit manum suam subvertit a radicibus montes
= L'homme porte sa main sur le roc, Il renverse les montagnes depuis la racine;

Peut-être ce passage a-t-il suffit...
Par contre la Vulgate (la Vulgate étant la traduction latine 'officielle' de l'Église Catholique ; on parle de 'textus receptus') use systématiquement du terme 'ad radices montis' (= at the mountain's roots) en lieu et place de l'expression littérale 'au pied de la montagne' (en français, BJ donne 'au bas de la montagne'), et ce pour les 8 occurrences [Ex 19 :17, 24 :4, 32 :19 ; Dt 3 :17, 4 :11, 4 :49 ; Jos 11 :3 ; 1S 25 :20].
Or nous savons combien Tolkien aimait le latin ('j'ai (...) un amour particulier pour la langue latine', L294 [1,p.376]) et la liturgie latine (il priait en latin, L54[1, p.66] ;). N'aurait-on pas là une preuve d'une grande connaissance du texte reçu qu'est la Vulgate ?

1.2) Énigme (E2)

Thirty white horses on a red hill,
First they champ,
Then they stamp,
Then they stand still.

Anderson [Annotated Hobbit, p.85 Note 6] écrit :
" Tolkien a ici retouché une énigme très commune, la n° 229 dans l'Oxford Dictionary of Nursery Rhymes de Iona et Peter Opie :

Thirty white horses
Upon a red hill,
Now they tramp,
Now they champ,
Now they stand still.
=
Trente chevaux blancs
Sur une colline rouge,
Tantôt ils piétinent,
Tantôt ils mâchonnent,
Tantôt ils restent immobiles. 
"

1.3) Énigme (E3)

Voilà ce qu'écrit Anderson [p.85, Note 8] : " Je n'ai pas trouvé d'énigme isolée comparable à celle-ci. Néanmoins, les énigmes traditionnelles sur le vent contiennent souvent des variantes sur les éléments " volant sans ailes " et " parlant sans bouche " "

Quelles sont ces énigmes traditionnelles ?
Je n'ai trouvé de parallèles stricts qu'à propos du quatrième membre de l'énigme ('Sans bouche, il murmure' = Mouthless mutters) ; il s'agit des énigmes 37 et 65 de l'Exeter Book :

(...) It has no hands or feet
To touch the ground, no mouth to speak
With men or mind to know the books
Which claim it is the least of creatures
Shaped by nature. It has no soul, no life,
Yet it moves everywhere in the wide world.
It has no blood or bone, yet carries comfort
(...)
It has no limbs, yet it lives!
=
Il n'a ni main ni pied
Pour toucher le sol, aucune bouche pour parler
Avec les hommes et aucun esprit pour connaître les livres
Qui affirment qu'il s'agit de la dernière des créatures
Façonnées par la nature. Il n'a pas d'âme, pas de vie,
Pourtant il se déplace dans le monde entier.
Il n'a ni sang ni d'os, pourtant il apporte la consolation
Aux enfants des hommes sur la Terre-du-Milieu.
To the children of men on middle-earth.
Il n'a pas de membres, pourtant il vit !
[EB37]

Cette énigme n'a pas de solution fixée, les commentateurs hésitant entre la parole, un rêve, la mort, le temps, la lune, un nuage, le jour...et, si on se limitait à la partie présentée, on pourrait très bien y trouver le vent.

In the hall of the High King I heard
That a voiceless creature spoke charmed
Words (...)
It speaks without mouth, moves without feet
=
Dans la halle du Haut Roi j'ai appris
Qu'une creature sans voix disait des mots
Enchantés (...)
Elle parlait sans bouche, se déplaçait sans pieds
[EB65]

Avec cette dernière énigme (qui concerne un livre) on a en plus une référence au premier membre de (E3) ('Sans voix, il crie' = Voiceless il cries)

Il n'est pas étonnant que Tolkien ait eu à l'esprit (inconsciemment ou pas) les énigmes de l'Exeter Book car celles-ci ont des liens avec les Énigmes de Gestumblindi qui, elles, étaient assurément présentent à son esprit de manière consciente. En effet la septième énigme (EG7) du chapitre X de La saga du roi Heidrekr a pour sujet un oignon tout comme EB23 et EB63. De plus EG23 concerne l'ancre d'un navire, tout comme EB14.

1.4) Énigme (E4)

Un œil dans un visage bleu
Vit un œil dans un visage vert.
" Cet œil-là ressemble à cet œil-ci,
dit le premier œil,
mais en un lieu bas,
non pas en un lieu haut. "
Rép : le soleil sur les marguerites.

Anderson [p.85, Note 9] : " Cette énigme exprime l'étymologie du mot " marguerite " [daisy] sous forme énigmatique. Le nom de cette fleur vient de l'anglo-saxon daeges éage ("l'œil du jour" [day's eye]), ce qui fait allusion à l'ouverture de ses pétales le matin (révélant ainsi la partie centrale jaune) et à leur fermeture le soir. C'est de là que vient l'expression "l'œil du jour"- la moderne marguerite. "

Je me sens forcé de remarquer que 'le Soleil sur les Marguerites' n'est pas en vers (pas plus que 'Sans-jambes') n'étant que l'étymologie du mot 'marguerite[daisy]' présenté sous la forme d'une devinette.
[L110 / 1, p.123]

Il se pourrait aussi que certaines des associations soleil/œil du ciel, soleil/marguerite, visage [face] bleu / ciel, visage vert [green face] /prairie correspondent à des réminiscences de deux sonnets de Shakespeare séparés par un seul autre dans le recueil :

Full many a glorious morning have I seen
Flatter the mountain-tops with sovereign eye,
Kissing with
golden face the meadows green,
Gilding pale streams with heavenly alchemy;
Anon permit the basest clouds to ride
With ugly rack on his celestial face,
(...)
J'ai vu plus d'un matin lever sa tête altière
Et d'un œil souverain flatter le haut des monts,
Baiser de lèvres d'or les verdoyants gazons,
En or transmuer la pâleur des rivières,
Puis aux nuages vils permettre d'apporter
Leur essaim de laideur sur sa divine face
(...)
[Sonnets, XXXIII]
Great princes' favourites their fair leaves spread
But as the marigold at the sun's eye,
(...)
Les favoris des grands ouvrent à la lumière
Leur fleur, comme soucis sous un soleil ardent ;
(...)
[Sonnets, XXXIII, trad. Jean Malaplate,
Le Livre de Poche, Bibliothèque classique, n°0715]

Shakespeare fait bien le lien entre un visage 'céleste' (même s'il s'agit toujours du soleil : 'celestial face'= 'golden face') et les 'prairies vertes' puisque le premier embrasse le second : la métaphore amoureuse du sonnet concernant deux êtres de rangs différents mais de même nature, on a là, sous-entendu, le 'visage céleste' associé à un autre 'visage', 'vert' celui-ci. De même lorsqu'il associe le soleil et la fleur, c'est avec la symbolique de l'œil et non plus du visage, symbolique appliquée, toujours par symétrie, au soleil et à la fleur : les 'grands' attirent les 'favoris' parce que l'œil attire l'œil ; en évoquant l''œil du soleil', Shakespeare évoque également l'œil de la fleur.

Certes Shakespeare parle de 'soucis' (marigold) et non de 'marguerite' (daisy) ; mais les deux fleurs sont des fleurs solaires au cœur orangé.
Anecdote : il existe une variété de soucis, la Dimorphotheca Sinuata, appelée, en anglais, Cape-Marigold mais aussi African-Daisy ou Orange-Daisy ; 'African' parce qu'elle provient d'Afrique du Sud ; Tolkien, originaire de ce pays, le savait-il ?

Finalement, il me semble que c'est dans ce remplacement du 'soucis' par la 'marguerite' que réside l'apport entièrement original de Tolkien ; un apport original et des plus précieux car renforçant la symétrie entre le soleil et la fleur par ce jeu sur l'étymologie anglo-saxonne de la marguerite.

1.5) Énigme (E5)

Cette énigme pourrait être entièrement originale ; Anderson ne propose aucune référence, et, après moult recherches, je ne peux faire mieux.
Tolkien a dû choisir cette énigme centrale (Cf. les structures) avec un soin particulier. Sa rédaction, à la fois riche et équilibrée, le prouve.

1.6) Énigme (E6)

Anderson [p.86, Note 10] : " Tolkien qualifiait cette énigme de "réduction à un distique (le mien) d'une énigme littéraire plus longue qui apparaît dans un recueil de comptines" <L110 [1, p.123]>. L'énigme littéraire en question est sans aucun doute celle-ci :

In marble halls as white as milk,
Lined with a skin as soft as silk,
Within a fountain crystal-clear,
A golden apple doth appear.
No doors there are to this stronghold,
Yet thieves break in and steal the gold.
=
Dans un palais de marbre de la blancheur du lait,
Revêtue d'une peau de la douceur de la soie,
Dedans une fontaine de la clarté du cristal,
Une pomme d'or fait son apparition.
Point de portes d'entrée dans cette forteresse,
Et pourtant des voleurs s'y introduisent et dérobent l'or.

Tolkien publia une traduction anglo-saxonne de cette énigme en 1923.[...] "

1.7) Énigme (E7)

Nous rejoignons Anderson [p.87, note 11] : " On trouve une énigme un peu analogue à celle-ci dans la vieille saga norroise, la Saga du Sage Roi Heidrekr , (...) :

" Qui habite dans les hautes montagnes ?
Qui tombe dans le val profond ?
Qui vit sans respirer ?
Qui jamais ne se tait ?
Roi Heidrekr,
Réfléchis à cette énigme. " 
Heidrekr répondit : " Ton énigme est bonne, Gestumblindi. Elle est devinée. Le corbeau habite toujours dans les hautes montagnes, la rosée tombe toujours dans le val profond, le poisson vit sans respirer, et la cascade tumultueuse ne se tait jamais. "
 "
[EG10] [45]

1.8) Énigme (E8)

Anderson [p.88, note 12] : " Les énigmes concernant les jambes sont traditionnelles, à commencer par l'énigme posée par le Sphinx à Œdipe (Quel animal marche sur quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ?) La réponse, telle que donnée par Œdipe, est l'homme [...]) L'Oxford Dictionary of Nursery Rhymes contient une énigme très commune, similaire à celle de Tolkien :

Deux jambes s'assied sur trois jambes
Avec une jambe sur ses genoux ;
Arrive quatre jambes
Qui s'enfuit avec une jambe ;
Deux jambes saute " sur ses pieds ",
Ramasse trois jambes
Qu'il lance sur quatre jambes,
Ce qui lui fait rapporter une jambe.
(n° 302) [46]

La solution est un homme assis sur un tabouret, avec un gigot de mouton sur ses genoux. Un chien arrive et vole le mouton ; l'homme ramasse le tabouret, le lance sur le chien, ce qui lui fait rapporter le mouton.

1.9) Énigme (E9)

Anderson [Note 13, p.88] avait déjà relevé qu'" il existe une énigme analogue à celle-ci dans le poème en vieil anglais, " Second dialogue de Salomon et Saturne " ". Voici la traduction française la plus récente [ 2, p.42-3] :

Saturne dit :
Quelle est cette chose étrange qui traverse le monde,
Qui va inexorablement, qui ébranle les fondations,
Qui fait jaillir des larmes de détresse, sans relâche ?
Ni l'étoile, ni rocher, ni la brillante pierre précieuse,
ni l'eau, ni l'animal sauvage ne peut lui échapper,
tout tombe entre ses mains, le dur et le mou,
le grand et le petit ; il engloutit, chaque année,
de ceux qui habitent sur la terre,
de ceux qui volent dans l'air, et nagent dans la mer,
trois fois treize mille.
Salomon dit :
Le temps qui passe a pouvoir sur tout sur terre :
De ses affreuses chaînes d'esclavage,
De ses immenses entraves, il ses saisit de tout,
De ses longues cordes, il s'empare de tout à volonté
Il détruit les arbres et brise les branches,
déracine le tronc dressé sur son chemin,
l'abat à terre et puis le dévore, il est plus fort
que l'oiseau sauvage, plus endurant que le loup,
plus résistant que la roche ; l'acier, le fer, il le ronge,
de rouille. De nous il fait de même.

Les points de contact en effet sont nombreux ; nous reviendrons sur ce passage (cf. X.5)


Bibliographie et notes :

[44] JRR. Tolkien a Biography, Humphrey Carpenter, HarperCollins 2002

[45] Comme le précise Anderson, dans La traversée des marais, chapitre 2 du livre IV du Seigneur des Anneaux, Gollum donne une variante plus longue de cette énigme sous forme d'une contine avec la réponse en finale :

Alive without breath; / as cold as death; / never thirsting, ever drinking; /clad in mail, never clinking. / Drowns on dry lang, / thinks an island / is a mountain; / thinks a fountain / is a puff of air. / So sleek, so fair ! / What a joy to meet ! / We only wish / to catch a fish, / so juicy-sweet!
=
Vivant sans souffle ;
froid comme la mort
jamais assoiffé, toujours buvant ;
en cotte de mailles, jamais cliquetant,
se noie sur la terre sèche ;
Prend une île pour une montagne ;
Prend une source pour un souffle d'air ;
Si lisse, si beau !
Quelle joie de le rencontrer !
On souhaiterait seulement
attraper un poisson,
si bon, si juteux !
[SdA, p.668]

[46] Voici le texte original :

Two legs sat upon three legs / With one leg in his lap; / In comes four legs / And runs away with one leg; / Up jumps two legs, / Catches up three legs, / Throws it after four legs, / And makes him bring back one leg.

Je ne résiste pas non plus à présenter l'énigme de Gestumblindi suivante qui, comme la comptine ci-dessus, peut se classer dans le genre 'énigme-domino'  [EG14]:

" Je vis venir
Un, qui hante la terre,
Un cadavre assis sur un cadavre,
L'aveugle chevauchait l'aveugle
Jusqu'à la mer.
Mais le coursier était sans souffle.
Roi Heidrekr,
Réfléchis à l'énigme.
- Ton énigme est bonne , Gestumblindi. Elle est devinée. Tu as trouvé un cheval mort sur un glaçon flottant, et un serpent mort sur ce cheval, et tout cela dérivait ensemble le long de la rivière. "


Sosryko
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