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Psychocritique
#26
Voici une belle série de messages !! J'aimerais réagir dans la continuité de ce qu'a dit Cathy.

Je crois tout d'abord qu'il ne faut pas raisonner de façon "binaire" : ce n'est pas parce qu'un auteur n'a pas voulu explicitement dire telle ou telle chose que l'on n'a pas le droit — ou qu'il serait inutile — de l'interpréter de cette façon. L'herméneutique a pour principe de déployer les sens d'une œuvre, même s'ils n'étaient pas intentionnels à l'origine. C'est le propre des grands textes d'avoir su trouver des résonances au sein des époques et des cultures différentes.
Il me semble d'ailleurs que Tolkien légitime cette ouverture des interprétations dans sa distinction entre allégorie et "applicabilité variable suivant la pensée et l'expérience des lecteurs" (rappelée par Cirdan plus haut...).

Nikita, je suis franchement d'accord avec toi (et c'est peu de le dire...;-)) pour considérer que la psychanalyse n'a pas le dernier mot en littérature.
Je lui reproche d'ailleurs d'être totalisante, voire totalitaire, à cause de son explication systématique de toute action et représentation humaine. Elle fait d'ailleurs partie des stratégies immunisantes, c'est-à-dire qu'elle intègre les objections de ses adversaires (ex. : une personne qui adopte ce type de stratégie pourra se croire d'une séduction irrésistible en se disant une chose et son contraire : i/ "il me regarde, donc je lui plais" ; ii/ "s'il ne me regarde pas, c'est parce qu'il a peur d'être séduit, donc je lui plais"... C'est imparable, du moins aux yeux de cette personne ;-)) La psychanalyse, elle aussi, explique pourquoi on la rejette : pour le dire vite, si l'on refuse la thèse de l'inconscient psychique, c'est parce que l'on refoule son propre inconscient, donc ce rejet confirme la thèse psychanalytique du refoulement. On n'en sort pas... (et Freud prendrait un malin plaisir à lire les interventions de ceux qui s'opposent à l'interprétation psychanalytique, pour y voir la confirmation de sa théorie ;-))

Toutefois je ne soutiens pas, à l'inverse, la thèse selon laquelle la psychanalyse n'aurait strictement aucune légitimité.
Je suis favorable à la diversité des lectures. Contrairement aux sciences de la nature où une nouvelle théorie contredit la précédente (le géocentrisme et l'héliocentrisme n'étaient pas compatibles par exemple), les disciplines interprétatives gagnent à se concilier.
Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il faille accepter tout et n'importe quoi. Toute interprétation doit s'appuyer sur des éléments textuels et des recoupements. La diversité des lectures ne se dispense pas de l'argumentation, bien au contraire !

Quant à la démarche, je ne lis pas une œuvre uniquement pour savoir ce que pensait l'auteur, mais pour essayer de mettre en relief les sens qu'elle recèle. Il me semble que les grandes œuvres se caractérisent par une surabondance de sens, qui échappent à leur auteur. Réciproquement, un texte qui n'a qu'un seul sens me paraîtra pauvre et plat.
La psychanalyse n'est donc pas la seule explication possible, mais elle apporte une lumière qui n'est pas superflue. Elle peut d'ailleurs éclairer le lecteur.
Pourquoi suis-je fasciné par la Fantasy, à la différence de tant d'autres personnes ? On ne va pas très loin en s'abritant derrière l'argument — souvent paresseux — de la simple différence de goûts. Qui me dit que les schémas inconscients qui parcourent l'œuvre de Tolkien ne rencontrent pas des échos dans mon propre inconscient ? Dans cette perspective, la psychanalyse — même si elle est loin d'être la seule à pouvoir le faire — mettrait au jour un sens qui aurait pu m'échapper jusqu'ici. J'aime peut-être l'œuvre de Tolkien parce que nous partageons inconsciemment certaines préoccupations.
On pourrait alors m'objecter que j'apprends des choses sur l'auteur et sur moi-même, mais pas sur l'œuvre elle-même. Mais lisons-nous les œuvres uniquement pour elles-mêmes ? Pour ma part, une œuvre possède sa richesse en soi, mais elle n'est pas incompatible avec les correspondances qu'elle trouve chez son auteur, ni avec les échos qu'elle suscite en moi.

Pour préciser un peu ce que je veux dire, je reviens sur quelques-unes de tes remarques, Nikita :-)

Nikita Wrote:Plus je lis ce genre d’études, plus je me dis qu’au fond elles n’éclairent pas l’œuvre qu’elle se proposent d’étudier mais qu’elles l’utilisent pour s’auto-justifier.

Je ne pense pas que ce soit incompatible ;-)

Quote:cela m’a rappelé une certaine UV dispensée par des profs de psycho à l’université aux futurs enseignants!

Je vais résister à la tentation de dire du mal des profs de psycho en général, et de la formation des futurs enseignants en particulier ! lol ;-))

Quote:Tout cela est bien intéressant quand on se propose de travailler en interaction avec des enfants ou des adolescents mais qu’est-ce que ça va bien faire avec l’étude littéraire d’une œuvre ?

Je pense que la littérature ne se désintéresse totalement pas de l'usage que l'on fait d'elle. Elle n'a donc pas à exclure la lecture psychanalytique.

Quote:La conclusion de ce même article apporte de lui-même la réponse : on voit Bettleheim se servir du Hobbit comme il le ferait de n’importe quel conte pour apporter un palliatif aux angoisses enfantines !

Tout d'abord, Bettelheim ne place pas tous les contes sur un même plan : il opère des distinctions.
Ensuite, une thèse interprétative doit-elle porter exclusivement sur une œuvre pour être valide ? Je ne le crois pas. Le travail herméneutique a également pour tâche de construire des liens entre les œuvres. Que le Hobbit ait une structure et une fonction analogues à d'autres contes ne m'empêche ni de l'apprécier pour lui-même, ni de reconnaître la validité du rapprochement.

Quote:Et les adultes dans tout ça ?

Ma réponse va sans doute paraître facile, mais elle est sérieuse : les adultes sont d'anciens enfants ;-) L'inconscient se constitue principalement au cours de l'enfance : les angoisses de l'enfant n'ont pas disparu chez l'adulte. Elles se sont transformées tout en conservant une continuité.
De plus, c'est précisément à eux que s'adresse Bettelheim, puisqu'ils ont en charge l'éducation des enfants.

Quote:S’est-il posé la question ?

Oui ;-) Je cite les premières lignes de l'Introduction de la Psychanalyse des contes de fées :

[citation=Psychanalyse des contes de fées]Si nous voulons être conscients de notre existence au lieu de nous contenter de vivre au jour le jour, notre tâche la plus urgente et la plus difficile consiste à donner un sens à la vie. (...) On n'acquiert pas automatiquement ce sens de la vie à un âge déterminé de l'enfance, ni même quand on a atteint l'âge présumé de la maturité. Au contraire la maturité psychologique consiste à acquérir une compréhension solide de ce que peut être et de ce que doit être le sens de la vie. Et cela ne s'obtient qu'à la suite d'une longue évolution : à tout âge, nous cherchons et nous devons être capables de trouver un minimum de signification en relation avec le niveau de développement de notre intelligence.[/citation]

Bettelheim n'oppose donc pas l'enfant et l'adulte.

Quote:Voilà ce que je trouve dangereux : « instrumentaliser » une œuvre pour lui faire dire sa propre vérité (celle du critique) !

Le terme d'instrumentalisation est ici péjoratif ;-) Je ne vois rien de choquant, pour ma part, à dire que le Seigneur des Anneaux représente notamment (mais pas seulement ;-)) un moyen d'en savoir plus sur moi-même et sur ce que je pense :-)

Quote:Deuxième idée qui rejoint un peu plus le sujet de ce fuseau : l’intérêt de « psychanalyser » Tolkien pour justifier ou comprendre son œuvre.

La justification et la compréhension ne sont peut-être pas identiques. Le fait de justifier tend à faire croire que l'interprétation dégagée est la seule envisageable, voire qu'il y a un rapport de nécessité. Cela vaut surtout, il me semble, pour l'allégorie, où le système de correspondance entre l'image symbolisante et l'idée symbolisée est fermé (raison pour laquelle Tolkien ne la goûtait guère).
On peut, au contraire, essayer de comprendre pourquoi et comment plusieurs sens sont compatibles sans prôner l'hégémonie d'une interprétation sur les autres.
Mais, comme je l'ai dit plus haut, c'est une tendance que l'on peut effectivement reprocher à la psychanalyse. Faut-il s'y arrêter pour autant ?

Quote:Là je me range à l’avis de Vinyamar qui souligne combien le processus de création est complexe et combien il est difficile d’y décerner ce qui relève du vécu de l’auteur ou d’autres sources d’inspiration.

Entièrement d'accord. Mais, une fois encore, cela n'exclut justement pas la lecture psychanalytique.

Quote:Je préfère chercher du côté des sources littéraires ou du contexte sociologique : là au moins on peut s’appuyer sur des faits !

Non, ce sont des interprétations également. Quelle est la part exacte de l'influence de Beowulf par exemple ou du contexte universitaire oxonien sur le Légendaire ? Cela relève de l'interprétation.

Quote:Certes on va m’opposer toutes les citations de Tolkien parlant de ces motivations ou de ses rapports avec sa création.

Tu es donc favorable à l'idée qu'une œuvre dépasse les intentions explicites de son auteur :-)

Quote:qui peut prétendre connaître un homme à travers ce qu’il dit ou ce qu’il fait ? L’être humain est infiniment plus secret que cela…

On croirait entendre Freud, lorsqu'il critique la prétention de l'homme à se connaître ! ;-) Plus sérieusement, ce mystère humain autorise, plus qu'il n'interdit, la multiplication des interprétations (tout en sachant qu'on n'en verra jamais la fin).

Quote:Freud a peut-être mis en évidence que le langage (à travers le lapsus, par exemple) ou les actes (manqués) pouvaient nous trahir mais il néglige tout ce qui relève du travestissement et du « brouillage » de piste.

Non, puisque les actes manqués reposent précisément sur ce travail de brouillage, accentué par le processus de dénégation.

Quote:Un artiste se dévoile tout autant qu’il se cache dans une œuvre et démêler le vrai du faux me paraît une aventure très périlleuse et dénuée de toute objectivité !

C'est pourquoi la littérature ne prétend pas à une objectivité de type scientifique. Quant à la psychanalyse, elle n'isole pas le processus de sublimation de l'histoire personnelle de l'auteur.

Quote:Voilà ! mon point de vue peut paraître un peu tranché, je vais tâcher de le nuancer.

Argh, quel est le bon alors ?! Ou y aurait-il une part de vérité dans ces deux aspects ? ;-)

Quote:Connaître quelques fondamentaux sur la psychologie me semble indispensable quand on veut chercher à comprendre l’homme mais cette vision a ses limites et ces limites sont vite franchies lorsqu’elle s’applique à la littérature : ce n’est tout simplement pas sa vocation.

A partir du moment où la littérature est une production humaine, elle entre dans le champ de la psychologie en général. Mais elle ne s'y restreint pas pour autant, nous sommes d'accord :-)

Pour finir, Nikita, ne vois surtout pas un quelconque acharnement de ma part sur ton message (mais Freud dirait que cette remarque est justement à entendre dans le sens contraire : si je prends la peine de le préciser, c'est pour mieux cacher l'inverse !! lol ;-)).
Il se trouve que ton intervention regroupe de nombreuses idées souvent formulées contre la "psychocritique", et que j'y ai vu l'occasion de donner mon avis :-)

Sébastien, qui n'a pas pu s'empêcher d'ajouter son grain de poivre ;-)
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