Désolé, mais tu ne m'as pas encore convaincu.
Je suis d'accord pour admettre qu'après tout, on a bien le droit de faire une 'psychocritique' (ça existe vraiment ce mot ?), mais il faudrait éviter l'écueil classique hyper orgueilleux de la psycho qui consiste à dire: c'est LA vérité de l'oeuvre.
Je ne conçois l'acceptation de la psychocritique que dans les limites de "l'applicabilité" dont parlait Tolkien: le lecteur peut s'offrir l'interprétation que son contexte lui permet, si c'est la psycho, allons-y (à condition toujours de ne pas prétendre que c'est le fin mot de l'histoire) !
J'aime assez ton discours sur la stratégie immunisante, on m'en avait justement parlé (sans ce terme compliqué), et j'approuve. Mais il est amusant parfois de l'utiliser contre l'interpréteur lui-même (tu interprètes l'oeuvre de telle façon, mais c'est parce que toi-même y glisse tes propres refoulements, tu accuses l'auteur de telle pensée, parce que toi-même ne peux penser autrement, tu dis qu'il transmet telle partie de son inconscient, parce que c'est la partie qui TE préoccupes, etc..) Là, je n'ai pas de talent, mais bien fait, on peut en arriver à contrer le psychocritique avec ses propres arguments.
Ca tourne donc à vide. Peut être que la psycho a quelque chose à dire, mais elle n'a pas encore les moyens de découvrir quoi !
La psychanalyse n'a donc encore aucune légitimité à traduire une oeuvre, du moins pas plus que ma petite sœur de me donner sa vision de la lecture (aucune légitimité d'autorité, dirons-nous). Sauf que ma petite sœur m'offre sa vision personnelle, celle d'une lectrice, à laquelle s'adressait l'auteur (et donc cela intéresse l'auteur et le reste de la communauté des lecteurs), tandis que la psychanalyse offre une vision qui, si elle n'est pas personnelle (alors, cf. cas 1), se veut objective (c'est à dire ?), inhumaine, instrumentale.. je ne sais quel terme employer : elle provient de ce qui n'est pas humain. Aucun sentiment de lecteur, même pas une machine pour donner des chiffres, mais un décorticage fait par un aveugle (puisqu'il s'affranchir de son statut de lecteur), ou plutôt une analyse faite par un fantôme, auquel l'oeuvre n'était pas adressée, et dont les résultats invérifiables et immatériels ne peuvent pas toucher la communauté des lecteurs, pas plus que l'auteur.
Comment se fait-il qu'une psychocritique soit toujours faite après la mort de l'auteur ? Il n'y a que les journalistes pour s'essayer à balancer des arguments psycho face à des types venus vendre leur bouquin, qui auront la part belle en acquiesçant aux interprétations auquel l'auteur n'avait pas pensé une seule seconde mais qui fait vendre le livre. Ou bien l'auteur démonte le journaliste et n'est pas réinvité.
J'écris un livre, je serais surpris (encore une fois) de ce qu'une psychocritique en dira, surtout et d'abord sans me connaître, ensuite en sachant qui je suis. pourquoi ne pas faire une psychocritique pendant la création d'une oeuvre ? Qu'en dirait l'auteur ?
Je suis d'accord pour dire que les œuvres (grandes ou petites) possèdent plusieurs sens qui échappent à leurs auteurs qui, du moins, n'ont pas conscience de ce qu'ils mettent dans l'oeuvre. Par contre, en retour d'analyse, il me semble qu'ils sont encore capable de dire si telle sens est possiblement de lui, ou si tel autre est une pure imagination, l'auteur se jugeant incapable de penser une chose pareille. Je crois qu'il en est capable.
Fangorn Wrote:La psychanalyse — même si elle est loin d'être la seule à pouvoir le faire — mettrait au jour un sens qui aurait pu m'échapper jusqu'ici.
Ou peut-être t'offrira-t-elle un sens de son propre cru, sur lequel tu méditeras en vain. Je suis persuadé qu'avec une bonne analyse, je peux te faire dire ABSOLUMENT (Absolument !) tout ce que je veux dans une oeuvre. Je le constate régulièrement. Je peux te prendre la dernière chanson de Goldman (faut quand même de la matière, je ne parle pas des '2 be 3'), les trois petits cochons, Akira et le SdA, et je peux leur faire dire strictement la même chose, et puis ensuite je peux leur faire dire le contraire (moins facile).
Tout dépend d'une bonne argumentation, qui se base sur le néant d'une psychologie indéchiffrable dans une oeuvre littéraire ! Je demande toujours : quels sont les outils d'une telle analyse ? (hormis le bon plaisir du spécialiste ?)
Quote:J'aime peut-être l'œuvre de Tolkien parce que nous partageons inconsciemment certaines préoccupations.
Je pense que tu tiens là la clef de ce que j'essaye de dire. Vous " partagez "!!! La psychanalyse ne partage rien avec l'auteur, ne partage rien du message, puisqu'elle n'a pas de cœur pour ressentir cette union. Elle ne pénètre pourtant pas plus loin que le lecteur au sein de l'oeuvre (je ne connais pas d'autres façon de lire une oeuvre que... de la lire), mais bien avec les mêmes outils (la lecture). La psycho n'a pas de préoccupation (si elle existe en dehors de celui qui la pratique), elle ne reçoit rien de l'oeuvre, elle la regarde, et cherche à en dire quelque chose d'intelligent.
Seul celui qui reçoit quelque chose de l'oeuvre peut en parler en retour, et apparaît donc le rôle du critique (le spécialiste)! C'est de lui que dépendra finalement l'analyse psychologique, de ce qu'il aura reçu, ou non reçu, manqué dans l'oeuvre, ou touché mieux qu'un autre... mais tout cela le ramène strictement au plan de n'importe quel lecteur, et tous ses arguments psychologiques sont comme des enveloppes qu'on jette ! Elle ne valent rien en soi, seul vaut l'interprétation qu'il donne, comme sienne, et qui peut (ou on) valoir quelque chose. Mais de sa seule autorité !! Il ne peut pas prétendre imposer cette vision à l'aide d'arguments fantômatiques (ou phantomatiques :-) ).
Fangorn Wrote:Nikita Wrote:Là je me range à l’avis de Vinyamar qui souligne combien le processus de création est complexe et combien il est difficile d’y décerner ce qui relève du vécu de l’auteur ou d’autres sources d’inspiration.Entièrement d'accord. Mais, une fois encore, cela n'exclut justement pas la lecture psychanalytique.
Ah bon ? Pourquoi. Que va apporter la lecture psychanalytique si elle ne sait même pas ce qui provient de l'auteur qu'elle étudie, de tel autre auteur sur lequel il a pompé consciemment, de telle image qui l'a inspiré malgré lui, de telle autre qu'il a voulu intégré mais qui n'est pas de lui, des conseils et suggestions des amis, etc...) Ca fait beaucoup de monde à psychanalyser !
(d'ailleurs, tu l'admets à peine plus loin, disant que la séparation des sources relève de l'interprétation)
Quote:Tu es donc favorable à l'idée qu'une œuvre dépasse les intentions explicites de son auteur :-)
moi en tous cas, j'y suis favorable. Je prétend seulement qu'aucun outil fiable aujourd'hui (et sûrement pas cette prétentieuse psychanalyse) n'est capable de la décoder.
"Le monde de Sophie" exploitait cette idée, et les analyses de textes vont de toute évidence bien plus loin que ce que l'auteur voulait (consciemment) dire, sans rendre caduque cette richesse de messages. Mais il faut aussi éviter les simplismes (= Beaudelaire se droguait, donc toutes ses oeuvres parlent quelque part de la drogue (ou du sexe, ou de la mort, etc...)). Souvent on utilise ce qu'on sait de l'auteur ("il était chrétien", "il était amoureux", "le tremblement de Terre de Séville l'avait marqué à vie") pour interpréter a posteriori son oeuvre ("donc là, il en parle !"). Parfois ça marche... parfois, c'est des foutaises.
Quote:A partir du moment où la littérature est une production humaine, elle entre dans le champ de la psychologie en général.
Humm. J'en doutais, à présent je doute de mon doute ! Pour psychanalyser un homme, tous ses moyens de communication (création) sont donc bons à être étudiés (coup de l'iceberg, hein ?). ok. Un livre peut être un outil pour psychanalyser son auteur. Peut ! ais-je dit. Nous savons un peu en quoi Tolkien apparaît dans ses romans, et cela peut servir pour faire SA psychanalyse. ok toujours! Mais par pitié, une fois ce travail fait, en quoi peut-on psychanalyser l'oeuvre elle-même ?
(cf. supra)
Nikita Wrote:Connaître quelques fondamentaux sur la psychologie me semble indispensable quand on veut chercher à comprendre l’homme mais cette vision a ses limites
Presque d'accord, sauf sur le 'indispensable'. Connaître l'homme demande bien d'autres talents que celui de savoir interpréter le non-dit. La philosophie mène bien plus loin (sans parler de la foi). La psychologie peut-être utile, mais ce n'est pas la seule façon de connaître l'homme, il y en a de plus optimistes.
(ça c'était pour pas que Fangorn croit que je lui en voulait personnellement :-) Comme Nikita, j'ai le sentiment que sur le fond on est pas trop loin les uns des autres)
Vinyamaar*

