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La place du Destin dans 'Le Silmarillion'
#7
Je reprends, pour compléter ce que tu viens de dire, une citation de Morgoth que tu nous as donnée aujourd'hui-même dans un autre fuseau (La pensée des humains):

Tu as osé te moquer de moi, défier la puissance de Melkor, le Maître du destin d'Arda.
[Le Silmarillion, QS, 20.La Cinquième Bataille, éd. Pocket, p.260]

Dans cette fausse auto-proclamation de toute puissance de la part de Morgoth pointe une vérité : aux deux thèmes musicaux, celui d'Eru et celui de Melkor, correspondent bien deux Destins qui s'opposent dans et pour Arda. L'un pour la bénir (Arda the Blessed, Arda Complete, Arda Unmarred, Second Arda, New Arda), l'autre pour la maudire (Arda Marred).
Le mensonge est dans le fait que Morgoth n'est pas le 'maître' du/des Destin(s) : son thème et le Destin qu'il a produit sont terribles de conséquences mais finalement ce sera le Destin d'Eru qui prévaudra ; il aura été simplement retardé.

>>Cédric:En tentant de modifier le destin de ceux de la maison de Fingolfin (...) il espère pouvoir transformer le sien (...). Cette appréhension, surprenante de la part d'une des créatures les plus puissantes d'Arda,montre bel et bien que le destin est une réalité, que l'on peut y croire et s'en préoccuper, que l'on peut essayer de le dévier.

Morgoth n'est-il pas la créature la plus puissante d'Arda?

Sinon, ce comportement n'est pas surprenant, je trouve; pas plus de la part de Morgoth que de Fëanor. Tous deux connaissent leur destin personnel, mais ils ont tellement endurci leur cœur (l'un corrompu par le désir de puissance, l'autre par le désir de vengeance) que rien ne pourrait les faire revenir en arrière. Ils sont devenus des êtres dont la seule raison de vivre est de lutter avec contre ce destin, parce que l'accepter serait accepter la justice contenue dans ce destin et donc reconnaîre l'égarement de leur coeur, ce qui est désormais impossible. On peut donc essayer de dévier son destin, mais certainement pas pouvoir le modifier en s'y opposant.

Remarquons aussi que nous parlons dans les deux cas de destin (doom) au sens de malédiction (curse; cf l'utilisation visiblement équivalente de 'Curse/Doom of Mandos').
Il ne s'agit pas d'un destin pour gratifier mais d'un destin pour punir, pour stopper un être ou un peuple qui s'égare.

Pour modifier un tel destin personnel, il faudrait nécessairement l'accepter, car le pardon serait la conséquence logique de cette acceptation (acte de contrition, repentance). C'est ce comportement qui sauve Finarfin et les siens :

Ils restèrent tous debout, immobiles, et les Noldor jusqu'à leurs derniers rangs entendirent la malédiction qu'on appelle la Prophétie du Nord ou le Destin des Noldor. Ces paroles funestes annoncèrent bien des malheurs que les Noldor ne comprirent qu'après qu'ils leur furent arrivés mais, tous, ils entendirent la malédiction qui suivrait ceux qui choisiraient de partir et refuseraient de demander le pardon des Valar. (...) Beaucoup furent frappés de terreur mais Fëanor endurcit son cœur [= 'F. hardened his heart'] (...) Finarfin (...) fit demi-tour et (...) beaucoup des siens le suivirent (...) Ils reçurent le pardon des Valar.
[Le Silmarillion, QS, 9.La Fuite des Noldors, éd. Pocket, p.110-111]

On ne peut pas obtenir le pardon (= l'effacement du destin personnel) par procuration ; cf. la vaine tentative d'Ulmo ci-dessous. Il faut que ce soit une démarche personnelle. C'est ainsi que tant que Fëanor puis ses fils de Fëanor ont voulu persévérer dans le chemin de l'orgueil, il était impossible de lever la malédiction, pas même à Manwë.

On dit qu'en ce temps-là Ulmo sortit des eaux profondes, pour aller à Valinor parler aux Valar des Elfes dans le besoin, les suppliant de leur pardonner, (...) Les sages ont dit que l'heure n'était pas encore venue et qu'un être seul, qui plaiderait en personne la cause des Elfes et des Humains, implorant le pardon pour leurs mauvaises actions et la pitié pour leurs malheurs, pourrait émouvoir le conseil des Puissants. Manwë lui-même ne pouvait peut-être pas lever le serment de Fëanor avant son terme, avant que les fils de Fëanor n'eussent abandonné les Silmarils qu'ils revendiquaient impitoyablement.
[Le Silmarillion, QS, 23. Tuor et la Chute de Gondolin, éd. Pocket, p.324]

Le seul intercesseur est celui qui consacre sa vie à la réconciliation entre les Enfants d'Íluvatar et les Valar, Eärendil :

Les Valar tinrent conseil et firent venir Ulmo des profondeurs marines. Eärendil parut devant eux et leur porta le message des deux races. Il demanda pardon pour les Noldor, pitié pour leurs souffrances, grâce pour les Elfes et les Humains et secours pour leur détresse. Sa prière fut entendue.[Le Silmarillion, QS, 24. Le voyage d'Eärendil, éd. Pocket, p.329]

Lorsque Mandos ajoute (p.329) " Mais les Noldor, qui ont volontairement choisi l'exil, ne peuvent retourner [en Valinor]", cela signifie qu'ils ne pourront être pardonnés qu'à la seule condition qu'ils abandonnent volontairement leur mauvaise voie.
On en a la preuve avec Manwë lui-même qui envoie son héraut (p.334) pour annoncer un message à tous les Elfes de Beleriand, les conviant à revenir à Valinor, les fils de Fëanor (Maedhros et Maglor) devant être jugés par les Valars.
On voit que Maglor est tenté de se repentir (il veut briser le serment, reconnaissant le mal qu'il ont fait ; p.335), mais sa faible lucidité disparaît devant l'obstination de Maedhros. En refusant à nouveau la possiblité de revenir en arrière, ils signent là leur condamnation ultime.
Quant aux autres qui ont accepté de revenir à valinor :

Ils trouvèrent à nouveau le pardon des Valar et l'amour de Manwë, les Teleri oublièrent leur ancienne rancune et la malédiction fut oubliée.
[Le Silmarillion, QS, 24. Le voyage d'Eärendil, éd. Pocket, p.336]

Tout ce langage (faire 'demi-tour', 'malédiction', 'malédiction oubliée', 'pardon', 'endurcit son cœur', 'pitié', 'souffrances', 'grâce', 'prière', 'amour') relève d'une thématique biblique à cheval entre l'Ancien Testament et le Nouveau (et plus particulièrement de l'épître aux Hébreux).
Mais il s'agit d'un autre sujet que celui de ce fuseau, son importance que je découvre, fait qu'il me faudra le temps de la réflexion pour le présenter correctement.

Sosryko
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