Autre argument intéressant pour ta recherche, et que tu trouveras aussi sur ce forum, (je crois que Lambertine fut la -ou une des – premières à l’avancer - coucou, Lambertine - celui du « racisme interne » : Tolkien décrit des populations relativement isolées les unes des autres, plutôt fermées sur elles-mêmes et chacune fière et satisfaite de sa propre culture, vivant qui plus est dans un monde instable et au bord de la guerre. Donc forcément, pour elles, tout étranger est un ennemi potentiel.
Quant à la question du racisme dans la Bible : nous tombons tous trop facilement dans ce piège qui consiste à plaquer nos catégories mentales occidentales et contemporaines sur des cultures qui ne sont ni l’une ni l’autre. La notion de racisme telle que l’entendent les Européens du 21e siècle n’a aucun écho chez les populations antiques. On y retrouve, évidemment, du mépris, de la peur et de la haine pour d’autres peuples que le sien. C’est une attitude universelle, que Levy-Strauss et M. Mead ont retrouvée jusque chez les populations de la forêt amazonienne et du Sepik.
Mais ce mépris, cette peur et cette haine, dans les textes antiques – mésopotamiens, égyptiens, hébraïques et jusqu’à l’empire romain – ne s’adressent jamais à une « race » stigmatisée en tant que telle, mais à l’étranger, au rival à l’ennemi. A celui qui n’appartient pas à la tribu, à la Cité ou à l’Etat, qui ne partage pas les mêmes coutumes, la même langue, la même religion (surtout dans les cas des hébreux), les mêmes mœurs. A un peuple rival, contre lequel on est en guerre, à un envahisseur ou à un vaincu. Et ce indépendamment de leur apparence physique ou de la couleur de leur peau. Des alliances militaires ou commerciales pouvaient se nouer entre des populations de couleur différentes sans aucun préjugé. Mais bien sûr – dans l’histoire comme dans l’œuvre de Tolkien – chaque population reste intimement persuadée de la supériorité de sa propre culture sur toutes les autres.
L’esclavage relevait du statut – plutôt du non-statut – social, en aucun cas de la couleur. Par exemple, un riche romain – blanc - pouvait fréquenter amicalement et très honorablement un riche négociant africain – noir – et posséder des esclaves gaulois –blancs.
La notion « race », puis celle de « race inférieure » qui en découle, appliquée à tout un ensemble de populations en raison de leur couleur ou de leur aspect physique, est relativement récente dans l’histoire. Elle est née d’abord des problèmes d’ordre moral (oui, oui, sans rire) posés aux nations européennes chrétiennes par la colonisation, et le sort qu’il convenait de réserver aux populations indigènes. – Sont-ils humains ? Ont-il une âme ? Peuvent-ils être baptisés ? Et si oui, une fois baptisés, a-t-on encore le droit de les utiliser comme esclaves, étant donné que l’esclavage, comme chacun sait, est indispensable à la bonne marche de l’économie ? D’où l’idée d’aller triturer la Bible pour voir si on n’y trouverait pas un verset ou deux, qui bien choisis, et bien isolés de leur contexte et surtout, surtout, de toute critique historique ou littéraire, pourrait donner une caution morale et religieuse au colonisateur et à l’esclavagiste.
L’idée imbécile et monstrueuse de lui trouver une caution scientifique, biologique, née au 19e siècle, a trouvé son apogée au 20e siècle avec les conséquences que l’on sait.
En conclusion : chercher du racisme anti-noir dans la Bible est une aberration. On y trouve bien, en revanche, du mépris pour les peuples ennemis, et pour ceux qui ne partagent pas les mêmes croyances. Et chercher du racisme chez Tolkien ? Dans sa vie : non, et ses lettres le prouvent suffisamment (compte tenue du contexte historique où vivait le Professeur, Aglarond, j’écarterais d’office le soupçon d’hypocrisie. L’Angleterre était encore durant la 2e GM une nation coloniale, et les thèses de la suprématie raciale, nazies ou non, s’y trouvaient fortement enracinées dans la population. Il fallait donc à Tolkien une bonne dose de courage et d’anti-conformisme pour affirmer publiquement sa haine de l’apartheid et son mépris pour l’anti-sémitisme.) Dans son œuvre ? Non plus. Voir les nombreux débats à ce sujet sur ce site, l’article d’Aglarond, mais surtout, simplement, relire son œuvre.

